Le Grand Méchant Relativisme

La critique de bon ton que subit le relativisme cache une capitulation d'une partie de la gauche sur tout, et sa fin prochaine.

La victoire de Benoît Hamon incarnerait, donc, celle de la gauche archaïque et du refus de la réalité (par opposition au réalisme qui consiste à édicter des politiques sur l'assomption que le marché est un régulateur parfait, par exemple). Particulièrement, elle s'appuierait sur la haine du travail. Mais pire, ce triomphe de la fainéantise « est aussi sur l’abandon des idéaux républicains, au profit d’une politique diversitaire basée sur le relativisme culturel » nous explique-t-on, en l'occurrence à Atlantico, mais en accord avec les autres lieux qui énoncent la doxa. Que l'on parle du Figaro, du Point, de Matignon, de l'Académie Française, et d'une partie de l'Université, il est clair que l'ennemi à abattre est le « relativisme ». Généralement associé aux deux autres plaies d'Egypte que sont la « déconstruction » et le « postmoderne », il ne s’agit pour personne de définir le terme, évidemment. En matière de définition, dans le cas des trois termes, aucun contempteur ne s’abaisse à aller plus loin que la lapalissade : de même que le postmoderne consiste à être après le moderne, pour eux, la déconstruction consiste à déconstruire, et donc le relativisme à dire que tout est relatif. En réalité, ce qui est dénoncé, ce n’est pas une posture intellectuelle, mais le fait de ne pas faire une politique basée sur l’idée qu’il existe un ordre naturel, transcendant et bon du monde qu’il ne faut pas bafouer, faute de le faire s’effondrer. C’est l’idée selon laquelle le mariage homosexuel était indésirable car il irait contre des « lois anthropologiques », ou selon laquelle le salaire à vie serait néfaste car il bafouerait « la bonne marche du réel ».

Cette attitude intellectuelle a une histoire et peut être retracée. Dans les grandes lignes elle correspond au socle définitionnel historique de la droite, qui a toujours incarné le parti de la conservation face à celui du changement. De ses variantes les plus modérées à ses formes les plus extrêmes, et du libéralisme économique au fascisme, en passant par les formes diverses du conservatisme, l’univers idéologique de la droite est basé sur l’idée qu’il existe une norme supérieure (Dieu, le marché, la nature humaine, la nation) qui doit être respectée sans quoi celui-ci sera détruit. Il s’agit d’une posture originellement inverse à celle de la gauche (je parle ici évidemment de la gauche programmatique, pas de la gauche situationnelle). Même quand il s’énonce scientifiquement chez Marx, le programme de la gauche reste celui de la transformation du réel par des sujets humains. Si le penseur principal de la gauche affirme qu’il y a bien eu une permanence des valeurs morales à travers l’histoire, il affirme aussi que c’est parce que ces valeurs découlent d’un ordre social basé sur l’oppression : « La révolution communiste sera la rupture radicale avec le régime traditionnel de la propriété. Quoi d’étonnant que, dans sa marche, elle entraîne une rupture radicale avec les idées traditionnelles ? ». La gauche n’a pas vocation à transformer le monde que marginalement, elle en propose un autre ordre. A l’inverse la droite est historiquement panglossienne et croit comme le maître de Candide que le monde tel qu’il est, s’il peut être changé à la marge, obéit à une loi supérieure : « Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. (…) Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être autrement ; car tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure fin. Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des lunettes ; aussi avons-nous des lunettes ».

