Antoinette Fouque est morte. L'histoire du MLF avec.

Dans cet article, on verra qu'Antoinette Fouque a réussi, par un tour de force qui date de 30 ans, à s'approprier le MLF et à réécrire son histoire...avec la complicité de certains médias. Mais cette usurpation ne vaut pas la peine d'être racontée.

Antoinette Fouque est morte mercredi, ont annoncé ses "amies du MLF". C'était l'une des voix du Mouvement de Libération des Femmes, né quelques temps après 1968. Au sein du MLF, elle était connue pour être le leader du courant "Psy et Po" (Psychanalyse et politique), influent mais aussi très tôt critiqué par de nombreuses femmes du MLF, et jusqu'à aujourd'hui. Elle défendant une position "différentialiste"( "il y a deux sexes"), opposé notamment à la position "universaliste" d'une Simone de Beauvoir ("on ne naît pas femme, on le devient"). Le féminisme était l'ennemi déclaré d'Antoinette Fouque, tout en étant un courant important du MLF. Elle assimilait le féminisme au patriarcat, à la volonté pour les femmes de ressembler aux hommes. 

Sa position lyrique voire quasi-mystique se reflétaient dans les pratiques sectaires de son "école" au sein du MLF : en sus du culte de la personnalité qu'elle avait su mettre en oeuvre à son profit, elle s'était employé à créer une véritable police de la pensée contre l'ennemi intérieur du "féminisme". Au-delà des critiques sur le fond et la forme, et en rappelant que ses idées ont été longtemps influentes et le sont encore, on peut assurer une chose : Antoinette Fouque n'est pas la co-fondatrice du MLF, ce grand mouvement révolutionnaire, historique, et protéiforme. Elle ne l'incarne pas, elle ne le réduit pas. Elle a simplement déposé la marque commerciale "MLF" en 1979, pour en l'associer avec profit à ses éditions "Des Femmes". Le mouvement, hétéroclite et joyeux, n'a pas été fondé, mais fait par de nombreuses femmes, dont certaines figures majeures qui n'étaient pas des cheffes. 

 Il n'est pas de mon fait d'expliquer en détails ici ce que de nombreuses membres du MLF ont déjà maintes et maintes fois raconté et écrit, mais très rarement entendu, et que vous pouvez lire dans cette revue Prochoix. Que Antoinette Fouque n'a jamais co-fondé le MLF le 1er octobre 1968 (ce qui est réalité le jour de son anniversaire, pas plus. Pourtant, la majorité des journalistes affirment aujourd'hui le contraire.  C'est certainement par facilité ou manque de temps à allouer à une ancienne figure du MLF : en réalité, la nécrologie d'Antoinette a rarement dépassé le batonnage d'une dépêche AFP qui l'a honorée d'un tel titre. C'est peut-être par ignorance, ou encore par nécessité de ne pas trop faire de vagues dans la sacro-sainte néocrologie d'Antoinette, de ne pas s'embarrasser de "détails" trop gênants. 

Antoinette est ainsi parvenu, par une propagande répétée, à phagocyter sinon l'histoire du MLF, du moins sa mémoire, et à l'emporter dans sa tombe. Cette réécriture de l'histoire qui en fait la "co-fondatrice" du MLF a été fabriquée à coups de communiqués de presse, soutenue par de gros moyens financiers. Lors des "40 ans du MLF", fêtés en 2008 avec deux ans d'avance, les anciennes du MLF l'avait déjà pointée du doigt. Mais le mensonge est tenace : au jour de sa mort, de nombreux médias ont de nouveau repris en choeur le titre qu'Antoinette Fouque s'était illégitimement appropriée.

Alors, au jeu des titres et des confusions, qui s'est fait prendre?

Côté télés, France 3, parle d'une "grande figure du féminisme" (qu'elle détestait pourtant) et, encore, de la "co-fondatrice du MLF". Idem pour I>télé. 20 minutes en fait son titre,  comme Ouest-France. Idem pour Nouvel Obs. La liste est longue.

