LE DIABLE ET LA STRATEGIE

Le diable et la stratégie

 

Quelle signification donner à l’exclusion du fondateur du FN par sa fille dans sa volonté de dédiaboliser l’image du parti qui a rassemblé les différents éléments de l’extrême-droite en France, jusqu’à en faire le troisième mouvement par ses résultats électoraux, et même parfois le premier selon le type de scrutin, à la proportionnelle comme les européennes et les régionales. Dans les élections décisives, comme la présidentielle ou les législatives, quand il s’agit de rassembler un camp contre l’autre, une majorité d’électeurs votent néanmoins encore contre l’accession des Lepenistes au pouvoir.

 

Il faut rappeler que la dédiabolisation avait été proposée par Bruno Mégret en son temps et que Jean Marie Le Pen s’était violemment opposé à cette stratégie. A l’époque, en décembre 1998, Marine avait aidé papa à se défaire de son rival. Elle n’avait pas suivi sa sœur Marie-Caroline, épouse du mégrétiste Philippe Olivier ; elle avait adopté la ligne de son père : TSM (Tout sauf Mégret), aux côtés de Gollnish, Martinez et feu Holleindre, des partisans de la ligne dure aujourd’hui représentée par la nièce Marion Maréchal [1].

Pourquoi Jean Marie s’oppose-t-il toujours à une stratégie qui semble s’avérer gagnante si on en juge par l’audience, les succès remportés par sa mise en œuvre, sous les auspices d’Aliot  et de Philippot?

 

En fait, je crois que le père pense que cette stratégie condamne à terme l’idéologie néo-fasciste dont il est le porteur et donc condamne son parti au déclin, à la disparition, s’il parvient au pouvoir. Car pour conquérir le pouvoir, il lui faut renoncer à ce qui fait sa spécificité extrémiste : outre le charisme du caudillo, les idées les plus raciales, l’organisation hiérarchisée dont tous les rouages dépendent de la volonté du chef. Le Pen père déclarait à Mégret qui contestait sa ligne et non sa présidence :

" Vous n’avez rien compris au FN, vous n’avez rien compris à ce que je suis. Le FN est comme une monarchie et je suis le monarque. "La pensée mégrétiste, dont en fait Marine s’inspire, était à l’opposé de la stratégie d’auto-diabolisation de Jean Marie le Pen. Elle consistait à déstabiliser les gens au pouvoir, les dirigeants des partis adverses, pour dénoncer et faire tomber le système. Et s’il avait parfois des velléités contradictoires de s’y intégrer, c’était avec l’espoir de s’emparer du pouvoir, mais pour lui seul.

Une affaire familiale

Un autre aspect, plus personnel, est l’affaire familiale que représente le FN. Pas touche à mon FN !

Le parti de JMLP, c’est avant tout une affaire familiale et un fonds de placement, une grande escroquerie dont sont victimes les électeurs qui se rallient à ses arguments nationalistes populistes.

Tous les rivaux potentiels du patriarche ont été éliminés (Carl Lang, Gollnish), exclus (Mégret), ou  sont morts (Stirbois). Il a utilisé les uns contre les autres, dès qu’il sentait la menace d’une rivalité. Le FN est une entreprise familiale : un chef, une famille, un parti : Le FN. C'est Jean Marie Le Pen ! Dans ce parti, il ne peut pas exister de légitimité supérieure à celle du père fondateur. Au culte du chef, caractéristique des formations d'extrême droites’ajoute celui du patriarche dans lequel Le Pen a élevé ses trois filles. Il applique la préférence familiale comme il revendique la préférence nationale.

Les affaires se géraient non au siège, mais sur la colline du château « hérité » de Montretout à Saint-Cloud, à quelques centaines de mètres plus haut. L'aînée, Marie-Caroline, avait bénéficié la première d'un coup de pouce paternel avant d'être bannie pour trahison mégrétiste. L’ex-président du FN, un temps inéligible, avait même envisagé de confier la tête de liste des européennes de 1999, non à Bruno Mégret, mais à son épouse Jany. Ce qui avait provoqué la crise avec Mégret.

