Petite corbynisation

Le Parti Socialiste serait en train de se "corbyniser". C'est vrai, mais le mot mérite d'être pris au sérieux.

Le Parti Socialiste s'est "corbynisé". C'est la rengaine que défend pied à pied le très centriste Arnaud Leparmentier dans ses contributions à "Questions Politiques", l'émission hebdomadaire de France Inter, depuis l'élection de Benoît Hamon à la primaire de la "Belle Alliance Populaire". Le néologisme est assez flou pour permettre un usage relativement fréquent par les proches de ce que l'on a encore (un peu) le droit d'appeler la droite du PS. Il est de ces mots qui n'ont pas besoin de définition, car ils cherchent moins à décrire qu'à juger : Benoît Hamon "corbynise" le PS, et donc, est à rejeter. Le politologue Gérard Grunberg, qui appartient à cette droite du PS, a tenté néanmoins une définition au lendemain de la victoire d'Hamon en janvier : "C'est que le Parti Travailliste a été pris il y a maintenant quelques temps par l'aile gauche, alors presque trotskiste, plus à gauche je dirais que Hamon, en Grande-Bretagne, et que donc ce parti est devenu un parti de plus en plus faible, hein, et qui a peu de chances de revenir au pouvoir très rapidement. (...) Les gens s'en vont de l'aile droite, et donc il reste un petit parti, de 10% par exemple, de 10%". Bien. Le départ de Manuel Valls pour soutenir un Emmanuel Macron qui ne veut même pas de lui ce mercredi est un signe supplémentaire de cette dite "corbynisation".

Il serait facile de faire un peu de mauvaise foi, d'abord en se moquant un peu du sens de la temporalité de ces braves gens : il se peut que l'improbabilité de voir le Labour arriver au pouvoir au Royaume-Uni (et non pas en Grande-Bretagne, l'Irlande du Nord étant concernée, ce que nos experts du monde anglo-saxon semblent ignorer) est que l'on n'y voit pas d'élection générale se profiler avant 2020. Le coup de force constitutionnel qu'a réalisé le parti Tory, qui a réussi à imposer un changement de Premier Ministre au pied levé après la décullotée prise par son ancien Leader, David Cameron, au moment du referendum portant sur la sortie du Royaume-Uni, a été acté. Ce n'est pas une première : John Major est devenu Premier Ministre en 1990 par la même procédure. Il reste que l'inexistence d'un gouvernement Labour à la tête du royaume actuellement et son incapacité à remporter une élection générale depuis le Brexit s'explique en grande partie par le fait qu'il n'y a pas eu d'élection générale depuis le Brexit, et que faute d'erreur de prévision, il n'y en aura pas avant 2020.

Du reste, il faut également prendre en compte dans les pertes de voix du Labour le fait qu'elles ont en grande partie eu lieu en Ecosse en 2015, non pas du fait du leadership Corbyn, mais du fait du leadership d'Ed Milliband et de l'opposition du Labour à l'indépendance écossaise ainsi qu'à l'alignement de Milliband sur les propositions d'austérité dominantes, et donc de la fuite des électeurs de gauche au Scottish National Party, bien plus ouvertement de gauche et dont la Leader actuelle et Premier Ministre d'Ecosse, Nicola Sturgeon, fait figure de proue de l'opposition de gauche actuellement, aux côtés de Jeremy Corbyn (on y reviendra). L'arrivée de Corbyn sous ce regard est moins la cause que la conséquence de la saignée subie par le Labour en 2015, qui provoqua le retrait d'Ed Milliband, et donc l'élection de Corbyn, à la suite d'un été terrible pendant lequel ce candidat censé du point de vue de l'appareil du parti faire figuration et représenter un vague souvenir d'un Labour de gauche, s'est vu élire doté du plus grand mandat de l'histoire du parti, et est arrivé avec 100.000 nouveaux membres pour le parti (contre 200.000 existants précédemment). Une saignée, donc, confirmée par la réélection haut la main du même Corbyn en 2016 lors du contest porté par la "gauche de gouvernement" britannique en 2016. Réélection qui n'a rien résolu, puisque l'idée que Corbyn n'est pas le leader du parti au motif qu'il n'est pas le leader qu'ils voulaient continue de traverser une partie de l'élite partisane Labour, qui ne se reconnaît pas dans sa ligne, et donc vacille entre fronde et désertion.

