Le FN, la ville injuste

Puisque la classe politique semble avoir accepté que le FN serait au pouvoir en 2017, intéressons-nous à notre propre avenir. Dans ce cas-ci, la question de l'espace, de la ville, et du territoire.

La crise qui touche la France et le monde n'est pas qu'une crise économique et idéologique, elle est, et presque principalement, une crise urbaine et géographique. Ce constat ne date pas d'hier et va bien au-delà de la question des dits "quartiers", bien qu'elle les concerne prioritairement en tant qu'espaces (des) dominés et (des) exclus. Mais au-delà des territoires abandonnés par la République, dans lesquels l'Etat en est venu à ne se penser que comme un régulateur par l'humiliation policière, ou possiblement comme un consommateur d'emplois relégués, difficiles, mal payés, mais vantés comme "créateurs d'une nouvelle liberté" (ils le sont pour les spéculateurs davantage que pour les précarisés qui n'ont de choix que d'en vivre), cette crise se poursuit et se diffuse dans l'émergence croissante en France d'espaces privilégiés et protégés. Ce qui fait face à la crise du logement, au désertement des territoires, et au retrait des services publics, c'est la spéculation, le surinvestissement dans les espaces privilégiés, et le maintien en principe absolu du droit d'abus de son bien lié à la propriété privée. Pensons aux beaux quartiers de Michel et Monique Pinçon-Charlot, pensons aux résidence fermées d'Elisabeth Dorier, pensons à la militarisation des villes et au développement toujours renouvelé en créativité de techniques permettant d'exclure les "indésirables" des villes, du quadrillage policier aux merveilles de la résidentialisation ou de l'urbanisme sécuritaire, de ses bancs conçus pour qu'on ne puisse pas s'y coucher, de ses espaces commodifiés pour empêcher l'installation de SDF, mais aussi du progressif envahissement par le privé de l'espace public, que l'on parle de transferts de propriété comme d'importation de règles et de représentations (pensons aux "fan zones", véritables morceaux d'espaces publics autrefois employés à la flânerie, transformés, au moins temporairement, en lieux réservés à des activités de consommation). Dans le même temps, des pratiques de commidification sécuritaire, parfaitement en acccord avec celles du libéralisme économique, se retrouvent dans la poussée de murs de séparation à Calais, dans la généralisation de l'espace sécuritaire, dans l'importation en France de technologies que l'on ne connaissait jusque là en principe que dans les milieux carcéraux ou dans l'encampement en zone marquée par un Etat faible ou par un conflit. Pensons aux logiques du "camp des conteneurs" de Calais, en miroir de celles observées dans le soit-disant "meilleur camp du monde" d'Azraq en Jordanie, dont les techniques de reconnaissance et de fichage biométrique se sont retrouvées en France (odieux mélange de l'aide et de la soumission à des procédures de police, désomais normal).

Ces quelques cas dessinent une cohérence qui n'est pas planifiée : il n'y a pas eu de grand complot des "élites" visant à créer un système de territoires injuste. Il n'y a pas non plus là l'esquisse d'un grand accident : comme le disait Danièle Voldman en 1999 dans un article intitulé "Sur les 'crises' urbaines", parler de la ville en termes de crises en fait à la fois un espace dramatisé et simpliste. Il ne peut être question de cela : la crise n'est pas une "pathologie" de la vie urbaine, elle marque en revanche un problème social parmi d'autres, prégnant car transversal. Parler de la ville ne peut pas être un moyen de parler uniquement en termes qui de sécurité, qui de logement, qui d'énergie, qui d'éducation, et ainsi de suite. La ville recoupe tous les enjeux sociaux et est une porte d'entrée pour tous dans leur ensemble, pour la raison même qu'elle est, à plus forte raison dans une société fortement urbanisée (c'est le cas de la nôtre), l'espace à travers lequel les gens vivent le monde social. C'est cette idée, plus que la volonté de balancer des millions sans traiter de l'enjeu de l'injustice à sa racine, qui voit naître dans les années 1970, sous l'impulsion d'un certain nombre de penseurs radicaux, à commencer par Henri Lefebvre, l'idée d'une politique de la ville. Plus que de se limiter à de la rénovation urbaine, il s'agissait alors de traiter des problèmes sociaux et territoriaux par la transversalité, et de favoriser une forme de citoyenneté urbaine par la participation réelle des habitants. Quarante ans plus tard, par l'intermédiaire de la critique d'une vision digérée, pacifiée, passant par de grandes lois pensées par le haut et, de plus en plus, transformant cette politique en instrument de contrôle, l'idée même d'une politique de la ville est décrédibilisée, renvoyée à des images caricaturales et à des pratiques vidées de leur sens.

