Modiano, ou Proust sur post-it

Dans « Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier » du prix Nobel Patrick Modiano, le personnage principal traque son propre passé. Et rencontre quelques cadavres. Haletant.

« Le Proust de notre temps ». A Stockholm, presque cent ans après la publication de Du côté de chez Swann, le prix Nobel Patrick Modiano s'est attiré ce surnom prestigieux, presque écrasant. Non sans raison. Si Modiano cultive un style éloigné de la phrase proustienne, très simple, presque blanc, il est aussi obsédé par recherche du temps perdu et la mémoire en fuite. Mais, à un siècle de distance, « la mémoire est beaucoup moins sûre d’elle-même ». Dans dernier roman, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, il est davantage question d'oubli que de souvenirs. Et comme l'annonce le titre, ce roman laisse son lecteur égaré, et pour longtemps.

Le livre est construit comme un roman policier. D’abord, un bruit désagréable. Jean Daragane,  vieil écrivain solitaire à la retraite, réveillé par un coup de téléphone « comme une piqûre d’insecte ». Au bout du fil, « une voix molle et menaçante ». On a retrouvé son carnet d’adresses, perdu il y a un mois dans un aéroport. A cette occasion, Daragane fait connaissance de deux inquiétants personnages, sortis tout droit d’un film noir, Gilles Ottolini et Chantal Grippay. Des maîtres chanteurs ? Ils cherchent des informations sur un certain Guy Torstel, qui figure dans le carnet d’adresses de Daragane. Gilles Ottolini prétexte un article à écrire sur un vieux fait-divers. Il a constitué un dossier décousu et hétéroclite, qui alterne extraits de roman et procès-verbaux.  Mais ce dossier mentionne des adresses et des noms familiers à Daragane.

Au fil des pages, le narrateur comprend (et le lecteur avec) qu'il ne s'agit pas de Torstel, mais bien de lui, et d’un passé qu’il croyait enterré. Une histoire de cadavres et de bandits en fuite.

Peut-être était-il parvenu, grâce à une amnésie volontaire, à se protéger définitivement de ce passé. Ou bien, c’était le temps qui en avait atténué les couleurs et les aspérités trop vives. s'interroge Daragane au milieu du roman.

Le roman policier de Modiano semble prendre plaisir à dérouter son lecteur : il ne cesse de passer d’une piste à l’autre, d’un fait-divers à l’autre. Il n’est bientôt plus question de Gilles Ottolini et de Chantal Grippay, qui s’évanouissent aussi vite qu’ils étaient apparus. Reste des fantômes de son enfance : un photomaton , une certaine Annie Astrand, et une maison à Saint- Leu-La-Forêt. Une maison dans laquelle il rêve de s’introduire des années après.  Il partirait à  la recherche des escaliers secrets et des portes dérobées. Il finirait bien par retrouver ce qu’il avait perdu, et dont il n’avait jamais pu parler à personne.

Daragane s’oriente dans son passé comme dans un labyrinthe ou une forêt. La narration de Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier avance par glissements dans le temps et dans  l’espace. Un personnage évoque un autre personnage, un souvenir appelle un autre souvenir, et,
avec malice, un roman se rappelle d’un autre roman, imaginaire.

Tout Modiano tient dans cet art subtil de la mise en abyme, qui se dessine dès les premières pages. Premier indice, le personnage principal est comme lui un vieil écrivain – 69 ans cette année. Et le roman nous parle du premier roman de Daragane,  Le Noir de l’été. Un titre
évocateur : ce roman est comme un trou noir au coeur du livre. Daragane a oublié, ou a voulu oublier, l’histoire que relataient les deux premiers chapitres, déchirée entre le Val d’Oise, le sud de la France et le quartier de Pigalle.

Dans les romans policiers, on fait durer le suspense pour ne révéler le coupable qu’à la fin. Ici, le cadavre de Daragane ne se laisse pas sortir du placard facilement. Ce roman, entrecoupé de silences, qui semble avoir été écrit sur une série de post-it, ne rentre jamais dans le vif du sujet.

Il invite le lecteur à reconstituer le patchwork du temps et du sens, à mettre en ordre les notes éparses d’un dossier et les bribes de souvenirs.  A l’image du personnage principal, en quête de son propre passé, il vous faudra replonger dans les 140 pages de ce roman, qui se lit d’une
traite, pour reconstituer l’histoire qui vous est racontée, en vous aidant des noms, des adresses, et d’un petit papier sur lequel il est écrit « Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier ».

Modiano a inventé le roman post-it pour nous parler de son obsession : l’oubli. A Stockholm, il dit chercher, par son écriture, à « faire resurgir quelques mots à moitié effacés, comme ces icebergs perdus qui dérivent à la surface de l’océan ». Presque une définition pour ce dernier roman.   

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, Patrick Modiano, Gallimard.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.