Avant d’aller de l’avant, on peut constater que cette distinction a changé car la gauche a réussi au cours du XXe siècle à faire changer le monde dans son sens et a donc acquis des droits (Sécurité Sociale, congés payés, amélioration des salaires, libération du temps, mais aussi et à égale mesure réduction des discriminations officielles, droit à l’avortement et à la contraception, etc). Chacun de ces acquis a, à son époque, fait l’objet d’un procès en « opposition à la nature des choses », avant d’être inclus dans le réel. Si bien que la droite, quand elle s’est repeinte au tournant des années 1980 en « révolutionnaire », a réussi le tour de force consistant à faire passer la gauche pour « conservatrice » de ces progrès. Il reste que fondamentalement, la droite reste la défenseuse de l’acquis contre le changement. Et quand elle veut abolir le droit du travail, revenir sur le droit à l’avortement, ou dénoncer la « culpabilité bien-pensante face à l’héritage colonial ») ce n’est pas pour autre chose qu’un retour à l’ordre soit-disant naturel du monde (dans lequel les travailleurs sont de la chair à usines et des serviteurs, les femmes sont soumises au diktat de leur époux, et les « peuples inférieurs » se plient au règne des « peuples supérieurs » car c’est ainsi que le monde doit être, en vertu du fait qu’il l’a toujours été). Cette doctrine se retrouve en particulier dans la grande pensée conservatrice de Leo Strauss et de sa dénonciation de « l’historicisme », attitude qui consiste à voir dans l’histoire humaine un ensemble de contingences relatives aux rapports de forces et aux évolutions du moment, plutôt qu’un plan éternel et intangible. Il est insupportable dans cette doctrine d’imaginer envisager que si nous vivons en démocratie et sommes sous le régime d’une hétérosexualité monogame plutôt que de vivre selon un autre régime politique et social, ce n’est pas parce que cette forme que nous avons est meilleure en tant que telle, mais parce qu’une histoire a fait qu’elle s’est développée et imposée de façon contingente, et qu’il pourrait en être tout autrement. Ce qui est, précisément, le propos du relativisme.

***

Au tournant du milieu du XXe siècle se produit dans les sociétés issues de l’Europe et des Etats-Unis un drame dont nous ne nous sommes pas encore remis : l’effondrement sur lui-même du colonialisme, effondrement dans lequel nous vivons encore (les vieux monstres ont la mort lente). Nous réalisons que la croyance qui avait guidé notre monde depuis un bon millénaire, selon laquelle nous sommes le phare de l’humanité, est un mensonge. Nous faisons la guerre la plus meurtrière de l’histoire de l’humanité, puis nous battons notre propre record. Nous massacrons par pur appât du gain des quantités astronomiques de personnes, et nous envoyons comme des objets des quantités encore plus astronomiques de personnes pour servir d’esclaves. Par simple idéologie, nous envoyons six millions de personnes à la mort en les traitant comme des marchandises, puis juste pour rappeler au monde que nous en sommes capables de le faire, nous éradiquons deux villes entières à l’aide d’une arme apocalyptique. Il ne s’agit pas là de battre sa coulpe – la morale n’a pas grand rapport avec la question – mais de constater des faits. Ce traitement n’est d’ailleurs pas réservé à ceux qui nous sont autres, nous l’appliquons avec autant de méthode à l’intérieur de nos propres territoires. C’est dans ce contexte-là que grandit et s’impose l’idée relativiste, qui nous vient d’abord de l’anthropologie, et pour cause, elle lui sert d’outil indispensable.

Prenons le nom le plus souvent associé à cette démarche, celui de Claude Lévi-Strauss dans Race et Histoire. Le grand anthropologue nous dit ceci de l’incapacité spontanée que nous avons à traiter des pratiques des autres comme autre chose que de la barbarie : « Une autre comparaison permettra de déceler la même illusion. C’est celle qu’on emploie pour expliquer les premiers rudiments de la théorie de la relativité. (…) On rappelle que, pour un voyageur assis à la fenêtre d’un train, la vitesse et la longueur des autres trains varient selon que ceux-ci se déplacent dans le même sens ou dans un sens opposé. Or tout membre d’une culture en est aussi étroitement solidaire que ce voyageur idéal l’est de son train. Car, dès notre naissance, l’entourage fait pénétrer en nous, par mille démarches conscientes ou inconscientes, un système complexe de référence consistant en jugements de valeurs (…). Nous nous déplaçons littéralement avec ce système de références, et les réalités culturelles du dehors ne sont observables qu’à travers les déformations qu’il leur impose, quand il ne va pas jusqu’à nous mettre dans l’impossibilité d’en apercevoir quoi que ce soit ». Pour l’anthropologue le relativisme est une nécessité impérieuse : si l’on veut comprendre quoi que ce soit à ce que l’on observe, alors il est nécessaire de mettre en suspens les catégories de jugement qui nous viennent de notre propre monde social, faute de quoi tout ce que l’on verra sera le regard que l’on porte soi-même sur les autres. Prenons le cas très bête des rites funéraires : un certain nombre de groupes dans le monde a adopté le blanc comme couleur de deuil. Un anthropologue français peu au fait de l’intérêt du relativisme et participant aux funérailles d’un membre d’un de ces groupe notera dans son carnet que la personne enterrée était très détestée, car tout le monde portait du blanc, couleur associée dans notre propre monde à des événements joyeux, comme la noce. Il aura donc fait un contresens total.