***

Alors regardons vers l'avenir. Celui-ci n'est pas radieux : les mouvements de citoyens, autrefois soutenus par les sociaux-démocrates au Larzac, sont désormais attaqués même par la gauche situationnelle à Notre-Dame-des-Landes ; la police se pense et agit comme l'outil faisant de "l'habitude de l'humilité un habitus de l'humilié" sur les pauvres, les militants, et les descendants de colonisés, pour reprendre la formule de Didier Fassin ; la délégation aux organisations humanitaires et associatives de la question des "défavorisés" (ont-ils simplement manqué de chance ? demanderait Franck Lepage), des mal-logés et des sans-abris est désormais actée ; la question des "quartiers" (pas la Villa Montmorency) ou des "banlieues" (pas Neuilly-sur-Seine) est saisie à toutes fins utiles par l'ensemble du spectre politique comme une question de "communautarisme" ou de sécurité, ou "d'échec de l'assimilation" (quand les travailleux étrangers étaient relégués et enfermés en foyers SONACOTRA, ils étaient mieux assimilés), jamais sous l'angle de l'injustice. Tout cela n'inclut pas les questions, rarement posées, de la relation entre la centralité et les périphéries, aussi bien au sein de la métropole que, par extension, entre la métropole et ses colonies. Si bien qu'il faut aller chercher dans les affirmations ambivalentes d'un Emmanuel Macron un vague début de débat sur la question de la colonisation, qui dans la synthèse absurde maniée par le candidat prend la forme d'un "15 partout, balle au centre" entre l'ex- (et actuel) colonisateur et les territoires soumis à son joug.

L'avenir est aussi à la montée inexorable (d'autant plus inexorable que personne ne tâche de l'arrêter) du Front National. Ainsi que Médiapart le disait sous la plume de Lénaïg Bredoux, Christophe Gueugneau, Mathieu Magnaudeix et Ellen Salvi, le consensus est établi : Marine Le Pen sera au second tour de la présidentielle de 2017. On sent presque déjà la flamme FN brûler les doigts des analystes, qui jouent encore à se faire peur, évoquant "une catastrophe" mais dont la croyance fondamentale - ainsi qu'une pitoyable séquence de France 2 dans laquelle l'équipe de Laurent Ruquier s'est prise à rire de bon coeur face à Philippe Poutou l'a encore montré - reste qu'un "sursaut" viendra sauver leur opinion consensualiste au dernier moment. Les plaisanteries au détriment de Philippe Poutou n'ont rien à voir avec le FN, certes, mais tout à voir avec cette pseudo-certitude rassurante qu'au final, ce sera ceux qui ont été par avance couronnés "de gouvernement". Quelle que soit celle des success story qui l'emporte (idéalement l'épopée christique d'Emmanuel Macron ou la croisade conservatrice de François Fillon), quiconque arrivera à la deuxième place derrière Marine Le Pen serait automatiquement fait roi : "les électeurs seront sérieux et responsables !", s'écrie-t-on. Et s'ils ne l'étaient pas ?

Jusqu'ici à gauche le scénario d'arrivée au pouvoir du FN est généralement associé soit à une lente déréliction des institutions démocratiques, soit à un cataclysme apocalyptique. Ces deux visions sont naïves, et restent dans une attitude assez "plaisante" de jeu. Il faut se faire non seulement à l'idée que le FN peut arriver au pouvoir en mai, mais en plus que cet événement ne soit pas une "apocalypse". Parce que les institutions démocratiques savent très bien se plier aux besoins de l'autoritarisme. Parce que celui-ci n'est jamais une rupture brutale, et toujours une lente inflexion du réel. La pratique du pouvoir que le FN a déjà nous l'a montré : le plus troublant, dans les nombreux reportages menés dans des villes dirigées par le FN, est moins cette présence mais la calme normalité de la situation. Une normalité FN. Ce qui nous attend en 2017 n'est ni un matin brun ni une nuit de cristal, mais la repeinte du monde aux couleurs de la flamme tricolore. Nous nous y habituerons. La France s'y habituera. Elle s'y est déjà habituée, par les nombreuses reprises de propositions frontistes par les partis dits républicains.

