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Billet de blog 11 févr. 2021

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Un gouvernement sourd aux revendications des villes populaires.

Pascal Troadec est adjoint au maire chargé de la culture et de l’ESS à Grigny dans l’Essonne où le 29 janvier le gouvernement a tenue un Comité Interministériel à la Ville « délocalisé » .

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Après le travail de nombre de collectivités, services publics et associations autour du plan Borloo finalement enterré il y a deux années, le premier acte de la pièce se joue au mois de novembre. Percutés de plein fouet par les conséquences économiques et sociales de la Covid qui les ont forcé à se substituer à un Etat défaillant, 200 maires de villes populaires s’insurgent dans un appel transpartisan face à l’absence de tous moyens les concernant dans le plan de relance de 100 milliards d’euros annoncé en grandes pompes. Rien sur les aides alimentaires mises en place, le coût financier induit par l’explosion des demandes d’aide d’urgence, les recettes amputées, les dépenses en forte augmentation avec l’achat matériels de protection et la mobilisation des agents ; rien sur les programmes d’accompagnement éducatifs, culturels et sportifs au sortir du premier confinement. En somme, ni les populations en grande précarité (cf les rapports du Secours populaire, d’Oxfam ou plus récemment de la fondation Abbé Pierre), ni les collectivités en première ligne de la réponse sociale, n’émargent à ce plan de relance. A l’inverse des grandes entreprises qui captent à elles seules 37 milliards de ce plan, alors que certaines ont poursuivi ou entamé leurs plans sociaux, voire alors que certaines ont continué de verser des dividendes à leurs actionnaires. Les élus locaux sont vent debout et exigent, mesure plus symbolique que comptable, l’attribution d’un %, donc d’un milliard du plan de relance. Des amendements sont voté en ce sens au Sénat, provenant tant des bancs des groupes LR, communistes, socialistes ou écologistes. Auxquels s’adjoignent ceux des député.e.s du groupe France Insoumise lorsque le débat arrive à l’Assemblée. Las, rien n’y fait. Tous les amendements sont rejetés en bloc. Fin du premier acte… Mais pas de la pièce.


Quand l’action diplomatique rencontre un certain écho, prise de conscience oblige

La « trêve des confiseurs » ne met un terme, ni à la fronde, ni au lobbying ; bien au contraire. Le gouvernement n’a pas voulu reconnaître publiquement le « trou dans la raquette » de son plan de relance mais experts après experts, notes après notes, rapports après rapports, tout converge vers l’exécutif pour attester de l’aggravation sociale majeure de la situation des habitant.e.s des quartiers, villes et campagnes populaires. Alors que ce sont ces mêmes catégories de population qui ont porté l’essentiel de l’effort du pays depuis le début de la crise (65% de travail « présentiel » pour les emplois de bas d’échelle contre à peine 25% chez les cadres) et qui ont payé le prix sanitaire de cet engagement (A l’exemple de la Seine saint Denis, département en tête des décès dus à l’épidémie). Et le risque politique de voir une jonction s’opérer entre ces franges de la population et leurs édiles locaux, toutes tendances confondues, n’est pas pris à la légère, à Matignon. Alors, loin des caméras et des hémicycles, les négociations s’engagent avec les associations d’élus, tout particulièrement avec ceux de « Villes et Banlieues » qui ont participé à l’aventure Borloo. C’est de ces échanges que va naître l’idée d’un CIV dédié et, forte de la personnalité et de l’engagement de son Maire, à fortiori avec l’image utile pour le gouvernement que sa sensibilité communiste offre, c’est la ville de Grigny qui en sera le décor. Plusieurs réunions de préparation, d’une part avec les principaux maires concernés, d’autre part avec les ministères vont se succéder durant le mois de janvier afin de préciser les contenus et de caler la « hauteur » de la réponse gouvernementale aux « légitimes attentes » des quartiers populaires. A noter, à cette étape, les rôles particuliers d’Elisabeth Borne et Nadia Hai qui avaient déjà travaillé sur un plan renforcé de retour à l’emploi, notamment pour les jeunes issus des quartiers populaires. Un plan intitulé « Un jeune, une solution » qui va naturellement fournir l’ossature « emploi » des annonces du 29 janvier.

