La stratégie de la retraite Macron

La stratégie de la retraite Macron

17 Janvier 2020

Macron ira jusqu’au bout de sa contre-réforme. Tout d’abord parce qu’elle est au centre de son objectif de transformation libérale du pays : en finir avec la République laïque, démocratique et sociale telle qu’elle avait été conçue à la Libération, et déjà remise en cause par la longue, trop longue, évolution de la monarchie élective instituée par la V° République en 1958, renforcée hélas par l’élection concomitante à la magistrature suprême de Président et aux élections législatives. Les deux mandats étant d’une durée identique de cinq ans. Ce qui a conduit à une Assemblée législative de godillots contraints au vote identitaire sous le label de la majorité présidentielle, à la perte de confiance des citoyens dans des institutions qui ne sont plus républicaines et démocratiques.

Le pays se trouve confronté à deux légitimités électorales dont l’une est globale et l’autre divisée en 577 sièges de députés. La priorité est donc présidentielle alors que cette fonction est « politiquement irresponsable » ! Le Président n’étant pas responsable devant le parlement, son pouvoir ne pouvant pas être remis en cause, même par le scrutin référendaire. Seul le Général De Gaulle avait honnêtement tiré les conséquences du désaveu de son choix politique, Chirac est resté en place après l’échec du référendum sur le projet de constitution européenne en 2005. Il faut dire que le PS et Jospin l’y avaient aidé...
Donc pour renouveler ce pouvoir exorbitant, maître de tout dans notre belle France, il faut être réélu, être sélectionné au premier tour et amalgamer un vote majoritaire pour le second, peu importe que ce soit une addition de suffrages sans véritables affinités comme celui qui porta Emmanuel 1°.

Au pouvoir en 2017, élu contre le pire plutôt que pour le meilleur. En adversaire de la République laïque, il ne tient absolument pas compte d’une majorité d’opinions contraires à ses options néo-libérales.

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Pour renouveler cette majorité, étendre son influence au-delà de son camp où se sont pervertis des illusionnés de gauche issus de cette classe sociale bobo-technocratique, il a besoin de conserver ses voix à la droite de son électorat. Cette partie-là étant favorable à sa contre-réforme et à sa politique en général, malgré les postures palinodiques des dirigeants des mal nommés « Les Républicains » et diverses dépouilles de l’UDI. On l’observe dans le soutien des LREM (La République En Moins) aux listes de droite aux municipales, voire de listes communes. Il ne peut guère trouver de soutien au sein d’une faction de la gauche libérale éparpillée, dont une partie de l’électorat qui l’avait rallié l’ont abandonné si l’on en croît les enquêtes d’opinion et un certain nombre de défections parlementaires, hélas trop peu nombreuses. Et oui, pour être réélu...quand la soupe est bonne !
Donc, il ne cédera pas sur les fondements de son projet de retraite, particulièrement sur l’âge pivot. D’autant moins que ce serait se priver de Philippe, Darmanin et Lemaire, tous issus des Républicains, les pivots gouvernementaux de sa politique économique.
Cet âge pivot mis entre parenthèses, c’est de l’esbroufe, une combine, un piège dans lequel se sont enferrées les directions syndicales de la CFDT, de l’UNSAA, de la CFTC, toutes acquises au social-libéralisme, tout comme les timides oppositions des ruines du PS, des vantardises du capitalisme vert de Jadot. Le système à point étant convergent avec leurs propres théories. Or ce truc, c’est le cheval de Troie de la Banque Mondiale, datant de la conférence trilatérale de 1993, pour en finir avec l’Etat social et protecteur et du système de cotisation, pour introduire le capital privé, le troisième étage introduit subrepticement et appelé à se développer. Ce ne sera plus cotiser selon ses moyens pour recevoir selon ses besoins, un modèle de redistribution des revenus et de justice sociale, mais le chacun pour soi libéral. A terme, la caisse des retraites, financée par l’impôt et contrôlée par l’Etat, (au lieu des partenaires sociaux comme ce fût le cas pour le chômage), n’assurera qu’un revenu minimal, les mutuelles et caisses complémentaires déjà à point et capitalisées dans les fonds de pension, assureront le deuxième étage, le troisième étant les assurances privées auxquelles on vous conseillera de confier vos économies si vous en avez. Pour le privé, il y a 300 milliards d’Euros à récupérer. « Le secteur de l’assurance est appelé à se mobiliser, afin que le recours à ces véhicules se généralise et que l’économie française puisse ainsi bénéficier pleinement du dynamisme de l’épargne retraite généré par la loi PACTE. » La loi Pacte, adoptée au printemps 2019, prévoyait justement une plus grande défiscalisation des produits d’épargne retraite...C’est à l’article 64
Et plus, pour affinité, quand ce sera le tour de la Caisse d’assurance maladie, la prochaine étape...
Le processus est en cours avec l’assèchement des ressources de cotisation, avec les remises non compensées de cotisations patronales non compensées, baptisées charges sociales, alors qu’il s’agit d’un salaire différé. Votre salaire !