Jetons donc un oeil au potentiel "normal" de demain. Ne regardons que la la ville, question si centrale. De grands experts des politiques urbaines et de leurs mécanismes existent dans ce pays, souhaitons qu'ils reprendront cette question de façon plus érudite qu'ici, où les remarques seront générales. Des 144 propositions de la candidate FN, 16 propositions touchant à la politique de la ville et, plus largement, de l'espace, peuvent être extraites, réparties dans l'ensemble du projet, mais surtout concentrées dans le projet-croupion sur le logement, placé en queue du programme, à la place que le parti a toujours accordé à la question, c'est-à-dire à la marge une fois énoncées quelques mesures symboliques (et généralement fascisantes). A d'autres de faire le même exercice sur d'autres questions si celles-ci leur semblent vitales.

***

L'espace identitaire

Comme tout autre sujet, pour le FN, la question de la ville et de l'espace est avant tout une question identitaire. Il ne s'agit en aucun cas de créer un espace en partage ou un espace citoyen : l'enjeu est pour le parti de Marine Le Pen d'affirmer une continuité purement symbolique entre la nation, l'Etat, et le territoire. Il y a là une équation que la droite conservatrice fait classiquement : il importe peu que les habitants d'un territoire soient riches ou pauvres, inégaux, marginalisés, ou en souffrance, ce qui importe est que tous se fondent dans la grandeur de la nation incarnée en son territoire. C'est à ce titre que sont repris jusqu'à des thèmes originellement de gauche ou levés par les victimes d'inégalités spatiales. C'est également à ce titre que sont reprises des idées qui en principe viseraient à maintenir une forme de service public. Néanmoins le projet du FN n'est pas de lutter contre les inégalités spatiales ou pour le service public, mais de rappeller l'importance de la France éternelle et victorieuse.

En 2012 cette idée s'incarnait dans une des propositions-phare du parti, l'imposition de "normes traditionnelles" dans les plans d'urbanisme afin de maintenir un visage patrimonial sur les HLM que, par ailleurs, le FN comptait ne pas construire. En 2017 le projet a légèrement évolué, mais n'a pas changé : créer "une France qui rayonne", selon les termes du projet. Cette idée passe notamment par les propositions 110 et 111 :

  • 110 : Bâtir une loi de programmation du patrimoine pour permettre un meilleur soutien à l’entretien et à la préservation du patrimoine. Augmenter le budget alloué de 25 %.
  • 111 : Mettre un coup d’arrêt à la politique de vente à l’étranger et au privé de palais et bâtiments nationaux.

Fait outre de l'augmentation de 25 % du budget alloué à la mission patrimoine (ce qui représente par rapport au budget 2017 la pécadille de 224 millions d'euros, sachant que le FN prévoit bien évidemment de diminuer les impôts), il est frappant de voir que ce qui est en jeu ici est l'identité, et surtout que l'usage des bâtiments à préserver n'est pas évoqué. Le point 111, en continuité du point 110, envisage de cesser de vendre des bâtiments nationaux au privé. L'urgence est de préserver ces bâtiments de cession à l'étranger, bien évidemment, puisqu'il faudrait - sous-entendu - éviter à ces biens de tomber dans les mains d'avides puissances (pétrolières ?) étrangères. Certes, les propriétés immobilières de l'Etat ont effectivement été l'objet de cessions depuis de nombreuses années, mais cette cession n'a eu lieu que marginalement vis-à-vis d'acteurs étrangers (le cas de l'ancien siège de Météo France étant le plus remarquable). La saisie du patrimoine par le privé est plus inquiétante, mais les propositions que fait le parti ne font que reproduire les conditions qui ont conduit à cette cession : par cette promesse, le FN ne s'engage pas à grand chose.