De ce point de vue, que signifierait la "corbynisation" ? Cela signifierait ce que vit actuellement le candidat de la "Belle Alliance Populaire" : la résultante d'un choc entre deux tendances diamétralement opposées, qui jouent une pièce connue en renversant les rôles. Dans la dramaturgie "classique", forgée au deuxième temps de la social-démocratie européenne, après les années 1970, il reste une "gauche de la gauche" et une "droite de la gauche". La seconde, dominante et majoritaire, accepte d'écouter la première, tout en exigeant d'elle de la discipline et de l'esprit de corps : certes, leur dit-elle, vous n'obtiendrez pas de nous que vos programmes soient appliqués. Vous n'obtiendrez même pas que l'on aille dans leur sens, nous allons au contraire appliquer des programmes "réalistes" et opposés à ce que vous voulez. Mais ces programmes étant moins pires que ceux que nos ennemis proposent, et vous nous devez donc allégeance. Et, face aux appels de vote de conviction, de retrait, ou de non-vote, la critique aisée devient que l'on fait (forcément) le jeu des extrêmes. La situation actuelle, autour de l'élection de Corbyn comme celle de Hamon, est la même. C'est alors que les masques tombent : la droite de la gauche, minoritaire, oublie ses exigences d'unité d'hier, et agit de la façon même qu'elle qualifiait jusqu'alors d'inconséquente. Puisque ses programmes ne seront pas appliqués, elle n'a aucun devoir de loyauté, et ce n'est pas elle qui, en refusant l'unité, fait le jeu de la droite et des extrêmes, c'est ceux qui bien que majoritaires refusent de se comporter comme si c'était elle qui avait gagné. Il y a dans cette attitude quelque chose qui n'est pas sans rappeler ces aristocrates qui, sous la IIIe République naissante, exigeaient qu'on leur donne du "M'sieur l'Baron" alors même que le titre ne voulait plus rien dire. Arnaud Leparmentier a raison de parler de corbynisation, elle est réelle, mais il se trompe de définition : la corbynisation, c'est quand l'appareil d'un parti de gauche, mis en bute au fait que la ligne qu'il défendait jusqu'alors n'est plus majoritaire, choisit de couler le bateau plutôt que d'accepter le jeu de la démocratie militante. C'est un symptôme de la mauvaise foi partisane, et de l'esprit de domination : quand on a été habitué à donner les ordres, il est difficile d'accpeter que le pouvoir, s'il se gagne, peut aussi se perdre.

Pour autant, le but du billet n'est pas de donner un satisfecit gratuit à MM Corbyn et Hamon, chacun dans leur coin. Il y a un autre versant de ce phénomène, dans lequel Corbyn a tombé et dont il lui sera difficile de se relever, et dans lequel Hamon est en passe de choir également. Car il ne faut pas trop jeter de fleurs sur le dos du Leader du Labour : c'est lui qui a pour la première fois en plus d'un siècle perdu une élection partielle au profit de la majorité gouvernementale. Du moins, c'est sous son leadership que cette tragédie historique s'est produite. Parce que le Leader n'a pas su définir de véritable ligne, et que sa "politique de la gentillesse" n'a tenu que jusqu'à ce qu'il se retrouve lui-même en face d'une base en désaccord avec lui, sur la question du Brexit, dont il est partisan mais dont la base travailliste ne veut pas. La politique du Labour corbynien colle dans ses grandes lignes, comme l'explique Phil McDuff, à ce que veut et ce dont a besoin le Royaume actuellement. C'est vrai au point que le gouvernement Conservateur est en train de s'en inspirer, marquant un brusque tournant à gauche de sa politique (qui passe donc de dramatiquement, mortellement, et dogmatiquement ultra-libérale à gravement et dogmatiquement ultra-libérale, ce qui marque un net progrès). Seulement le parti a été trop miné de bisbilles internes pour mettre sa politique en avant, résultant dans des records d'impopularités : Jeremy Corbyn reste semble-t-il convaincu qu'il suffit que la politique soit bonne, qu'attaquer ses adversaires est inutile, et qu'ayant raison, il sera mené au pouvoir par la force de ses idées justes. Il n'a pas su - pas voulu, du fait du dégoût louable qu'il a pour la médiocrité dans laquelle s'enferre souvent le débat politique britannique - se saisir de ce que ses opposants maîtrisent le mieux : le discours public. Il laisse ainsi un boulevard à ceux qui de ce social-démocrate un peu modéré réussissent à faire un dangereux trotskyste, le décrédibilisant encore. Avoir les meilleures idées du monde ne suffit pas, sans discipline de parti. Ce qu'Hamon pourrait acquérir, s'il suppliait un peu moins les édiles socialistes de ne pas le trahir, et nommait les désertions telles que cette pitoyable sortie de Valls du paysage pour ce qu'elles sont : les médiocres circonvolutions de carriéristes fébriles, incapables de supporter que, pour une fois dans leur vie, ce ne sont pas eux, les chefs.

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