Si vous partez à 62 ans sans tous les points nécessaires, vous ne bénéficierez jamais d’une retraite à taux plein.
En théorie, on pourra liquider sa retraite à partir de 62 ans. Les premières retraites par points complètes devraient donc être liquidées en 2066. Mais le projet de loi – déjà déposé au Conseil Constitutionnel alors qu’il n’est ni terminé (en principe) ni voté !- prévoit un « âge d’équilibre » en dessous duquel la pension liquidée sera frappée d’un malus de 5 % par an. Si, on part plus tard, cette pension sera bonifiée de 5 % par an. L’âge sera fixé par le conseil d’administration système de retraite universel (SRU) et évoluera par défaut à raison de deux tiers des gains d’espérance de vie. Les âges de départ réels seront donc supérieurs à 62 ans et s’étaleront jusqu’à 67 ans, avec une décote permanente pour ceux qui seront partis avant...

Vous ne connaitrez jamais le montant de votre retraite, contrairement au système actuel.
Ce nouveau système est à cotisations définies et non plus à prestations définies. On sait combien on cotise, on ne sait pas combien on touchera. Les pensions futures dépendront principalement de deux taux : celui d’acquisition des points et celui de conversion (« taux de service »). Ces taux seront fixés par le gouvernement, après délibération du conseil d’administration de la Caisse nationale de retraite universelle. Entre 2022 et 2045, ces deux taux devront évoluer entre le taux d’inflation et le taux de croissance du revenu moyen par tête. Après 2045, il évoluera par défaut en parallèle du revenu moyen par tête, sauf décision contraire du gouvernement (le projet de loi n’offre ici aucune garantie)[1].
Le système de calcul est tellement compliqué, avec un minimum retraite qui pourra être acquis à partir d’un « âge de référence » qui sera de 64 ans pour une carrière complète, qu’il faudra encore valider 43 ans de cotisations à partir de la génération 1973 et avoir atteint l’âge de référence pour bénéficier de ce minimum de 85 % du Smic... que je vous en fais grâce.
L’économiste atterré Henri Sterdyniak a calculé et résume, qu’au bout de 20 ans, sur la base d’un gain de pouvoir d’achat au niveau du Smic de 1 % par an, la retraite ne représentera plus que 70 % du Smic…

Et voilà ce pourquoi les syndicats dits réformistes, c’est-à-dire à l’idéologie bien-pensante du social-libéralisme, ont cédé à la soi-disant remise en cause de l’âge pivot à 64 ans ! Et à condition de pas augmenter les cotisations – il suffirait de 0,3 % pour être en équilibre dans les années difficiles, et puis il y a le Fonds de garantie de 127 milliards d’Euros (pour un déficit probable de 17 milliards pendant une durée limitée)...L’âge pivot s’en va uniquement pour les départs avant 2027, et l’âge d’équilibre reste. Généreusement, le premier des ministres écrit qu’il ne faudra pas baisser les pensions ! Inutile, le système y conduit naturellement !

Voilà pourquoi ce gouvernement ne cédera pas.
Alors vous dira-t-on, pourquoi poursuivre la grève, puisque la lutte est perdue, le mouvement social divisé, les courageux grévistes à bout de souffle (certains en grève depuis le 5 décembre), le mouvement des salariés du public ne s’étant pas beaucoup élargi au salariat des entreprises du privé ? Pourtant une majorité de gens continue à soutenir ce mouvement sans précédent par sa longueur, dans la continuité de celui des Gilets jaunes, pour des motifs qui semblent différents, mais finalement se ressemblent : le refus de la société libérale globalisée, où l’humain, le Bien commun, le Bien vivre, n’ont plus leur place.
Pas sûr cependant que si ça passe, cela se fasse sans casse pour l’avenir de la majorité macroniste. Même si dans l’immédiat Macron obtient une victoire par essoufflement, il risque de ne pas l’emporter au paradis !
Bien sûr, il serait préférable que la convergence des mécontentements de tant de secteurs essentiels de la société, la santé, l’éducation, la justice, l’écologie, le logement, les transports, l’agriculture, le petit commerce et l’artisanat, convergent. Face à qui se met en place, l’intérêt est commun. Il n’y a rien à attendre de ce pouvoir, sinon la régression sociale pour tous et encore davantage pour les plus démunis, les catégories sociales les plus désavantagées par l’injustice, femmes, jeunes, étudiants pauvres.
La solution, serait le soulèvement : la grève générale !
Mais la propagande a déjà commencé avec l’aide de la presse aux ordres, contre le jusqu’auboutisme qui ruinerait l’économie française (comme le titre le très libéral Le Point), contre la CGT (on oublie FO, Solidaires, les avocats, les personnels de santé, qui ont jeté leurs blouses, les cheminots CFDT)...

A défaut d’un sursaut électoral pour les prochaines échéances, démocrates et républicains, craignez le pire, il est en embuscade ! A la fin, après l’OPA sur la gauche et celle sur la droite, si elles échouent toutes, il ne restera que Marine Le Pen. L’objectif pour le président, d’ici à 2022, est d’empêcher toute alternative politique de s’imposer.
Elle existe pourtant l’alternative, pour un autre monde possible : démocratique, républicain, écologique et social...

Allain Graux
Le 17 janvier 2020

Annexe
Le texte supprime la « catégorie » active dans la Fonction publique, qui permettait à 750 000 fonctionnaires de partir 5 ou 10 ans plus tôt, du fait de la pénibilité de leur travail comme les aides-soignantes ou les égoutiers.

[1] Source : MEDIAPART - Projet de loi retraites : le détail des perdants et des rares gagnants
16 janvier 2020 Par Romaric Godin, Mathilde Goanec et Christophe Gueugneau

 

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