Yann, la moins connue des trois sœurs, s'employait à l'organisation des meetings, son mari, Samuel Maréchal, était conseiller, et Marine s'occupait de la communication et de l'image. Puis venu le moment de la retraite, malgré les réticences internes et l’ambition de Gollnish, le patron du FN confia sa succession à sa benjamine, celle que sa mère appelait «le clone de son père».  Elle a d'abord « hérité de la direction du service juridique du FN, créé en 1997 pour couper les vivres aux mégrétistes. Elle s'est acquittée de cette tâche avec fougue au point d'écoper de leur part du surnom de «policière du Paquebot», le siège du FN[3]. Maintenant une autre héritière potentielle est sur les rangs : Marion qui dit qu’elle ne veut pas être l’otage de son grand-père, mais qui se différencie de sa tante. Ainsi le FN a plusieurs fers au feu...et peut contenter à la fois l’électorat de la petite bourgeoisie raciste du sud et l’électorat plus populaire des anciennes régions ouvrières du Nord et de l’Est.

 

C’est en 2003, au congrès de Nice, que le virage mariniste s’opère. En janvier, elle a déclaré sur RTL : « nous devons aujourd’hui prouver aux Français, notre capacité à gouverner. » Elle a tiré semble-t-il, une analyse des limites de la ligne du FN paternel[4]. Elle veut aller au pouvoir, en obligeant la droite nationale à l’alliance avec elle, en gauchisant son discours pour augmenter son capital électoral, devenir incontournable, en imposant les thèmes du débat politique à la société française. Un peu à l’image du MSI de Giorgio Almirante en Italie, qui au congrès de  Fiuggi en janvier 1995, a décidé d'un « tournant » plus modéré vers la droite libérale, sous l'impulsion de Gianfranco Fini, adoptant alors le nom d'Alliance nationale[5]e, et qui s’est allié avec Berlusconi... Gianfranco Fini a occupé les fonctions de vice-président du Conseil des ministres de 2001 à 2006 et de ministre des Affaires étrangères de 2004 à 2006, dans les gouvernements Berlusconi II et III.

Une alliance est nécessaire au FN pour accéder au pouvoir car si un tiers des Français estiment qu’il incarne une alternative crédible au niveau national, qu’il propose des solutions politiques proches de leurs préoccupations, plus de la moitié d’entre-eux, considère que ce parti est un danger pour la démocratie.

 

Le Pen père, lui a compris cela, le compromis qui sera un jour nécessaire pour aller au pouvoir. Car le FN ne peut pas aller seul au pouvoir. Le père comme la fille ont compris cela.  Mais Papa veut rester le chef, maitre de son parti et du jeu. Car s’il s’allie à la Droite, au parti de Sarkozy, il criant la dilution, l’avalement, la digestion par la droite extrême de l’UMP devenue « Les Républicains », comme les communistes ont été digérés par le PS de François Mitterand, puis de Jospin, en s’alliant avec lui et en acceptant de mener une politique de compromission avec le néo-libéralisme.

 

En fait, ne serait-ce pas, à terme échu, la chance de la Gauche ? Je parle de la Gauche, pas du PS ! Car cette gauche, des socialistes dissidents à la France insoumise, apparaîtrait alors comme la seule véritable alternative au système, aux partis qui se partagent le pouvoir pour exercer la même politique depuis l’ère Mitterrand.

Cette alliance des droites et de l’extrême-droite pourrait entrainer une scission au FN comme chez Les Républicains, comme cela l’a été avec Mégret, au profit de Le Pen. Le parti avait cependant eu du mal à reprendre son souffle, privé d’une grande partie de ses militants et de ses cadres. Cette fois ce pourrait être au profit de « Marion Maréchal nous voilà », avec un FN retrouvant son rôle de repoussoir, utile pour favoriser l’image républicaine de la droite.