Du reste, il évite malicieusement le vrai enjeu, qui est, bien plus que la liquidation d'un appartement à New-York par ci et d'un pavillon de chasse historique par là, celui des conditions et des normes d'attribution des services publics : pas un mot du programme n'est adressé autour de la question des sordides Partenariats Public-Privé, véritable arnaque qui a été dénoncée à de nombreuses reprises comme telle par de scrupuleux citoyens. C'est bien par de tels accords que toutes sortes de biens liés au service public (on peut douter que la préservation de châteaux historiques par le FN vise au service public et pas à des dépenses "white elephant" visant à afficher un symbole) ont été confiés à des opérateurs privés. C'est ainsi que le Palais Omnisports de Paris-Bercy (ou Arena de Bercy) est devenu l'Accor Hotel Arena, par exemple, mais aussi qu'un nombre important d'infrastructures hospitalières, routières, et autres équipements ont été privatisés sous un faux nez qui conduit généralement la collectivité à payer plusieurs fois. Cela n'intéresse bien évidemment pas le FN, qui ne voit l'équipement et ses cessions au privé que sous un angle : celui d'un risque à l'idée d'une grande France éternelle. Pour autant le FN se fait sur un point défenseur d'un début de politique économique, mais pour une proposition qui a fait leur voie pour devenir consensuelle, leur proposition 144.

  • 144 : Soutenir l’effort d’investissement en infrastructures, en particulier dans la ruralité (très haut débit, couverture téléphonique, routes…) et renationaliser les sociétés d’autoroutes pour rendre aux Français un patrimoine qu’ils ont financé et dont ils ont été spoliés ; plus généralement, refuser la vente des actifs stratégiques détenus par la puissance publique.

Sous ses atours de gauchisme révolutionnaire (l'idée vient de la gauche), la nationalisation des autoroutes est aujourd'hui envisagée par le gouvernement PS, défendue à demi-mots par la Cour des Comptes qui dénonce la gabegie de la privatisation, et ferait une assez bonne affaire pour les sociétés privées qui possèdent actuellement ces infrastructures et sont grevées par la dette que l'Etat reprendrait à sa charge en plus d'une belle somme de rachat (Challenges, ce journal trotskiste, défendait en 2014 la mesure sur le principe en se plaignant qu'elle coûterait près de 51 milliards d'euro aux Français). Le tout en garantissant de nouveaux bons marchés par le développement d'infrastructures dont - notons le, on y reviendra - l'effort serait tourné vers le monde rural essentiellement, et en baissant bien évidemment les impôts. Pour le reste, le sujet des cessions n'étant pas identitaire, il n'est pas traité.

C'est peut-être pour cela que tout ce que le FN a à proposer à l'Outre-Mer est la réaffirmation d'une unicité qui nie la rupture réelle entre la métropole et l'espace colonisé (le FN fait partie de ces partis pour lesquels ne pas parler des problèmes permet de les faire disparaître), dans sa proposition 100 :

  •  100 : Défendre l’unité et l’intégrité du territoire français en réaffirmant le lien indissoluble entre la métropole et l’Outre-mer.

On sait que Marine Le Pen a aimé pavaner en Outre-Mer. Dans son programme spécifique à cet espace, elle réaffirme le dit "lien indissoluble" comme un lien colonial : l'Outre-Mer est un espace tampon, qui doit servir à affirmer le contrôle de la France sur les océans, de forteresse externalisée pour bloquer les "vagues" de l'immigration, et de réserve de soldats dans le cadre du service militaire comme du rappel des bataillons coloniaux pendant la Seconde Guerre Mondiale. Il n'est bien entendu pas question de revenir sur la plaie qui se ressent encore, que l'on parle de la clientélisation des locaux, des effets encore sensibles de la politique nucléaire, ou de l'héritage de l'époque coloniale et esclavagiste. La "continuité territoriale" est celle de la France, pas de ses peuples, et ceux-ci doivent être effectivement silenciés au nom d'une vision continuiste qui ferme scrupuleusement les yeux sur son passé réel, moins important que le passé fantasmé.

