Voyeurisme et webcam au Musée de la Chasse : dans la peau de l'ours

Abraham Poincheval s'est enfermé dans un ours empaillé pour 13 jours. L'expérience se veut un retour mystique à la nature. Mais, grâce à une webcam, il nous parle moins de nos racines ancestrales que de notre expérience moderne d'internaute. 

Abraham Poincheval s'est enfermé dans un ours empaillé pour 13 jours. L'expérience se veut un retour mystique à la nature. Mais, grâce à une webcam, il nous parle moins de nos racines ancestrales que de notre expérience moderne d'internaute. 

Au Musée de la Chasse, au milieu de collections de fusils et de têtes de cerf, un homme s’est enfermé dans un ours. Pour survivre, Abraham Poincheval, spécialiste des immersions extrêmes, se nourrit  de "végétaux herbacés, de baies, d’insectes, de miel et de fruits." Pour se donner du courage, il a aussi pris un saucisson. L'immersion dans cet espace étroit doit durer 13 jours. On peut venir le voir (à travers l’orifice de l’animal, oui), lui parler, lui lire de la littérature classique. C’est amusant, impressionnant et médiatique.

Mais pour moi, la performance est ailleurs. Elle est dans le double dispositif vidéo qui la diffuse en ligne et en direct. Ca m'arrange bien, car je suis paresseuse et que je n'aime pas les animaux empaillés. 

Abraham Poincheval lit Abraham Poincheval lit
 

Sur un site internet dédié, une caméra me permet donc de voir l’extérieur de l’ours (la salle du musée, les visiteurs et l’ours d’Abraham) et une autre, embarquée avec l'artiste, l’intérieur. Cette dernière est la plus intéressante, évidemment.

J’ouvre la page en onglet, et dans ma journée, j’y jette régulièrement un oeil. Ainsi, je sais qu’il se couche tôt (avant 23h) et se réveille généralement tard (vers 10h). Quand il est réveillé, il lit ou parle aux quelques visiteurs. Il n’y a pas foule. La lumière est allumée, il est a-demi allongé dans son trou, on devine son short, un paquet de céréales sur sa droite et des rouleaux de papiers toilettes au-dessus de sa tête. Sur les côtés, des poignées lui permettent de faire quelques exercices physiques pour ne pas se rouiller. L’image est presque banale. Elle devrait être ennuyeuse, mais au contraire, elle est fascinante.

D’abord, il y a le défi de rester presque immobile pendant 13 jours : « Est-il mort ? » pense-t-on. Il faut vérifier. Ensuite, la performance titille notre curiosité, et surtout notre goût du voyeurisme. Elle nous donne accès, en un clic, au ventre de l’ours, à toute l'intimité de cet inconnu.

La performance est amusante, mais aussi dérangeante. Abraham Poincheval s’est isolé du monde et de sa bruyante modernité. Le choix de l’ours, sauvage, comme celui de la bibliothèque, est significatif. Lui-même parle d'une expérience "chamanique". Une "expérience de devenir animal" écrit-ton sur le site internet. L'ours qu'il habite l'habite. Et pourtant, grâce aux nouvelles technologiques, chacun de nous peut le voir, depuis un ordinateur, une tablette, un smartphone.

Webcam X

On imagine alors plusieurs dizaines, peut-être centaines de visiteurs connectés en même temps, le regardant vivre sans qu'il ne le voit. Bien sûr, il sait qu’il est regardé, c’est le sens de sa « performance ». Ce dispositif est de l’ordre du théâtre : quelqu’un est dans la lumière, sur scène, et il est regardé par ceux qui sont dans l’ombre.  

L’artiste s’offre ainsi à nous. Aux pervers et aux voyeurs que nous sommes, il donne à voir une expérience intérieure. D’ailleurs, il n’oublie pas d’éteindre la webcam quand il doit se soulager  (je sais que vous y pensez depuis le début). La performance a bien quelque chose de sexuel, de ces séances de striptease sur webcam, faites par des pros ou par la personne qui partage votre vie, mais à distance.

On voudrait connaître le nombre de visiteurs connectés sur la page mais Abraham laisse cette part là à notre imagination. Il nous laisse aussi à notre propre solitude. On en vient à se demander qui est le plus seul de lui, enfermé dans un ours ou de nous, face à nos écrans.

Réseaux sociaux et blogs 

Car Abraham dialogue avec notre époque. Du fond de son ours, il nous parle d’exhibition et de narcissisme, de l’isolement de chacun de nous dans ce monde pourtant ultra-connecté, bruyant et agité. Il nous rappelle notre univers, celui des réseaux sociaux ou des selfies qui s'inventent chaque jour, dans toutes les situations, des plus morbides aux plus intimes. En ligne, dans le World Wide Web, il dialogue avec les milliards d'autres appels aux regards, d'autres tentatives de sortir de notre isolement.

Car toute activité sur la toile est un partage, une recherche incessante de reconnaissance par des connus et surtout des inconnus. On cherche alors à justifier notre existence, à donner de la valeur à nos vacances, notre couple, nos soirées, nos amitiés. Notre vie est validée par des "pouces bleus", des commentaires souvent laconiques. Moi-même, c'est cette reconnaissance que je cherche en écrivant ce papier, en prenant le temps d'en soigner le style et la structure pour amuser ou plaire à celui qui est tombé par hasard sur ce blog. Que je ne connais pas mais à qui je dévoile quelque chose d'intime. Une pensée, une émotion, un texte. Face auquel j'éprouve ce que je suis : cet internaute va-t-il aimer, aurais-je des retombées, positives, négatives ? Ou bien, plus probable, ce texte tombera-t-il dans la plus totale indifférence ? 

Abraham aussi s'exhibe, justifie sa solitude, sa méditation silencieuse en la partageant. "Placé artificiellement dans cet état de somnolence propice à la distanciation et à la prise de recul, Abraham Poincheval peut méditer, nous dit-on." L'artiste triche car sa méditation est avant tout médiation.

La féérie d'un téléphone qui bugge 

Et il nous dit autre chose encore. Dans cette partie dématérialisée de l’oeuvre, nous ne pouvons pas communiquer avec Abraham, juste vérifier qu'il est là. On le couve du regard, sans pouvoir le toucher, sans qu’il y ait de réciprocité. On reste dehors, à distance. L'artiste nous fait ainsi sentir avec force la magie d’une simple webcam en la laissant inachevée – d'habitude, la webcam est double et sonorisée. De la même façon que Marcel Proust nous communiquait en son temps tout ce qu'un téléphone qui « bugge » a de féérique .

« Comme nous tous maintenant, je ne trouvais pas assez rapide à mon gré, dans ses brusques changements, l’admirable féerie à laquelle quelques instants suffisent pour qu’apparaisse près de nous, invisible mais présent, l’être à qui nous voulions parler (....) » écrit Marcel dans le troisième tome de la Recherche du temps perdu.

Cette webcam silencieuse nous fait ainsi sentir la force du regard, qui est toujours une distance et un désir impossible. C’est le plaisir voyeur de regarder quelqu’un vivre sans qu’il s’en aperçoive. C’est aussi, inversement, ce regard que l'on sent posé sur nous, même quand on ne le voit pas.

La webcam n’est ici que le canal de quelque chose d’universel. Ce qui frotte une solitude à une autre solitude, qui ponctue la vie de reconnaissances non réciproques, de rencontres ratées, est au-delà et en-deçà des nouvelles technologies. 

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