Côté quotidiens, le Figaro titre "co-fondatrice du MLF". Et même Le Monde a cédé à la facilité. S'il n'en fait pas son titre, dès le premier paragraphe, on lit qu'elle a "co-fondé le MLF". Aïe. Seul Libé, qui a publié de nombreuses tribunes de membres du MLf ces dernières années parle de cette fameuse réécriture de l'histoire du MLF

Pour les pureplayers, c'est aussi assez décevant. Le Huffington Post reprend la date de 68 (pourtant très suspecte, puisqu'on enseigne que le MLF est "né" symboliquement en 1970, avec le dépôt d'une gerbe pour "la femme du soldat inconnu") et le titre de co-fondatrice". Comme Slate, qui vous propose de la réécouter sur France Culture. Seul Rue89 a souligné qu'elle n'était pas "en odeur de sainteté" auprès de certaines féministes, et a rappelé la controverse. 

Pourtant, l'information est loin d'être cachée ou limitée au cercle des initié-e-s. Un simple clic sur la page Wikipédia du MLF vous donnait :  "L'histoire de sa 'fondation' pose un problème historiographique, mais sa chronologie repose désormais sur un nombre croissant de travaux d'historien(ne)s et des témoignages oraux et écrits des actrices, parfois contradictoires et polémiques". Et il n'était pas question d'une co-fondatrice quelconque au nom d'Antoinette Fouque. 

Alors, comment une telle confusion est-elle possible aujourd'hui?  La seule réponse possible est que l'histoire des femmes est encore largement méconnues, voire ignorées, même par les journalistes. Que ces "querelles" sont considérées comme de mignonnes chamailleries entre "filles", et non comme un dévoiement de la Grande Histoire, celle qui a été faites quasi-exclusivement pour et par les hommes, grands ou petits. Comme si l'égalité hommes-femmes ne concernait qu'une minorité de la population, et non la moitié de l'humanité. Et non la République ou la démocratie en général (qui est née en 1944, et non en 1789). Finalement, comme si le MLF n'avait jamais existé.

Ce qui m'intrigue aussi, c'est pourquoi cette histoire de "vol de mémoire", de réécriture orwellienne de l'histoire n'a intéressé quasiment aucun média. Cette querelle, qui nous dit beaucoup sur la personnalité d'Antoinette Fouque, loin des mystifications, est pourtant passionnante. Elle aurait pu faire l'objet de narrations, de tribunes, variées et vivantes.  

Finalement, pourquoi la mort d'Antoinette Fouque n'a-t-elle pas été une bonne occasion pour les journalistes de rappeler la grande histoire du féminisme, du MLF et de ses luttes internes? L'occasion surtout de rappeler que ce "mouvement" est vivant, fait de réflexions contradictoires et non d'un bloc idéologique comme on tend à le faire croire, souvent pour le discréditer par la caricature? Ces nécrologies de faussaires sont peut-être anodines pour beaucoup. Mais elles m'attristent pour ce qu'elles disent de la place des luttes féministes et des femmes en général au 21ème siècle.  Ou plutôt leur absence de place, entre deux manifestations des Femen.

Les luttes des femmes pour l'égalité sont donc devenues insensiblement un pan pittoresque du passé, maltraité (et mal traité), méconnu...et déjà oublié sans que personne ne s'en offusque. Si la société a besoin du passé pour se tourner vers l'avenir, comme je le crois, cette désinvolture fait froid dans le dos.

Dans la loi sur l'égalité hommes-femmes, un amendement avait été déposé pour demander aux écoles d'enseigner aux étudiants en journalisme  "l’égalité entre les femmes et les hommes et la lutte contre les stéréotypes, les préjugés sexistes, les images dégradantes, les violences faites aux femmes et les violences commises au sein des couples". Ingérence? Certainement. Mais elle a ses raisons.

 

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