L'espace sous Marine Le Pen sera d'abord, comme tous les autres aspects de la vie sociale, tourné vers la mise en scène de la grande patrie, élevée au rang de religion d'Etat. Peu étonnant dès lors que ces propositions aillent d'abord dans le sens : les historiens ne sont pas les seuls auxquels il faut substituer un "roman national", c'est également le cas des géographes.

 

La ville contre les pauvres, les marginalisés, les exclus

Les propositions de Marine Le Pen, sous couvert d'un "tournant social" bon teint, sont extraordinaires de conservatisme de classe quand il s'agit de traiter de la question de la ville. C'est sous ce seul angle que l'on peut comprendre tout un ensemble de propositions par lesquels le FN, parti que la droite aime à repeindre comme "économiquement de gauche" s'affirme comme un parti ordo-libéral et conservateur, entrant dans les clous de ce qu'ont fait les "partis du système" depuis une quarantaine d'années. Dès la première proposition sur le sujet de l'espace, le ton est en effet donné :

  • 6 : Conserver trois niveaux d’administration (au lieu de six actuellement) : communes, départements et État. Cette réforme sera un gage de : simplification (suppression des doublons et répartition claire des compétences) ; proximité (en donnant plus de poids à des élus que les Français connaissent, comme les maires) ; économies (notamment sur les indemnités d’élus et les frais de fonctionnement). Elle permettra rapidement une baisse des impôts locaux. Revaloriser en conséquence le rôle et le statut des maires des petites et moyennes communes.

La place donnée à ce point-ci est telle que, interrogé sur les objectifs budgétaires de son parti lors d'une interview récente, le directeur de campagne de Marine Le Pen, David Rachline, a eu du mal à en citer un autre. L'argument sur l'opposition à la décentralisation dépassé, il reste un argumentaire classique porté à la fois par la droite et la gauche "de gouvernement" sur l'administration de l'espace : détestation du "mille-feuilles" administratif, ritournelle de la "simplification", suppression de postes de fonctionnaires, et impératif de diminution à la fois de la dépense publique et de tout impôt sur lequel la population est trop peu informée pour le percevoir comme autre chose que du "matraquage fiscal" sont donc de mise. C'est peut-être pourquoi, quand il s'agit de proposer la mise en place de mesures pour régler le manque chronique de logement en France, Marine Le Pen n'a à proposer que les mesures classiques ordo-libérales de baisses d'impôts associées de soutien au secteur privé, au motif qu'il ne faille pas déranger le marché :

  • 141 : Réduire les dépenses de logement des ménages par un grand plan d’aide à la construction et à la réhabilitation des logements, par la baisse de la taxe d’habitation pour les plus modestes et le gel de son augmentation, et par la pérennisation des APL (suppression de la prise en compte du patrimoine dans leur calcul). Créer une «Protection-Logement-Jeunes» : lancer un grand plan de construction de logements étudiants et revaloriser de 25 % les APL pour les jeunes jusqu’à 27 ans dès la première année du quinquennat.
  • 143 : Rationaliser et simplifier les normes d’urbanisme et de construction afin de résorber les tensions sur le marché du logement. Veiller à la préservation de l’environnement et des espaces naturels protégés (littoral, montagne, etc.).

Notons le soutien à la très macronienne lutte contre la taxe d'habitation. Ici, le FN prépare un coup classique de la droite, celui de l'impôt comme pure ponction. Il est courant pour les néolibéraux de vendre de l'"augmentation du pouvoir d'achat" sous prétexte de baisses d'impôts. Ce que l'annonce ne dit pas est bien évidemment ce que sert à financer la taxe d'habitation : les infrastructures d'éducation, l'environnement, la voirie, les infrastructures sportives et culturelles... en ajoutant cette coupe à sa lutte permanente et durable contre la loi SRU qui répartit les ménages pauvres sur le territoire, et à ses offres de coupes franches dans l'administration locale, le FN réussit donc à vendre aux pauvres une punition digne des régimes d'austérité les plus classiques. Certes, les ménages pauvres paieront à court terme moins d'impôts. A long terme, ils auront aussi des villes moins équipées, plus sales, moins bien desservies, plus vétustes...