« Je vous ai entendu »

Les mesures présentées à Grigny ce vendredi de janvier visent donc tout autant à répondre à des problématiques réelles, qu’à couper l’herbe sous le pied d’une contestation en forme de « jacquerie » potentielle. Et bien sûr, de fournir le pendant des mesures sécuritaires inscrites dans la loi Sécurité globale ou identitaires du projet contre les « séparatismes ». Concernant ce second volet, il est particulièrement significatif d’entendre Jean Castex débuter son discours de conclusion du CIV de Grigny par un vibrant appel à lutter contre la radicalisation islamiste. Et du même coup afficher tranquillement le véritable propos de cette loi avançant jusqu’alors, masquée dans les plis de la posture républicaine. Revenant au propos, ce « je vous ai entendu » agrémenté d’un « même si nous faisons déjà beaucoup » a donc pour objet de redonner une stabilité centrale à la politique gouvernementale en musclant sa « jambe gauche ». Du coup, et sans injure car certaines des mesures annoncées sont bien utiles si elles s’avèrent dotées des moyens nécessaires, on a pu assister à un exercice surprenant. Les maires demandent 1 milliard ? Jean Castex en annonce 1.1. Et plus encore, 3.3 de budget global. Et 2 milliards supplémentaires pour le NPNRU (nouveau programme de rénovation urbaine. Et 1,4 milliard pour le logement social. Et 15 millions pour les hôpitaux. Et 35 millions pour le sport. Et 6 millions pour la prévention spécialisée. Et 10 millions pour la vidéo-protection… Et 60 centres de santé supplémentaires ; 46 cités éducatives en 2021, 200 en 2022 ; 60 cités de l’emploi ; 50 internats d’excellence… Et 200 000 formations supplémentaires ; 10 000 places de crèche ; 6000 nouveaux contrats aidés ; 900 agents administratifs dans les tribunaux ; 300 éducateurs et 300 médiateurs ; 500 conseillers pôle emploi… Des moyens financiers, des embauches, des services publics renforcés pour la sécurité, la justice, le sport, la culture. Ah non oups, pas la culture. Les arts et la culture sont les grands oubliés de liste des annonces. Les « malveillants » y verront sans doute une sanction face aux dernières mobilisations. Ou tout simplement un oubli. Alors, au final ce « plan Castex » est-il une avancée majeure pour les villes et quartiers populaires, comme pourrait le laisser à penser une lecture linéaire des mesures annoncées ?

Quelle vision d’avenir ?

Pour les villes directement concernées ou du moins les plus « visibles dans les radars », ces annonces contiennent des avancées incontestables. Grigny par exemple va y gagner, vieille revendication mainte fois portée, un financement à 100% et à hauteur de 7 millions des travaux d’urgence indispensables à ce que la ci propriété dégradée ne sombre pas. Sur le plan de l’insertion et de l’emploi, je le disais plus haut, la copie est de belle facture. Sans doute parce que, justement, le travail préparatoire a été plus soigné. Et puis on sort enfin des suppressions successives des postes « aidés » d’animateurs sportifs, de médiateurs, d’éducateurs, de personnels de soutien scolaire. Ces coupes successives entamées sous le précédent quinquennat et qui ont justement mis à genoux le volet accompagnement social des collectivités. Enfin, certains concepts comme les cités éducatives et leur extension avec les cités de l’emploi méritent qu’on s’y intéresse. Dès lors qu’ils permettent de mieux coordonner les acteurs sur les territoires, de mobiliser des moyens supplémentaires, et de manière plus efficiente. C’est loin d’être le cas partout, concernant les cités éducatives, donnant encore trop souvent la primeur à l’intra scolaire au détriment de l’éducation populaire, artistique, sportive, scientifique et environnementale. Et puis ce dispositif est daté sur trois années, quid de sa pérennité. Il est aussi bien souvent un casse-tête technocratique et se construit sur les décombres des zones d’éducation prioritaire. Mais, malgré toutes ces critiques, il est intéressant car il marque justement ce qui manque cruellement à l’ensemble du package d’annonces du 29 janvier : la capacité à changer de cap, à repenser les politiques publiques, à innover. Et, surtout, à substituer une logique de résultats face à l’appauvrissement et aux inégalités ; en lieu et place de l’actuelle logique de bons sentiments. Parce qu’au final, ce qui manque à ces mesures, et on en sera pas surpris, c’est une vision sociétale, inclusive qui s’attaque véritablement à la fracture sociale dénoncée il y a 25 ans par Jacques Chirac et qui est devenu un gouffre insondable. Les 120 QPV sont devenus plus de 1000. Les 6 millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté d’alors sont maintenant exactement le double, soit 20% de la population française. Ces derniers mois les files d’attente se sont allongées pour obtenir une aide alimentaire d’urgence. Et que dire des 80% d’une classe d’âge au baccalauréat qui sont 50%, voire 25% à Grigny. Ou les 25% de chômage culminant à 45% pour les moins de 25 ans. Notre pays est entré massivement dans la précarité et la pauvreté, la qualité de mesures gouvernementales quel qu’il soit doivent être jugés à cette aune.

Les annonces du 29 sont une avancée au pas de marche sur un tapis roulant des inégalités sociales reculant au galop.

Pascal TROADEC
Adjoint au Maire et Président de la Mission locale de Grigny

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