Je suis le produit d'une conspiration féministo-métèque

Le 17 septembre, c'est le jour où sont annoncées les premières sélections des prix Médicis, Femina et du prix de Flore. Et je l'avoue, sans essayer de masquer mes espoirs ni – peut-être – ma mégalomanie, j'ai entré plusieurs fois mon nom sur Google pour voir si une bonne nouvelle pourrait tomber.

Le 17 septembre, c'est le jour où sont annoncées les premières sélections des prix Médicis, Femina et du prix de Flore. Et je l'avoue, sans essayer de masquer mes espoirs ni – peut-être – ma mégalomanie, j'ai entré plusieurs fois mon nom sur Google pour voir si une bonne nouvelle pourrait tomber.
Ce qui est tombé, vers minuit, écrasé façon parpaing, balancé du toit comme une vieille machine à laver pourrave, ou tout simplement coulé au sol comme une bouse, c'est la réponse d'Egalité et Réconciliation (vous voyez ? "Gauche du travail, droite des valeurs", tout ça tout ça) au portrait qu'avait fait de moi le Monde des livres, ce même 17 septembre. Je ne sais pas pourquoi j'ai eu la bêtise de lire la prose soralienne. Mais je l'ai lue. 
Il paraît que je suis, entre autres, un très mauvais écrivain. Mais reprenons depuis le début.

Si je prends le temps de répondre moi-même à cette réponse (« Son vocabulaire est vraiment pauvre » soupirera le Soralien, désespéré, en lisant cette phrase) de façon détaillée, c'est que :

1/je sais qu'Internet conservera le torchon insultant que j'ai lu ce soir-là et que je voudrais qu'existe aussi la preuve de mon mépris.

2/je me suis promis de ne jamais insulter les mamans des gens.

Le titre « Alice Zeniter, ou la fabrication d'une idole ». Est-ce que je commence par là ?
Cela va faire treize ans que je publie des livres et j'estime que 99 % de la population française ignore qui je suis. On a vu plus prompt comme processus pour « lancer quelqu'un dans les médias » et plus efficace en matière « d'imposer des personnalités aux gens qui n'en veulent pas ». Je n'ose même pas vous parler de l'idée saugrenue qui consiste à acoquiner les termes d'idole et d'écrivain et qui me fait simplement pouffer (elle me rappelle cette lycéenne de Montreuil qui m'a demandé un jour à la fin d'un atelier : « Mais vous êtes une star comme Victor Hugo ou plutôt comme une vraie star ? »).

Ce texte assène ensuite que mon portrait dans le Monde signera ma fin puisqu'il m'établit en tant que représentante d'un courant mainstream, rassurant et idiot destiné à être rejeté très rapidement par les foules (je ne vois pas la logique mais il s'agit certainement d'une croyance sublime des Soraliens en le peuple – héros magnifique dont ne seraient exclus après tout que les bougnoules, les grognasses, les youtres, les pédales, les bédouins milliardaires et les reptiliens ce qui devrait nous permettre de garder un peuple d'à peu près 10 à 15 personnes, très pratique pour tenir autour de la table). 
La démonstration de ma nullité se fait selon la logique suivante, brillamment illustrée par des photographies d'une laideur remarquable (je salue les personnes qui ont travaillé sur le choix iconographique et qui sont vraiment allées à la recherche des images où nous avons les visages les plus bouffis, les poses les plus grotesques et les fonds de teint les moins appropriés. C'est beau. C'est sport.) :

1/ La carrière éphémère à laquelle je suis promise est tout de suite comparée à celle de Sophia Aram. A priori, vous pouvez vous dire que c'est étrange car nous ne faisons pas le même métier. Alors pourquoi elle ? Ne vous cassez pas la tête trop longtemps : elle est issue d'une famille marocaine et moi presque (l'Algérie, le Maroc, c'est pareil, ne finassez pas). Qui plus est, elle est femelle. Tout comme moi. Tant de points communs ne peuvent que nous troubler.
2/ D'autant plus que l'article du Monde est signé lui aussi par une femme, Raphaëlle Leyris. Une femme qui écrit sur une femme qui écrit, c'est un complot. Mais de qui ?
3/ Photographies à l'appui, nous serions, qui plus est, laides – impudence sans nom pour des femmes dont le seul rôle est (nous le savons bien) de faire bander les hommes, entre le fromage et le dessert, avant de se livrer à leur devoir conjugal une fois la vaisselle faite. Or, si nous sommes laides, c'est que nous refusons ce plaisir aux hommes, donc…
donc nous sommes FEMINISTES. 
(Pour ceux qui voulaient s'éviter le développement logique, les mots-clés en haut de l'article proposent tout bêtement « féminisme ».)

Ayant prouvé avec brio que j'étais un boudin métèque fabriqué par une conspiration de féministes apatrides, l'article peut ensuite s'étendre sur l'absence d'intérêt de ma biographie – ce dont je suis tout à fait consciente et l'auteur aurait pu avoir la délicatesse de remarquer que j'écris des fictions très éloignées de ce matériau heureux et calme qu'est mon existence – sur ma « couverture olé-olé » destinée uniquement à faire vendre (l'usage du terme « olé-olé » ainsi que le fait de trouver provocant l'image d'une jeune fille qui se baigne m'ont fait penser que peut-être l'auteur était une vieille dame protestante aux cheveux lavande) et sur la pauvreté de mon style.

Arrive alors un passage de conseils certainement ironiques auxquels – vous m'excuserez – mais je n'ai rien compris et que je vais donc vous redonner dans le texte :
"Si on pouvait se permettre de donner un petit conseil, juste un petit, à Zeniter, ce serait le suivant : tu écris « c’était un paria complet ». Mais ça ne veut rien dire, chérie, ça n’entre pas dans la tête du lecteur, ça ne le touche pas. Il vaut mieux dire, par exemple, pour exprimer l’exclusion sociale, « il avait pour habitude de chier chez les autres, car ses chiottes étaient bouchées, et il avait pas envie de s’emmerder avec ça ». Ou alors carrément "il avait pas de chiottes chez lui". Là, le lecteur partage la mouise du héros, Adrian Dickinson Carr, quel nom à la con."

Dickson. Pas Dickinson. Mais, quoi qu'il en soit, je sens que mes bonnes résolutions m'abandonnent et je vais simplement répondre que moi, j'aime beaucoup ce nom et que je vous emmerde.

Quant à la fin de l'article, elle creuse définitivement le fossé entre moi et le facho misogyne qui a écrit ce texte. Je peux accepter d'être appelée femme et arabe – si vous prononcez les mots sans postillonner dessus, ils peuvent même être jolis –, je peux accepter que les commentaires fassent de moi une juive, réflexe immédiat face à l'idée de la réussite - ce n'est certainement pas une insulte à mes yeux -, je peux entendre sereinement des connards rire de mon physique – on ne baisera, de toutes façons, jamais ensemble, les gars, croyez-moi, je n'ai aucun deuil à faire. - mais je ne peux pas accepter qu'on critique ma passion pour la Cité de la peur.


D'ailleurs, je vous vomis.

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