Cet usage du relativisme trouve donc son sens originel, en sciences sociales, dans le rôle de traduction qui est celui des scientifiques : il s’agit pour eux de faire comprendre en des termes compréhensible à un groupe A les événements qui prennent place dans un groupe B, et ce de la façon la plus honnête possible. Pour ce faire il est nécessaire de développer des points de vue multiples, à la fois concernant ses propres jugements culturels, mais aussi scientifiques, et donc de savoir naviguer entre les catégories de jugement du groupe A, du groupe B, mais aussi d’un groupe C, celui des chercheurs, et probablement de quatre ou cinq autres groupes (les hommes, les femmes, les riches, les pauvres, etc). Il ne s’agit pas, expliquait en préface de son livre une grande spécialiste des réfugiés palestiniens, d’être pour ou contre ces réfugiés, mais de les comprendre, ce qui est déjà énormément de travail.

***

Enoncé en ces termes, on a du mal à voir le rapport avec le débat entre la gauche et la droite et, de plus en plus, entre la gauche et la gauche. Car, dans la contagion gigantesque par les idées de droite d’une partie de la gauche, la logique conservatrice n’est plus le monopole de la première. On peut ainsi lire un texte qui correspond aux codes de la pensée droitière sous la plume d’un journaliste de gauche (situationnelle) : « on fait remonter » à droite, se plaint Brice Couturier, « le régime de post-vérité, qui s’impose aujourd’hui en politique, au relativisme épistémologique et culturel. Celui qui s’est installé dans les départements de sciences humaines des universités à partir des années 1970/80. La « French theory », plus ou moins inspirée par les travaux de Michel Foucault et Jacques Derrida, s’est ingéniée à déconstruire l’idée même de vérité. Elle y est parvenue en rapportant toute tentative d’élucidation à ‘l’épistémé’, ou au ‘paradigme’ sous-jacent du moment qui est censé la produire ; en réduisant tout savoir au reflet d’un rapport de pouvoir ; en focalisant l’attention sur les discours et les signifiants, au détriment des contenus, afin de suggérer que ces derniers se valent tous ». C’est là que serait le problème : le relativisme conduirait à déclarer que « Tout se vaut ». Cet argument prétendument anti-relativisme est non seulement une ânerie, mais en dernière instance, conduit à un autre relativisme, bien plus néfaste, ainsi que nous allons le voir bientôt.

Le relativisme ne conduit pas à dire que « Tout se vaut ». C’est aussi simple que cela et il suffit d’aller interroger de nouveau Claude Lévi-Strauss pour voir en quoi. L’attitude relativiste de l’anthropologue le conduit à une défense de ce que l’on appellerait « les particularismes » : puisqu’il n’existe pas de vérité objective, puisqu’il n’existe pas de supériorité « en soi » d’une solution sur une autre, nous sommes mis en situation de responsabilité politique. La question de savoir si les homosexuels doivent ou non avoir le droit d’être traités à commune mesure avec les hétérosexuels cesse d’être emprunte de la loi de Dieu, et devient emprunte de celle des humains. Nous ne pouvons plus nous cacher derrière notre prétendue irresponsabilité face au monde, nous devons assumer le fait que ce dont nous pensions qu’il s’agissait d’une question de « nature humaine » n’était depuis le départ qu’une question de choix politiques. Le relativisme ne conduit pas à dire que tout se vaut : il conduit à dire que les préférences que nous établissons ne sauraient être vues comme autre chose que des choix politiques, et que l’argument selon lequel « C’est comme ça » ne sera plus acceptable. Le relativisme nous force à être dans le domaine du politique, c’est-à-dire dans un domaine dans lequel les préférences s’affirment en fonction d’un débat, d’une lutte, et d’une confrontation. Pas en fonction d’une règle supérieure qui dicte le bien et le mal. Les opposants prétendus au relativisme peuvent à ce titre cesser séance tenante de se revendiquer des philosophes des Lumières ou de l’humanisme : en illustrant le fait que la société française d’Ancien Régime était idiote, ceux-ci n’ont pas fait autre chose que ce que propose la posture relativiste. Ils ont dénoncé l’absolutisme qui prétendait être de règle naturelle (puisque divine) pour le montrer pour ce qu’il était : une aberration faite par des humains et, puisque faite par des humains, dépassable.

