Café-philo de la Manif' pour tous: l'école doit-elle instruire ou éduquer?

Où on se demandera qui éduque les enfants. Où on verra que l’école est robespierriste et doit soustraire les enfants à l’éducation arriérée de certains parents.

Suite à un modeste reportage sur la Manif pour tous d’hier, un lecteur en désaccord veut me donner du grain à moudre. Il attire mon attention sur un article de "décryptage" philosophique des ABCD de l’égalité, sur le site "Atlantico".

 Je vous invite à le lire intégralement si vous êtes en forme. Pour ma part, comme je n’ai pas le temps de tout résumer et discuter point par point, je reprends seulement l’argument-clé de la réflexion de l'auteur. Celui-ci l'amène à conclure qu'avec cette entreprise de "réduction des stéréotypes de GENRE" (attention, mot qui clignote) à l’école primaire, il n'y a désormais plus de frontière entre "vie privée" et "vie publique" et que l’Etat exerce désormais une terreur robespierriste, rien de moins. Extrait :

 Le "combat contre les stéréotypes" se fait contre qui et quoi ? Qui sont ceux, dans l’entourage de ces gamins de cinq ou sept ans, qui "véhiculent" ces "normes" qui ne "reflètent pas les évolutions sociales depuis trente ans"? Ce sont, bien entendu, les familles. Il s’agit donc par l’école, de lutter contre l’éducation souhaitée par le père et la mère de l’enfant et d’une certaine manière de "monter" les enfants contre leurs parents. Ont-ils tort ou raison de souhaiter tel ou tel type d’éducation ? Oui. Non. Sans doute. Qui peut le dire ? Ou ces parents, exercent-ils, ainsi, leurs droits fondamentaux d’éducation selon leurs convictions, croyances, certitudes parentales ? Après tout, les enfants sont avant tout de la responsabilité de leurs parents et non de l’État. Si tel n’était pas le cas, nous basculerions vers un régime plus robespierriste d’un "homme" qui doit être " régénéré" très tôt et "retiré" à l’influence négative de ses "mauvais parents" (…) (je souligne)

On retient de ce passage les arguments suivants :

  •           Les enfants sont avant tout sous la responsabilité de leurs parents et non de l’Etat
  •           La déconstruction des stéréotypes hommes/femmes est une intrusion idéologique dans le domaine privé

C'est cohérent. On a envie de le suivre, en disant : mais de quoi se mêle ce gouvernement gauchiste et bien-pensant, qui véhicule une idéologieoù le couple homosexuel n’est pas contre-nature et où une femme peut devenir pompière ou présidente  ?! Fuck la police quoi. ( Moi j’vais tout casseeerr, si vous toucheeeez, au fruit de mes entrailles)  [1 : attention, note de bas de page trop longue sur la notion de "genre"]..

 Mais celui qui se dit"philosophe" oublie que l’école Républicaine de Jules Ferry est un héritage de la Révolution Française, dont Robespierre est une composante, certes extrême, mais néanmoins très influente.

 Dans cet article, je défends que "Robespierre", contrairement au repoussoir qu'en fait notre philosophe,  est une clé de lecture intéressante de la fonction et de la valeur de l’école républicaine actuelle. Valeur et fonction contestées voire menacées par les manifestants de dimanche, qui paraissaient pourtant, il faut bien le dire, très pacifistes avec leurs drapeaux et leurs poussettes.

Jules Ferry restaure l'école de Robespierre pour faire enrager les jésuites

Rafraichissons leur mémoire. C’est peut-être surprenant pour certains, mais l’affreux Robespierre n’a pas seulement coupé beaucoup de tête ou fait la guerre à la Vendée. Robespierre a aussi a inventé l’école d’aujourd’hui, c’est-à-dire l’instruction gratuite et obligatoire, en 1793 exactement.

En 1881, Jules Ferry ne fait que la restaurer  : l’école républicaine est alors obligatoire, gratuite, et laïque. Les trois termes sont articulés finement entre eux : si elle est obligatoire, elle doit être gratuite pour que chacun puisse y aller. Surtout : le terme le plus important est "laïque" et vous pensez bien qu'à l’époque ça n’a pas plu à tout le monde. Surtout pas aux jésuites.

