Titre : «L’une des choses que Salman Rushdie a toujours réclamées est de penser aux autres avec sympathie»
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Un homme de 24 ans, du New Jersey, Hadi Matar, a été accusé de meurtre au second degré. Il a laissé Salman Rushdie avec des séquelles à vie et le monde en état de choc, nous rappelant que rien n’est jamais vraiment terminé, surtout pas le désir de se claquemurer dans les pièces étriquées de nos haines.
Tout le débat autour de la liberté de parole, et même de la liberté d’expression, s’est une fois de plus retrouvé sous la lumière halogène d’un hôpital.
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Il ne fait guère de doute que l’ombre mordante de la fatwa de l’ayatollah Khomeini planait sur l’acte violent, et il est facile de le rejeter comme étant celui d’un fou, une gueule de bois du passé ou l’influence d’un régime lointain. Mais il est tout aussi impossible de dissocier ce genre d’acte du climat politique actuel aux Etats-Unis. N’oublions pas que l’agresseur de Rushdie a grandi dans les rues du New Jersey.
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Nous vivons à une époque qui souffre de plus en plus d’auto-conviction. «Entrez dans ma pièce si vous me ressemblez. Entrez dans la pièce si vous parlez comme moi. Entrez dans ma pièce si vous votez comme moi. Entrez dans la pièce si vous partagez ma soi-disant foi.» La grande ironie de notre ère technologique est que nous vivons dans un monde qui devrait être ouvert à tous, mais qui est en fait vicié par la pire étroitesse qui soit. Nous nous recroquevillons encore et encore dans un vortex qui va se rétrécissant. Nous choisissons les règles plutôt que la créativité. Nous nous confinons. Fermons les rideaux. Créons des hiérarchies. Verrouillons nos imaginaires sur des coordonnées GPS données. Disons que votre liberté de parole n’est pas la même que notre liberté de parole.
La véritable question n’est pas de savoir si vous aimez ou non les Versets sataniques. La capacité à faire réfléchir, en tant qu’œuvre d’art et en tant que provocation, enrichit autrement plus l’esprit humain que nier sa capacité à exister. Il est vrai que nous ne devrions pas intentionnellement offenser des personnes, des groupes ou des religions. (A mon sens, Rushdie n’a pas intentionnellement offensé, et était bien plus intéressé par l’idée de critique créative.) Mais il est également vrai que nous ne devrions pas invoquer la censure pour apaiser une minorité qui entend patrouiller aux frontières de ses propres mondes autoproclamés.
C’est une affaire délicate. C’est compliqué. C’est difficile. Mais, dans l’esprit spinoziste, tout ce qui est excellent est aussi difficile que rare.
L’une des choses que Salman Rushdie a toujours réclamées est la capacité de penser concrètement et avec sympathie, de manière contrapuntique, aux autres. Nous devons comprendre les vies par-delà la nôtre. Ouvrir les rideaux. Déverrouiller les coordonnées. Et pas juste au niveau de la société civile, mais aussi dans l’art et le journalisme et à la maison, et peut-être par-dessus tout dans nos salles de classe.
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Une fois qu’il aura récupéré, je suis sûr qu’il extraira la beauté et l’intelligence des branches et les fera tourbillonner dans les airs.
Après tout, il a lui-même, dans le passé, cité D.H. Lawrence qui a dit, de manière assez optimiste et saine : «Nous devons vivre, peu importe combien de cieux nous sont tombés dessus.»]
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L'intégralité de cette tribune a initialement été publiée dans the Irish Independant :
https://www.irishtimes.com/culture/books/2022/08/14/colum-mccann-says-his-friend-salman-rushdie-will-have-something-even-more-profound-to-say-after-recovery/
Elle a été traduite par Christophe Lucchese pour Libération :
https://www.liberation.fr/idees-et-debats/colum-mccann-lune-des-choses-que-salman-rushdie-a-toujours-reclamees-est-de-penser-aux-autres-avec-sympathie-20220828_EEUBZMXF2VBZXLAGYVBVNZNLSY/?redirected=1