Bien entendu cependant le FN a un plan pour la "banlieue" et pour les quartiers pauvres. En premier lieu, comme toujours (et comme les majorités des "partis de gouvernement", soit dit en passant), ce plan passe par la police. Le vocabulaire des "territoires perdus" qui est devenu depuis l'élection de 2002 le référentiel principal de réflexion sur les quartiers pauvres est remobilisé ici.

  • 15 : Mettre en place un plan de désarmement des banlieues concernées et de reprise en main par l’État des zones de non-droit. Cibler les 5 000 chefs de bandes délinquantes et criminelles identifiées par le ministère de l’Intérieur. Afin d’empêcher leur reconstitution, instaurer en complément de la peine pénale l’injonction civile d’éloignement.

Si les "chefs de bande" en question (en 2012, ils étaient "identifiés par les criminologues", désormais par le ministère de l'Intérieur) sont plus que largement imaginaires (et contribuent à l'imagination d'un parti qui connaît assez mal le terrain, ainsi que la sidération de spécialistes comme Renaud Epstein le laisse voir), l'idéologie est bien réelle : il s'agit de proposer avant tout aux pauvres une ville sécuritaire, continuation de l'état de siège qui s'impose comme principale modalité de présence publique dans ces espaces, dans la droite ligne de Sarkozy, de Hortefeux, de Guéant, de Valls, et de Cazeneuve. Le sens du mot "bande" couvrant à peu près tout et n'importe quoi (généralement des formes de petit trafic de stupéfiants), et la régulation par la sanction étant ainsi que le démontre Didier Fassin le mode de plus en plus privilégié de rapport avec un ensemble marginalisé de citoyens français vivant dans la "banlieue", Marine Le Pen ne fait pas que promettre plus de harcèlement policier à des gens qui en souffrent déjà (tout en estimant qu'elle-même n'a pas à se présenter aux convocations des juges), elle leur promet également de tout faire pour empêcher l'espoir d'une réinsertion en proposant son "injonction civile d'éloignement", visant à exclure de quartiers pauvres des gens qu'on y relègue par ailleurs (revoir la relation du parti avec la SRU). Une proposition fort "antisystème" par ailleurs, puisqu'elle constitue un autre point de consensus du FN avec Emmanuel Macron.

Mais le FN ne veut pas envoyer que des policiers dans les quartiers populaires. Il veut aussi y envoyer des promoteurs immobiliers et des huissiers :

  • 140 : Faciliter l’accès à la propriété en renforçant les dispositifs de prêts aidés et en améliorant les conditions de rachat par les locataires de leur logement social pour parvenir à 1% du parc HLM vendu chaque année. Réduire les droits de mutation de 10 %.
  • 142 : Réserver prioritairement aux Français l’attribution du logement social, sans effet rétroactif, et le mobiliser vers les publics qui en ont le plus besoin. Appliquer réellement l’obligation de jouissance paisible sous peine de déchéance du bail.

La privatisation du logement social (indiquant donc qu'il ne s'agit pas d'un "actif stratégique" ?), accompagnée d'une baisse des droits de mutation (des impôts servant à financer l'urbanisme local, encore...), non seulement présente mais en plus indexée à un objectif chiffré (1% par an) s'inscrit dans une forte continuité avec la tentation anti-logement social du "parti du peuple". Non seulement cette mesure sous-entend que l'on n'a plus besoin de chercher une société où l'on sortirait du logement social par l'accès à un logement meilleur (et donc une politique du logement), mais elle permet également d'ankyloser à terme la situation, car s'il y a une chose dont la France a besoin, c'est d'une augmentation, plutôt que d'une réduction, de son parc social. En 2014 déjà, l'Observatoire des Inégalités se plaignait du fait que le logement social, pris dans des logiques privées, était de moins en moins accessible. Le parti de Marine Le Pen propose de s'inscrire joyeusement dans la continuité d'une politique permettant de renforcer cette trappe au mal-logement et au sans-abrisme.