Les lois de Jules Ferry sont ouvertement anti-cléricales  : la IIIème République voulait botter le clergé en touche. Au-delà de cette lecture politique, au sens "étroit" du terme, la laïcité garantissait qu’il existait un espace a-religieux (ce qui ne veut pas dire "neutre") dans lequel les enfants pouvaient grandir, éloigné de la toute-puissance de la morale religieuse véhiculée à l’époque par l’Eglise et les parents. C’était la condition sine qua non de l’avènement d’une République unifiée par des savoirs fondamentaux mais surtout par des valeurs, et non pas constituée de micro-communautés religieuses, culturelles, morales, etc. 

L'école instruit et éduque, indissociablement

On pourrait encore affiner l'analyse, en disant que le choix de ce qui est savoir fondamental ou ne l'est pas, voire quels savoirs on enseigne est déjà une façon de transmettre des valeurs. Les "études de genre", au hasard, sont un ensemble de SAVOIRS transdisciplinaires très sérieux et surtout une façon de questionner le réel et le culturel, et non pas d'assener des dogmes.  Tout comme les mathématiques ou la biologie, les "études de genre" sont porteuses d'une vision du monde. 

Pour résumer, l'école est pensée dès le début comme une composante essentielle de la démocratie : un espace où la vision démocratique d’une société s’exprime. Evidemment il ne s’agit pas d’embrigader les esprits ou de former de bons petits soldats comme dans les jeunesses fascistes par exemple. Au contraire, on mise sur l’esprit critique, hérité des Lumières : les futurs citoyens doivent être capables de penser par eux-mêmes, éduqués de façon plurielle voire contradictoire par les parents, le prêtre (éventuellement) et surtout les instituteurs.  

Ainsi, avec l’avènement de l’école républicaine, les enfants n’appartiennent plus exclusivement à leurs parents. CQFD 

Les enfants n’appartiennent pas à leurs parents 

C’est ce que dit le droit. Un très bon article du Monde  [édition abonnée] analyse une phrase largement répandue sur internet et parmi les membres de la Manif' pour tous (on me l'a moi-même répétée hier environ 3 fois) attribuée faussement tantôt à Vincent Peillon, tantôt à Laurence Rossignol (députée PS), qui aurait dit "les enfants appartiennent à l’Etat ". Horreur, malheur, Robespierre !

En réalité, Laurence Rossignol avait dit très justement "les enfants n’appartiennent pas à leur parent". Ce qui est vrai depuis la fin du 19ème siècle, avec la notion de "déchéance paternelle" puis avec les "droits de l’enfant" du 20 ème siècle. Les parents n’ont pas le droit de vie et de mort sur leur enfant. Leur enfant a des droits en tant qu’il est déjà une personne. Dont celui d'aller à l'école.

Un prêtre dans le cortège me parlait pourtant hier du "droit de l'enfant", horrifié de la mise en place d’un "droit à l’enfant" avec la PMA ou la GPA (ce qui fera l'objet d'un prochain article). Il semblait ne pas voir pas les enfants instrumentalisés qui manifestaient aux côtés de leurs parents, souvent déguisés. Il ne voyait pas non plus que ce combat contre l’école, qui empiétait sur la chasse-gardée des "parents", était anti-républicain.

Pourquoi la Manif' pour tous est anti-républicaine (même si ça me fait mal de dire comme Valls grrr)

Demandez aux manifestants de Manif’ pour tous : sont-ils pour le port du voile à l’école ? Je parie que la majorité est contre. Ils avanceront sûrement que l’école républicaine est laïque. Et ils auront peut-être raison.  L'école est et a toujours été un facteur d’intégration et d’unification de la société française. Elle a toujours été un lieu de transmission, non seulement du savoir, mais des valeurs communes et d’une vision qui faisait tenir la société, n’en déplaise justement aux parents.

La République française, et elle a pris son temps, considère aujourd’hui que les inégalités hommes/femmes sont un problème qui menace notre société, et qu’il faut agir concrètement pour les réduire. Pour cela, elle ne choisit pas le terrain de la répression, et c’est heureux. Elle choisit le terrain de l’école, qui n’est pas seulement celui des connaissances, mais aussi de l'éducation et du vivre-ensemble. 

