Il nous faut remporter la bataille des idées

Après le massacre de Christchurch, Miguel Ángel Moratinos, Haut Représentant pour l'Alliance des Civilisations des Nations Unies, exhorte à « faire front ensemble » face au fléau de la haine qui nourrit le terrorisme, rappelant que « la promotion du dialogue interculturel et interreligieux est un outil de prévention puissant ».

Par Miguel Ángel Moratinos,
Haut Représentant des Nations Unies pour l’Alliance des Civilisations

Il y a quelques jours, je repensais avec effroi aux attentats terroristes de Madrid de mars 2004. La décennie qui s’est ouverte avec les attaques de septembre 2001 sur le sol américain et la vague d’attentats terroristes qui a suivi, visant d’autres pays y compris le mien, constituent un pivot qui a redessiné les relations entre l’Occident et les mondes arabe et musulman. Un groupe de terroristes a réussi à prendre en otage toute une communauté religieuse. L’islam, religion de plus de 1,8 milliard de musulmans dans le monde, est devenue synonyme de terreur.

Le discours de haine, la xénophobie, et le sectarisme à l’encontre des musulmans ont été normalisés. Cette crainte, cette haine, cette hostilité exacerbée envers « l’autre » a été perpétuée par des stéréotypes, engendrant les préjugés, la discrimination et la mise à l’écart sociale, politique et citoyenne des minorités religieuses.

Avec ces évènements en trame de fond, les conditions étaient réunies pour la création d’une initiative ambitieuse proposée en 2004 par le premier ministre espagnol José Luis Zapatero avec pour but de combler un manque en matière de gouvernance de la diversité culturelle. Le Président turc Recep Tayyip Erdogan était favorable à cette idée. Ainsi, il y a quinze ans, le Secrétaire général des Nations unies Kofi Annan souscrivit à l’idée et créa l’Alliance des civilisations des Nations unies (UNAOC) comme outil politique de soft power destiné à prévenir et à résoudre les conflits par le biais de la promotion du respect mutuel entre les cultures, les religions, et les croyances, et à travers le dialogue interreligieux et interculturel. 

Malheureusement, les évènements meurtriers qui se sont déroulés en Nouvelle Zélande au cours du weekend dernier visant des fidèles de confession musulmane, sont un rappel brutal que le discours de haine, la rhétorique de la suprématie blanche, et le racisme continuent de prospérer, renforcés par la puissance et la vitesse d’internet et sa myriade de plateformes. 

Les changements géopolitiques de la décennie passée, la montée des partis d’extrême droite en Europe et ailleurs, leur manipulation de la crise migratoire et la diabolisation des migrants à des fins politiques, ont alimenté ces sentiments inhumains qui sont un affront à la paix et à la stabilité mondiales. La montée de Daesh (État islamique) et les atrocités qu’il a commises contre les musulmans et les non-musulmans au cours des dernières années ont encore alimenté un feu qui faisait rage. Les attentats terroristes à Paris, Nice, Berlin et Strasbourg, revendiqués par Daesh, ont davantage diabolisé les musulmans. Les religions se sont encore une fois dressées les unes contre les autres.

Les rhétoriques ultra-nationalistes ont infiltré la culture et la mentalité Occidentales. Des politiciens opportunistes ont déformé la religion pour répandre une haine antimusulmane et antisémite, faisant ainsi le jeu des terroristes et des groupes extrémistes.

Les insultes proférées par les mouvements pour la suprématie blanche ne ciblent pas seulement les musulmans. Robert Bowers a sauvagement tué onze individus juifs dans la synagogue « Tree of Life » dans la ville de Pittsburg en Pennsylvanie en octobre dernier. Il accusait la communauté juive d’avoir fait entrer des envahisseurs sur le sol américain, en référence aux réfugiés. En janvier dernier, un attentat à la bombe a frappé la cathédrale de Jolo aux Philippines, tuant des fidèles pendant la messe du dimanche.