Quant à la réservation du parc social (un parc en contraction donc) aux ressortissants français, qui a été de nombreuses fois dénoncée comme une lune vide de sens, elle sert ici à cacher un autre aspect pervers des propositions du FN, plus discret, concernant l'obligation de jouissance paisible. Au détour d'une phrase, le FN révéle ici la philosophie même de son projet, fondamentalement anti-pauvres. Le FN agite cette notion comme menace envers les occupants de HLM, et on peut lire le sous-texte : "Soyez de bons pauvres, besogneux et silencieux, ou alors nous vous déchoirons de votre bail !". Ce faisant le FN retourne un droit du locataire en arme donnée au contrôle par le propriétaire et en pervertit le sens.

D'après la CLCV et le Code Civil, l'obligation de jouissance paisible est un droit dont le locataire dispose à l'encontre du propriétaire. Ce droit est ouvert par l'article 1721, qui dispose : "Il est dû garantie au preneur pour tous les vices ou défauts de la chose louée qui en empêchent l'usage, quand même le bailleur ne les aurait pas connus lors du bail. S'il résulte de ces vices ou défauts quelque perte pour le preneur, le bailleur est tenu de l'indemniser". Le texte et la jurisprudence qui l'accompagnent sont clairs : la jouissance paisible est garantie au locataire, qui peut demander des indemnisations si cette jouissance ne lui est pas accordée par son propriétaire. La CLCV spécifie : "le bailleur doit permettre au locataire d'occuper et de profiter de son logement pendant toute la durée du bail. La notion de jouissance paisible englobe également les notions d'obligation d'entretien et de réparation". Elle précise quelques exemples dans lesquels cette notion s'applique : "introduction du propriétaire dans le logement sans autorisation du locataire, présence d'amiante ou autres substances néfastes, présence d'insectes ou de nuisibles". Comme il est coutumier au camp conservateur, par une pirouette discrète, le FN vient de transformer un droit des pauvres vivant en HLM et dont ils peuvent se prémunir contre l'Etat si celui-ci les loge mal en droit de l'Etat de contrôler et de discipliner les locataires de HLM, et de les jeter à la rue le cas échéant. Symbole si le besoin en était de la pensée fondamentalement dominatrice et antisociale de la ville qui anime le parti.

 

Fausse action sociale et vrai clientélisme

Une fois ces deux thèmes vidés, il reste singulièrement peu de choses dans le programme du FN concernant la ville et l'espace : rien n'est proposé pour traiter au fond le problème des sans-abris, des mal-logés, de l'égalité des genres et des sexes dans l'espace public, en faveur d'un équipement de qualité, contre le démantèlement des services publics dans les espaces pauvres, aucune réflexion n'est proposée sur le zonage, sur la territorialisation de la politique de l'emploi, sur la rénovation urbaine, sur le logement durable. Ce n'est pas le sujet. N'est faite qu'une rapide référence n'engageant à rien en proposition 67, par ailleurs déjà inscrite dans les politiques des "partis de gouvernement", et qui cadre néanmoins bien la question de l'écologie comme strict problème de budget des ménages, illustrant le fort cas fait de la préservation de l'environnement (quand celui-ci n'est pas compris comme partie du patrimoine identitaire, bien entendu).

  • 67 : Afin de lutter contre la précarité énergétique et agir directement sur le pouvoir d’achat des Français, faire de l’isolation de l’habitat une priorité budgétaire du quinquennat, parce que l’énergie la moins chère est celle que l’on ne consomme pas.

Il reste au final deux sous-thèmes au parti.

En premier lieu il s'agit de travailler une image sociale dont le vernis, on l'a vu, tombe rapidement lorsque l'on creuse. C'est le cas des propositions visant à rassurer l'une des clientèles que le FN aime à essayer de joindre, les médecins libéraux, en particulier concernant la question des déserts médicaux. Là encore, la doctrine du parti "antisystème" semble demeurer que tout se règle à coups de baisses d'impôts, et dans une certaine continuité avec les politiques précédentes (incitation plutôt que dirigisme, mise de la liberté d'installation en priorité par rapport au devoir de l'Etat de garantir l'accès à la santé). Dans le même temps, forte somme est promise aux "startups de la santé", alors même que les incursions du privé dans le domaine de la santé ne cessent d'alarmer les professionnels.