Dans le cortège encore, une dame instruite voulait revenir à la désignation originelle de "l'Education Nationale", celle de Robespierre d’ailleurs : "Instruction". Elle prétendait ainsi que l’école n’est là que pour transmettre des savoirs, et non pas des valeurs et des normes, qu’il appartient  seuls aux parents et aux familles de choisir. Prétendre cela, c’est non seulement être bien aveugle, voire naïf, sur la portée "normative" de l’Education Nationale, mais c’est surtout défendre une vision éclatée et individualiste de la société.  C'est avoir abdiqué toute croyance dans la République. Je veux bien. Encore faut-il que la Manif' pour tous en prenne  conscience, qu’elle sache que le "communautarisme" qui lui fait si peur ne se trouve pas toujours du côté du "voile".

Ce n’est pas un hasard : Farida Belghoul a fait en sorte cette semaine par des méthodes puantes et mensongères d’effrayer les parents, surtout des familles musulmanes, et leur a conseillé de retirer leurs enfants de l’école pendant une journée, pour protester contre les ABCD de l’égalité. Ce mode de contestation est pour moi significatif de l’esprit de dissidence anti-républicain qui souffle sur toute la  Manif’ pour tous, aussi rose et bleu qu’elle s’est affichée hier. En parlant aux manifestants de cette action de JRE (Journée de Retrait de l’Ecole), l’approbation silencieuse était de mise, personne ne s’en offusquait ou ne souhaitait s’en démarquer trop violemment. On parlait de méthode un peu extrême, mais bon, après tout, on récolte ce que l’on sème, n’est-ce pas ? En vérité, entre l'école de la République et eux, c'est déjà la guerre.

Ces manifestants ont professés dimanche leur désamour et leur défiance non pas des nouveaux programmes" expérimentaux", mais des institutions démocratiques et républicaines en général, de leur propension à éduquer les enfants avec mesure et discernement, dans le respect des valeurs communes.  

Ces manifestants n’aiment pas la presse, même si le microphone les priait de « laisser les journalistes exercer dans le respect de leur profession » (A un moment, quelqu’un s’est quand même senti autorisé à me dire "Ouste !" quand j’ai donné le nom du média pour lequel j’écrivais).  Plus grave peut-être, ils professent un désamour de l’école républicaine. Oh tiens, un panneau passe : " 80% de la presse, de l’enseignement et la TV sont à gauche, représentatifs ? Genre unique, pensée unique"

[1] Je donne raison aux réac’ (pour une fois) : c’est une "idéologie" qui est véhiculée par les ABCD de l’égalité. Et le mot n’est pas une injure en soi, notre monde est pétri d’idéologies. Live with it.

La défense du couple hétérosexuel et de la complémentarité homme/femme n’est pas moins idéologique (j’aurais tendance à dire qu’elle l’est plus puisqu’elle a l'air de l'ignorer, mais après on dira que je suis partisane). La filiation "biologique" sur laquelle elle s’appuie a été depuis longtemps mise à mal par les avancées scientifiques et les moeurs (divorce, remariage, monoparentalité...). Evidemment, la vision éculée de la femme et de l’homme comme naturellement complémentaires et différents n’est qu’une pure construction culturelle. On aura pas exemple côté femme la douceur, côté homme, le courage. Cette construction s’appuie souvent métaphoriquement sur des différences biologiques. Ainsi par exemple, la femme, avec son vagin, accueille passivement l’homme et est un être d’intérieur (comme certaines plantes) , l’homme, qui brandit son phallus à tout va, est fait pour conquérir le monde, CQFD. Les différences biologiques existent, et les études de genre n’ont jamais ô grand jamais prétendu le contraire. Mais on ne sait pas à quel point le biologique influence notre comportement. Les avancées de la science tendent généralement à montrer que la réponse est : très peu, n’en déplaise aux médias qui véhiculent souvent des recherches douteuses sur la question (les hormones, la taille des mains, voire notre cerveau serait sexués et nous déterminerait à tels ou tels types de comportements).

Cette réponse déplait aussi aux religieux qui voudraient nous voir crucifiés à notre propre corps. Le « genre », trop dangereux, nous permettrait de nous affranchir des limites tracées par Dieu. On a envie de dire : si vraiment ces limites existent, ce n’est pas les ABCD de l’égalité de Vincent Peillon qui vont interférer dans les plans du Père-Tout-Puissant. CQFD 

 

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