Viennent ensuite les médias, traditionnels et digitaux, qui ont contribué pour beaucoup à façonner l’opinion publique. Internet est utilisé comme une plateforme pour diffuser un discours de haine qui renforce le communautariste et la pensée radicale.

Les forces néfastes qui exècrent leur haine semblent dédaigner l’histoire et oublier que c’est au cours des heures sombres de l’Europe que la péninsule ibérique, d’où je suis originaire, s’est épanouie grâce à l’interaction entre traditions musulmanes, chrétiennes et juives.

Dans leur rapport de 2006, le Groupe fondateur de UNAOC nous rappelle que « l’histoire des relations entre les cultures n’est pas uniquement faite de guerres et d’affrontements. Elle s’est aussi construite sur des siècles d’échanges constructifs, d’enrichissement mutuel et de cohabitation pacifique ». 

Malgré les apparentes ressemblances avec la décennie passée, le terrorisme moderne a évolué et a acquis un mode opératoire plus complexe. Cela requiert une nouvelle approche. Adresser les causes profondes qui constituent un terreau fertile à l’extrémisme violent engendrant le terrorisme doit venir compléter la stratégie globale de lutte contre le terrorisme des Nations Unies. La prévention et la lutte contre le terrorisme doivent aller de pair. Une approche compréhensive, multilatérale, et aux multiples facettes doit être une priorité. Renforcer la résilience des communautés en incluant tous les acteurs, tels que les jeunes, les femmes, la société civile, les chefs religieux et les minorités marginalisées – de façon à ce que tous se sentent respectés – fortifie et protège nos sociétés contre le discours de haine, car tous perçoivent alors la diversité comme une richesse plutôt qu’une menace.

Lorsque j’ai pris mes fonctions à la tête de cette organisation, j’ai élaboré une nouvelle vision pour que le travail de UNAOC soit plus opérationnel et davantage axé sur des résultats concrets. Cela implique de renforcer nos efforts sur le terrain auprès des communautés affectées pour prévenir et désamorcer les crispations identitaires. La promotion du dialogue interculturel et interreligieux est un outil de prévention puissant.

Le massacre de Christchurch nous a tous profondément ébranlé. Il nous a rappelé que, tandis que nous poursuivons nos efforts pour lutter contre le terrorisme au niveau mondial, il est tout aussi important de protéger les lieux de cultes. Le Secrétaire général de Nations unies a fait preuve d’une grande clairvoyance lorsque, vendredi dernier, il a émis un appel mondial réaffirmant la sacralité des lieux de culte et le droit à la sécurité pour tous les fidèles qui fréquentent et vénèrent ces endroits dans un esprit de compassion et de tolérance. Je suis très honoré d’avoir été chargé de développer un plan d’action pour que les Nations unies soient pleinement impliquées dans le soutien aux efforts pour la sauvegarde des lieux de cultes. J’envisage de prendre contact avec des membres de gouvernements, des organisations et des représentants religieux – entre autres acteurs – pour que nous explorions ensemble les actions à entreprendre pour prévenir ce genre d’attaques et garantir la sacralité des lieux de cultes. 

L’Alliance ne peut pas y arriver seule. Les menaces globales d’aujourd’hui requièrent une réponse intégrée et mondiale. Quiconque pourvu d’une once d’humanité ne peut ignorer cet appel.   

La tragédie de Christchurch doit nous unir. Faire front ensemble face au fléau de la haine qui nourrit le terrorisme n'est pas une option. C'est une obligation morale. Ce n’est qu’ensemble que nous arriverons à remporter la bataille des idées.

Miguel Ángel Moratinos (@MiguelMoratinos) est le Haut Représentant pour l'Alliance des Civilisations des Nations Unies, une initiative spéciale du Secrétaire général de l'ONU visant à améliorer la compréhension et la coopération entre les nations et les peuples de cultures et de religions diverses, ainsi qu'à prévenir et lutter contre les forces qui alimentent la polarisation et l'extrémisme. 

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