Benoît Hamon, le réel, et BFMTV

La primaire dite "de la gauche", en réalité des proches du gouvernement, ne donne pas grand intérêt à des militants en désaffiliation idéologique face à la social-démocratie. Elle permet cependant de s'interroger sur le pesant deux poids, deux mesures, qui pèse sur le débat public.

Il restera encore à connaître les résultats de l'élection de dimanche 29, mais l'arrivée de Benoît Hamon en tête de la primaire de la "Belle Alliance Populaire" - ou, puisque le consensus est tombé sur cette dénomination malgré ses nombreux inconvénients, la primaire de la gauche - peut être vue à travers le même prisme que la percée surprenante de François Fillon à la tête de celle de Les Républicains. Dans un cas comme dans l'autre les candidats les plus crédibles l'étaient en vertu de considérations d'appareil et de tactique : les candidats présentant le mieux ou présentant une expérience de l'Etat longue étaient privilégiés. Il s'agissait d'Alain Juppé et de Nicolas Sarkozy à droite, de Manuel Valls, Arnaud Montebourg, et Vincent Peillon à gauche. Dans un cas comme dans l'autre les votants ont semble-t-il préféré mettre en tête des candidats qui, au contraire, se prévalaient d'un intérêt idéologique : on a peu vu François Fillon mettre en avant dans sa propagande son expérience de Premier Ministre, préférant faire évocation de ses idées et sa façon d'incarner "la droite, la vraie" ; de même pour Benoît Hamon, qui n'a pas mis d'abord sur la table sa - pourtant considérable - expérience d'élu, pour jouer le rôle de "l'outsider".

Ne préjugeons pas de la victoire de Hamon, ni des résultats du 29. Il semble néanmoins que les résultats du 22, mais tout un ensemble de signes précédant ceux-là (popularité de discours fortement marqués, victoire de François Fillon, mais également mouvements sociaux, etc.) montrent un regain d'importance des idéologies explicites. L'idéologie est toujours une réalité en politique, mais là où elle prenait dans les dernières années des atours de technique ou de valeurs, termes dépolitisants ou euphémisants, elle semble avoir davantage de poids quand elle est exprimée frontalement et en tant que telle. On a applaudi, ou du moins admis, la valorisation à travers le choix de François Fillon d'une droite "de droite" par les votants à la primaire de Les Républicains.

Il était alors surprenant, ce dimanche soir, d'entendre dans la bouche d'un commentariat bien enjoué à l'idée d'accueillir un candidat "vraiment de droite" (qui ne le serait pas, la vie politique souffrant d'une prétention mensongère à annuler les conflits) des mots bien plus durs à l'encontre du candidat arrivé en tête de la primaire que l'on prétend être de la gauche. Jean-Michel Apathie (pour ne citer que lui parmi tant d'autres, dont je ne ferai pas la liste par souci d'économiser du temps et de la place) trouvait ainsi que l'élection de Benoît Hamon serait au mieux une bonne chose pour Emmanuel Macron, qui serait le seul à représenter "la gauche du réel" face à "la gauche qui refuse de gouverner". Ce faisant le journaliste, ainsi que la cohorte qui est allée jusqu'à comparer Hamon à un nouveau Marx, voire un nouveau Staline, ne faisait pas que reprendre le discours idéologique de Manuel Valls, il affirmait ce qui constitue pour ainsi dire la pierre fondatrice du traitement idéologique de la gauche.

La gauche, dans l'univers mental dominant, ne peut exister, en tant que bloc idéologique, que comme utopie. Une gauche "vraiment" (programmatiquement) de gauche (on peut d'ailleurs débattre sur le fait de savoir si Hamon en fait partie, lui qui représente plus une social-démocratie très modérée teintée de capitalisme moralisé et de compromis keynésien sur la réduction du temps de travail) n'est pas une gauche qui s'assume ou une gauche décomplexée, il s'agit d'une gauche "qui refuse de gouverner pour s'enfermer dans des postures". Ce n'est bien entendu pas le sort fait à une droite "vraiment" (programmatiquement) de droite : François Fillon représente un bol d'air réaliste, Benoît Hamon un doux rêve abstrait. Le sous entendu est que pour être "de gouvernement", il faut ne pas être de gauche. On ne gouverne qu'à droite, et une gauche "responsable" est une gauche qui assume le libéralisme et l'augmentation de la pauvreté tout en se mouchant délicatement en pensant à Jaurès. Voici le réalisme, toute autre attitude ne saurait même être imaginable.

Ruth Elkrief allait même plus loin sur BFMTV, en fustigeant le fait que le candidat potentiel serait le candidat de la négation même du réel, obsédé qu'il serait de ne pas parler du véritable sujet d'inquiétude des Français qu'est bien évidemment l'islam dans les banlieues populaires et le fait que des femmes aient été refoulées à l'entrée d'un café (attitude sexiste répugnante). Pire même : Benoît Hamon a fait preuve d'un véritable bolchévisme, apparemment, en rappelant la réalité, qui est que cette pratique est bien universelle - ce dont aucun grand média à l'exception d'officines trotskystes comme Mediapart ou France Culture n'a l'air de vouloir parler, bien que quantité de témoignages sur la non-exceptionnalité du phénomène aient été présentés mais rejetés au titre d'atteintes à la tradition virile française, à l'image de cette jeune vidéaste condamnée à censurer son propre compte Twitter pour avoir, Ô comble de la violence, dénoncé publiquement le fait que ses données personnelles aient été utilisées par un ingénieur de téléphonie pour tenter de l'approcher. Hamon ose prétendre être de gauche et parler de la question sociale, il ose prétendre évoquer un agenda politique de gauche et non d'extrême-droite dans ses meetings, et est donc bien évidemment le candidat qui nie le réel. Entre temps, le fait que François Fillon ne parle que d'items idéologiques de droite dans son programme ne vexe ni ne choque personne, loin s'en faut : le candidat est loué pour son intransigeance et son sérieux.

Il en va ainsi des débats politiques "libres" en situation d'hégémonie idéologique totale d'un camp : ce qui devrait être accueilli comme une richesse, l'existence de plusieurs agendas politiques différents, en opposition et en lutte pacifique pour l'obtention du pouvoir, ne saurait être toléré, et toute personne ne singeant pas le bord dominant est non seulement illégitime par rapport à ses idées, et soupçonné de ne pas véritablement vouloir gouverner (la vraie élection consistant à savoir quel sera le visage qui annoncera le programme du réel, austérité et sécuritarisme), mais encore plus, de nier le réel lui-même. Pour quelqu'un qui n'a pas d'amitié idéologique particulière pour Benoît Hamon, mais en a beaucoup pour la gauche, voir un tel état de déshérence analytique peut laisser ankylosé d'angoisse.

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