 

Dans le Mystère français, Emmanuel Todd et Hervé Le bras, considéraient le phénomène mariniste comme éphémère, car « une telle évolution placerait la direction du FN, toujours proche, selon nous, de son vieux fonds culturel d’extrême-droite – anti égalitaire, anticommuniste, antisémite et anti-arabe – en réelle contradiction avec le tempérament de son électorat populaire, guère éloigné quant à lui du vieux fonds révolutionnaire français [6] ».

L’électorat que le FN prétend représenter ne correspond en réalité qu’à une partie seulement de la société française, en aucun cas son intégralité. Son idéologie tranche avec les valeurs républicaines et laïques pour garantir la cohésion nationale, l’intégration des groupes minoritaires, l’universalité.

Si la stratégie de « dédiabolisation » de Marine Le Pen s’est traduite par des changements de langage, plagiant la gauche radicale et altermondialiste, elle n’a pas sensiblement modifié le programme du parti sur les questions d’immigration (la priorité nationale), d’autorité, ou sur certaines questions sociales (la réforme du code du travail) et sociétales comme le mariage homosexuel ou même l’avortement. Le FN s’est très habilement approprié la défense de la laïcité et des valeurs républicaines, mais sur un fonds populiste et nationaliste antimusulman qui a fait place à l’antisémitisme du papa, surfant sur le climat engendré par les attentats de Daech. Cette image que Marine veut soft et apaisée est brouillée par la réalité d’un programme qui n’a finalement que peu évolué depuis Jean-Marie Le Pen.

 

Faut-il, pour autant attendre « la chute rapide du FN  » pronostiquée par E.Todd[7], certes non, le fruit ne tombera pas tout seul de l’arbre du péché, quand il sera mûr et même s’il est déjà pourri !

Le chemin risque d’être long et difficile, car il s’agit de reconquérir les esprits, de redevenir audible et crédible pour une Alternative qui représenterait le peuple-citoyen et acteur du changement. Il faut que chacun se persuade que c’est possible, qu’il y a des solutions pour une autre France possible, une autre Europe possible, et même un autre monde possible. Des solutions qui redonneraient sa place au peuple détenteur de  la souveraineté, au lieu de la confier à des représentants clientélistes qui la confisquent pour le temps d’un mandat sans rendre compte de leur action et le perpétue à vie, sans contrôle. Il faut en finir avec la monarchie républicaine de la Vème république, élire une Assemblée constituante citoyenne chargée d’élaborer une nouvelle constitution pour la proposer au référendum populaire. L’élection présidentielle peut-être l’instrument d’un changement rapide, pour mettre en œuvre des mesures d’urgence pour mettre fin au désespoir de millions de Français qui vivent dans la misère, et préparer l’avenir d’une France souveraine, libre de ses choix, gouvernée par des élus contrôlés et révocables, qui ne cumulent pas les mandats en nombre et dans le temps.

Notre système social devrait redevenir ce qu’il était à la Libération, un instrument solidaire de protection et de redistribution, géré par les cotisants, étendu et adapté à notre époque.

Il faut rompre avec le système libre-échangiste actuel, développer la coopération et non la compétition à outrance qui engendre les affrontements et accroit les risques de guerres. Il est nécessaire de développer un nouveau type d’industrie, recentrée sur les pays, produisant ce qui est utile, dans des conditions qui respectent l’environnement, produire mieux pour consommer autrement et inversement...

Il s’agirait de placer le développement humain, l’émancipation comme fin et l’argent comme moyen, et non l’inverse. Une logique qui peut rassembler la majorité du peuple de France, pour promouvoir le bel ouvrage et non le travail insensé, l’utilité du produit ou du service, plutôt que l’obsolescence programmée et l’injonction comptable.

 

La politique est un combat d’idées, chacun doit pouvoir investir ce terrain, cet espace. C’est sur ce plan que le FN doit-être inlassablement combattu, ainsi que tous ceux qui se rallient à ses thèses nauséabondes, masquées sous un discours pseudo républicain.

 

 Allain Louis Graux  

 Le 2 octobre 2016

 http://allaingraux.over-blog.com/2016/10/le-diable-et-la-strategie.html

 

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