Per diem, ou une matinée à Paris

Écrit par l'écrivain Marius Sczczygiel à son retour du festival Un week-end à l'Est où il était invité, cet article a été publié dans la Gazeta Wyborcza.

Mariusz Szczygieł

 

Per diem, ou une matinée à Paris

 

 

Par la vitrine d’un restaurant situé au croisement des boulevards Saint-Germain et Saint-Michel, j’ai vu que la police avait arrêté le trafic et délimité un périmètre de sécurité pour éloigner les piétons de la chaussée. Une bombe se trouverait dans un bus que l’on était en train de fouiller. La porte du restaurant a été immédiatement bloquée, et les clients ne pouvaient plus sortir. Ceux qui le désiraient avaient néanmoins la possibilité de quitter les lieux par une issue de secours. Je suis sorti pour rejoindre les passants massés au carrefour. Mon hôtel se trouvait de l’autre côté du boulevard, mais impossible de le traverser ! Au bout de vingt minutes, cette attente d’une bombe hypothétique devenait trop ennuyeuse. Le quotidien finit toujours par prendre le dessus, même sur les situations extrêmes de la vie. Je suis donc entré dans un magasin de vêtements tout proche. J’étais le seul client et j’ai pu essayer sans me presser toutes les vestes. Une doudoune bleu marine en particulier, au col garni de faux cuir, m’a attiré l’œil. Hélas ! le XL (ma taille habituellement) était trop grand le L trop petit.

Je suis donc parti vers un autre coin de la ville, en m’éloignant ainsi de la bombe. 

Rue de Seine, non loin d’une poubelle, était assise une femme emmitouflée dans son foulard. Elle avait le visage basané. Près d’elle, sur un carton, un petit garçon était accroupi. Un joyeux chiot bâtard, couleur de sable, leur tenait compagnie. Derrière eux se trouvait un énorme baluchon. Le garçonnet était en train de dessiner un chien multicolore. Il en avait déjà dessiné un sur la moitié de sa feuille et en commençait un autre, tandis que sa mère lui conseillait les couleurs. 

La mère et le fils se distinguaient des autres familles cramponnées aux trottoirs de Paris : ils n’avaient pas de matelas. La plupart des familles qui dorment sur le boulevard Saint-Germain ou Saint-Michel ont un épais matelas.

J’ai demandé au garçon s’il m’autorisait à prendre son dessin en photo. Sa mère a traduit ma question en une langue qui m’était inconnue. Le petit s’anima, tout content. Il plia la feuille pour me présenter le chien qui était déjà terminé. Le vrai chien flairait tranquillement mon smartphone. J’ai montré la photo au garçon, qui s’est mis à applaudir, laissant échapper un feutre jaune vif de ses mains.   

J’ai pris un billet de 10 euros dans mon portefeuille et je l’ai donné à la femme, avant de la saluer. 

Un festival consacré à l’art et à la littérature, « Un week-end à l’Est, édition Varsovie » se tenait dans le quartier latin, et je faisais justement partie des invités venus de l’Est. Je me suis donc rendu à la galerie du coin, où un sculpteur polonais de Montréal, le professeur Jacek Jarnuszkiewicz, exposait son installation. 

« Cela s’appelle Ecce Homo », m’a-t-il annoncé en m’accueillant. Sur le sol était étalé le texte du préambule de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen. Par-dessus, 450 chiffres en aluminium avaient été placés au hasard. Chacun sur un pied. Sur cette mer de chiffres vogue une embarcation en bronze. Dessus se dresse, comme sur des jambes, une foule de lettres en pagaille. Le professeur m’explique que le monde que nous avons créé repose exclusivement sur des calculs et sur des nombres. Si l’on ne rame pas, on tombe et on se noie. De loin, les lettres en cuivre regroupées sur le bateau font penser à des gens. À des boat people accostant en Europe. 

Nous avons aussi réfléchi à l’idée de Hanna Krall qui, lors d’une réception de la veille, avait suggéré au sculpteur de faire tomber au moins une lettre par-dessus bord. Ou bien de l’accrocher au bateau. Finalement Krall a trouvé cette idée trop simpliste. Tout en l’approuvant, le professeur m’a confié qu’il allait néanmoins travailler sur une nouvelle installation Ecce homo, inspirée par l’écrivaine. 

Après avoir quitté Jacek Jarnuszkiewicz, je me suis mis à flâner en regardant les vitrines. Les ruelles avoisinantes regorgent de galeries spécialisées en antiquités, œuvres d’art et photographies. Les photos exposées représentaient des gens qui ressemblaient à la femme avec le garçon, ils auraient très bien pu être leurs cousins. Sur chaque cliché, une personne de couleur, aux yeux d’une infinie tristesse et dans un décor de misère, se transformait en une œuvre d’art. Je me suis dit (non sans un certain sarcasme, peut-être) que nombre de migrants se verraient ainsi confrontés à deux possibilités : accepter un matelas dans la rue ou s’élever au niveau de l’art. 

Pendant que je prenais tranquillement en photo les devantures des galeries de la rue Bonaparte, je suis tombé sur l’organisatrice du festival. « Excusez-nous pour les 10€ », me dit-elle. Puis elle a pris un billet dans son portefeuille et me l’a tendu. 

Eh oui ! Il se trouve que le festival avait fait une erreur dans le calcul de mes per diem et me devait encore 10€. 

 

 

traduit du polonais par Margot Carlier

Le texte original (polonais) est ici : 

http://wyborcza.pl/duzyformat/7,127290,21025422,dieta-w-paryzu-szczygiel.html?disableRedirects=true

 

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