  • 67 : Lutter contre les déserts médicaux en instaurant un stage d’internat dans les zones concernées, en permettant aux médecins retraités d’y exercer avec des déductions de charges et en y développant les maisons de santé.
  • 68 : Maintenir au maximum les hôpitaux de proximité et augmenter les effectifs de la fonction publique hospitalière.
  • 72 : Protéger la complémentarité du double système de santé public et libéral. Protéger le maillage territorial des acteurs indépendants de la santé (pharmacies, laboratoires d’analyses…).

En deuxième lieu il s'agit de donner des gages à l'électorat rural, que le FN favorise toujours. Mais le "premier parti de France" donne bien ses informations : la ruralité est d'abord pensée comme devant punir l'urbanité. On peut saluer la volonté du parti de vouloir lutter contre la privatisation du rail et de la Poste avec d'autant plus de facilité qu'il s'agit encore une fois pour le parti de reprendre une idée de gauche, témoignant encore une fois que les "bien-pensants" avaient en fait raison. Pour le reste, il n'y a rien que l'on puisse saluer sincèrement. Il s'agit de "rééquilibrer" la politique de la ville vers le rural : outre le fait qu'il leur sera envoyé plus de policiers, qu'on leur retirera de l'habitat social, qu'on généralisera le flicage dont ils sont victimes, et qu'on coupera leur équipement local en supprimant des taxes et des institutions qui l'entretiennent, les quartiers populaires devront également accepter des sacrifices nécessaires au maintien de la ruralité. Notons qu'en revanche, ils ne seront pas prioritaires concernant le retour des services publics. Si bien que l'on peut se demander dans quelle mesure il ne s'agit pas plus de saluer une clientèle fidèle en répondant à son besoin supposé de voir les villes (enfin, la partie pauvre de ces dernières) payer une supposée dette morale, plutôt que de régler le réel problème de la ruralité.

  • 138 : Garantir l’égal accès aux services publics (administrations, gendarmerie, eau, santé, transport, hôpitaux de proximité et maisons de santé…) sur tout le territoire et en particulier en milieu rural. La libéralisation du rail voulue par l’Union européenne sera refusée. La Poste et la SNCF resteront des entreprises publiques.
  • 139 : Regrouper en un seul ministère l’aménagement du territoire, les transports et le logement. Rééquilibrer la politique de la ville vers les zones désertifiées et rurales.

Paradoxalement, cette dernière proposition voit réapparaître une politique de la ville globale, disposant d'un grand ministère. D'une politique de la ville aux mesures de l'idée que le FN se fait de la France, pour ainsi dire : une politique de la ville identitaire, clientéliste, et s'en prenant avec virulence aux classes populaires, sommées de faire geste de leur solidarité nationale quand il s'agit de saluer le drapeau, mais devant accepter d'être l'objet de coupes, de régulation plus forte de leur vie par l'Etat, de contrôles accrus, de menaces et de sanctions, en échange de leur réintégration du bout des lèvres dans un ordre symbolique qui continuera néanmoins de fustiger ceux dont la couleur ou la religion lui évoqueront un peu trop l'ordre colonial qu'il voudrait oublier au nom d'un "lien" mythique.

***

Le programme urbain, dans un mouchoir de poche, laisse à entendre la façon dont le parti se proposera, demain, de changer le pays. Pas par un cataclysme ou un effondrement, mais par une lente fraude de ce qui fait encore un peu la compréhension sociale française de la ville, par un renforcement de dynamiques mises en place avant lui par des partis qu'il prétend mensongèrement combattre, et dont il se fait subrepicement le continuateur. Le diable n'arrivera pas dans un déluge de feu, il se cachera dans les détails, à la façon du détournement honteux d'une notion de protection des locataires en motif de punition arbitraire contre eux. Et c'est ainsi, si le scénario de la roulette russe choisi par un certain nombre de professionnels de la profession se réalise, que discrètement, doucement, sous les atours du droit et du bon sens, paré de la calme machinerie de la bureaucratie, et tout parté de procéduralisme, l'extrême-droite se proposera de réécrire l'espace français à petites touches, pour en faire un espace moins juste, moins partagé, plus policé, plus contrôlé, et plus inégalitaire. Mais prendre ce risque vaut bien une primaire, sans doute.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.