A l’inverse le rejet actuel du relativisme posé en ces termes est fondamentalement une entreprise anti-politique : il se saisit de sujets politiques et les rejette hors de ce domaine. Il n’est pas question, pour cette position, de se demander s’il faut ou s’il ne faut pas distribuer la richesse, ou admettre les droits de couples qui ne ressemblent pas aux nôtres : il faut appliquer la loi naturelle (celle du marché ou des « impératifs anthropologiques), qui ne saurait être discutée. Il s’agit d’une infantilisation réactionnaire typique, pour laquelle les gens sont des idiots qui ont besoin qu’un pouvoir dominateur et supérieur soit là pour dicter le vrai et le faux, faute de quoi tout devient possible, et donc souhaitable. Ces revendicateurs des Lumières n’ont pas lu Diderot, qui dans son entretien avec la maréchale de *** explique précisément l’absence totale de besoin d’un principe supérieur pour savoir distinguer, politiquement, par la confrontation des idéologies et des expériences, le préférable du non-souhaitable. Mais le paradoxe va encore un cran plus loin : dans la vision du monde des dits « républicains », l’argument ultime revient aux « valeurs » contre le relativisme. Certains idéologues de droite et d’extrême-droite se sont gargarisés à une époque de ce que Lévi-Strauss aurait choqué la gauche relativiste actuelle car il défendait la pluralité des cultures et leurs défenses propres. Notre pays a son identité et sa culture, et c’est en tant que telles qu’elles doivent être défendues, expliquent-ils. Il s’agit là du dernier clou dans le cercueil de leur propre hypocrisie : au nom de la critique du relativisme savant, on en arrive à un relativisme non-dit, qui prône tout ce qu’il entendait dénoncer. Dans cette vision, l’égalité entre les sexes, par exemple, n’est pas préférable au nom d’un raisonnement, mais parce que « Ce sont nos valeurs » (et par suite, on n’a pas à se soucier de son existence ailleurs, puisque « Ce sont leurs valeurs »). Sorti du monde politique, cet enjeu devient presque un instrument de folklore, il s’agit moins d’un combat politique que d’une sorte de pratique culturelle abâtardie, similaire à celle de ces « catholiques non pratiquants » qui se rendent occasionnellement à la messe pour la forme, mais sans croire en Dieu.

La critique du relativisme est à gauche le symptôme d’un progressisme qui ne croit plus en lui-même, qui n’est plus capable d’expliquer pourquoi il préfère la justice à l’injustice, l’égalité à l’inégalité, qui a besoin, puisqu’il n’est plus capable d’une telle explication, de dire « C’est comme ça » pour se rassurer. Elle est le symptôme d’une mort idéologique prochaine, ou peut-être déjà advenue. D'où la défaite de cette soit-disant gauche des valeurs républicaines qu'entendait incarner Manuel Valls : la figure du grand père de famille qui dicte le vrai n'a pas pris. Elle a échoué. La bonne nouvelle, c'est qu'il reste encore des relativistes pour croire en quelque chose.

 

Post-Scriptum : L'auteur de ces lignes promet à son lectorat régulier que ce texte a été écrit avant l'écoute et sans avoir connaissance de l'émission Répliques animée par Alain Finkielkraut le 28 janvier 2017, dont les longs déroulements sur le "perspectivisme" et le relativisme et la façon dont ces deux doctrines, en abandonnant l'idée qu'Alain Finkielkraut a un accès direct et immédiat au Vrai, plongent le monde dans le chaos. L'auteur affirme également qu'il est très désolé de sa mécompréhension : en voyant le titre de l'émission, "De la Bêtise", il pensait que celui-ci annonçait en effet le sujet de l'émission, et pas son contenu. Une erreur qui ne sera plus commise à l'avenir.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.