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Billet de blog 14 janvier 2026

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Christophe Gleizes est otage kafkaïen d’enjeux politiques internes au régime

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Christophe Gleizes est otage kafkaïen d’enjeux politiques internes au régime[1]

L’année 2025 a vu la libération de l’écrivain Boualem Sansal. L’année 2026 verra probablement celle du journaliste Christophe Gleizes. Mais pas aussi simplement qu’a pu le laisser croire la libération du premier, perçue hâtivement comme le présage d’une amélioration de la relation franco-algérienne, devant profiter à la libération du second. Au contraire, cet épisode a compliqué les perspectives du régime algérien, tant il a révélé et ravivé de contradictions et d’impasses dans sa stratégie.

Fragilisé et préoccupé exclusivement par ses impératifs de survie internes, le régime algérien n’a pas de marge pour des accommodements avec les réalités géopolitiques. Ces dernières finissent pourtant toujours par s’inviter, et le mettent face à une double impasse.

Dès lors, deux choix s’offrent à lui : continuer sa fuite en avant dans la recherche de conflictualités et d’« ennemis » contre lesquels il espère rassembler autour de lui, au risque d’accroître son isolement, qui, à un certain seuil, au-delà des dégâts infligés au pays, pourrait lui être fatal. Ou tenir compte des réalités géopolitiques pour, à défaut de les mettre à profit, éviter d’être broyé par elles, au risque, ainsi privé de l’alibi d’une « menace extérieure » largement fabriquée, de se retrouver confronté à la fragilité interne de ses assises et à la défiance bien ancrée de la population.

La libération de Boualem Sansal a placé le pouvoir algérien devant ce dilemme, qui accroît en son sein tensions et hésitations autour des modalités de celle de Christophe Gleizes. Le régime, en effet, n’avait pas mesuré les conséquences de ces arrestations. A travers ces deux personnes, il s’est attaqué à deux secteurs emblématiques et consensuels – la littérature et le football – aux résonances sociétales et politiques fortes, et rencontrant un écho à l’échelle internationale. Cela dit à la fois son aveuglement paranoïaque et la perte d’expertise suscitée par le vide fait autour de lui.

La libération de Boualem Sansal est intervenue dans un contexte où l’isolement du régime, déjà avancé, avait atteint un seuil critique. En particulier, de récents votes au Conseil de sécurité des Nations unies ont contraint l’Algérie à des abandons stratégiques, notamment sur le Sahara occidental et la guerre à Gaza, piliers de son action internationale.

Ces revirements ont entamé le crédit de son discours ultranationaliste en semant le doute sur sa sincérité et sur la capacité du régime à le mettre en œuvre. Ils ont suscité en son sein trouble et inquiétudes, rendus plus aiguës par la chute en Syrie de Bachar Al-Assad, victorieux militairement de ses opposants mais victime, lui aussi, de son isolement et abandonné par l’allié russe – censé être également celui de l’Algérie. Un « allié » qui, déjà, lui avait préféré l’Ethiopie pour l’adhésion aux BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) et avait choisi de soutenir les juntes sahéliennes hostiles à l’Algérie. L’incarcération de Boualem Sansal était devenue intenable pour le régime.

Mais sa libération l’a également desservi. Perçue par l’opinion comme une abdication face aux pressions étrangères que le régime se targuait de défier, et notamment face à la France tant décriée dont l’Allemagne n’aurait été que le prête-nom, cette remise en liberté a placé le régime sur la défensive et exacerbé les tensions internes. L’invocation d’un « geste humanitaire » a rappelé à l’opinion les conditions de détention dramatiques de centaines de prisonniers du Hirak auxquels un tel geste est encore refusé, et combien la pression extérieure surclasse toute considération nationale. Le régime s’en est trouvé décrédibilisé jusque dans ses bases nationalistes.

Ebranlé par la libération de Sansal, le pouvoir devra faire face à celle de Christophe Gleizes. Il n’a ni la capacité ni le désir de la refuser. La mobilisation des journalistes qui s’annonce, ainsi que celle de la FIFA – dont le numéro trois était présent au procès –, l’approche de la Coupe du monde – qui leur offrira une tribune planétaire –, à quoi s’ajoute l’implication de l’Eglise, ne lui laissent pas de choix. D’autant que le régime n’a réussi à prouver ni actes ni déclarations hostiles de la part de Christophe Gleizes. Il en a fait tout simplement un otage de circonstance, non de la relation franco-algérienne, mais d’enjeux politiques internes au régime algérien.

L’arrestation du journaliste n’avait d’autre objectif que de rendre crédible la « menace » représentée, selon lui, par le Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK), afin de donner à ce mouvement ultraminoritaire l’importance qu’il n’a pas pour en faire un épouvantail. Cela lui offrait l’occasion de caricaturer, en les confondant avec le MAK, les mouvements contestataires de Kabylie, cœur battant de la contestation en Algérie, pour les décrédibiliser.

Afin d’éviter que la libération de Christophe Gleizes ne le déstabilise plus encore, le régime algérien devra la négocier. Pas tant avec la France qu’en interne, notamment avec ses factions conservatrices toujours plus influentes, et avec la partie de l’opinion qu’il cherche à rallier par un discours ultranationaliste pour reconstituer une base perdue depuis le Hirak et devant laquelle il ne veut pas se discréditer.

Les deux lois récemment votées en rafale, criminalisant la colonisation et prévoyant la déchéance de nationalité pour les opposants binationaux même quand leur nationalité algérienne est d’origine, ont pour fonction première de conjurer les tensions au sein du régime par un discours nationaliste musclé qui fera mieux accepter les inévitables concessions futures. Celles-ci lui seront dictées par son impuissance sur le plan international et sa fragilité interne.

Ainsi, la libération de Christophe Gleizes compliquera fatalement l’équation difficile, voire impossible, que le régime tente de résoudre pour se reconstituer.

[1] https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/01/14/christophe-gleizes-est-otage-non-de-la-relation-entre-la-france-et-l-algerie-mais-d-enjeux-politiques-internes-au-regime_6662092_3232.html 

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