Trois questions à Árpád Schilling

Esprit libre et radical, Árpád Schilling a su construire un théâtre qui s'est imposé en véritable œuvre de résistance dans un monde qui étouffe sous les carcans. Le parrain de la prochaine édition du festival Un week-end à l’Est consacrée à Budapest répond ici à trois questions que nous lui avons posées.

 

Árpád Schilling © NAGY Zágon Árpád Schilling © NAGY Zágon

 

— Árpád Schilling, vous avez confié sur Arte cette année que vous vous étiez senti trahi chez vous, que vous vous étiez senti terriblement seul. Est-ce toujours le cas ? Où avez-vous trouvé la force de continuer ? Vous n’avez jamais cessé.

En parlant de la trahison, je voulais dire que la plupart des professionnels du théâtre ont essayé d'ignorer les préjudices que j'avais subis. Que les médias gouvernementaux aient régulièrement rapporté des mensonges sur moi, que le gouvernement ait retiré notre soutien financier fixé contractuellement, que la fondation que j'ai créée [Krétakör, N.D.L.R] ait été soumise à des audits fiscaux extraordinaires et que le président pro-gouvernemental du Comité pour la Sécurité Nationale m’ait qualifié de menace pour la sécurité nationale, rien de tout cela n'a dépassé le seuil de l'inacceptable pour les membres de la profession dont je fais partie depuis vingt-cinq ans. Aucun metteur en scène, aucun acteur ne m’a jamais soutenu publiquement. Dans la presse, de leur part, il n’était publié que des articles qui m’ont rendu responsable, je veux dire, d’après eux, j’avais mérité d’être accusé puisque j’avais fait de la politique. Cette situation n'a pas changé du tout, et, bien sûr, personne n'a été bouleversé quand j’ai quitté le pays. J’ai persévéré car je savais que j’avais raison. J'ai bien fait de ne pas m’être tu, d’avoir lutté, d’avoir aidé tous ceux que je pouvais aider. Où est-ce que j’ai trouvé la force ? Je n'en ai aucune idée. En principe, je ne suis pas quelqu'un de déprimé, je vais de l'avant. Mais je considère aujourd’hui que mon implication dans le théâtre hongrois appartient au passé et je n'imagine pas mon avenir en Hongrie.

 

— Pour certains, l’art et la littérature perdent leur essence quand ils sont « asservis » à une cause. Qualifieriez-vous votre théâtre d’engagé ? Pensez-vous que le contexte politique actuel a déterminé la forme de vos créations ?

Le théâtre a toujours servi l'humanité. Pendant des siècles, il a été le moyen de critiquer l’ordre établi. Le théâtre est critique face au fonctionnement, aux habitudes, aux manies diverses des Hommes et aux relations entre eux. Il est critique du pouvoir, de l'autorité, de l'ignorance et de l'inhumanité. Un théâtre sans cause n'est pas très intéressant. Naturellement, le théâtre peut aussi devenir un outil de propagande, mais ce n’est pas très intéressant non plus, c’est même plutôt déprimant. Mais qui décide où se situe la différence entre une bonne cause et de la propagande ? Moi, je trouve que l’obscurité spirituelle et la barbarie sont très à la mode. Cela, par exemple, est une affaire dont nous devons parler. Le théâtre est définitivement un acte politique, bien que, parfois, nous ne nous en rendions pas compte. Je m'intéresse aux évènements et aux mouvements sociaux d'aujourd'hui, ce sont eux qui m’inspirent dans l’écriture de mes pièces et dans mes mises en scènes, c’est vrai.

 

— Quel est le dernier livre que vous ayez lu et qui vous ait ébranlé, ému, dérangé ou apporté quelque chose d’important, Árpád Schilling?

Récemment, j’ai lu plusieurs livres de Daniel Kehlmann. J’ai bien aimé "Moi et Kaminski", par exemple. Il est intéressant de voir à quel point ceux qui en ont fait l’adaptation cinématographique n’ont rien compris à l’œuvre.

 


 

Trois dates pour découvrir Árpád Schilling pendant le festival (programme complet et détails sur weekendalest.com) :

 

— Jeudi 22 novembre, MPAA Saint-Germain, 20h : Présentation de la pièce As far as the eye can see

— Vendredi 23 novembre, Odéon-Théâtre de l'Europe, Salon Roger Blin, 18h : « Le théâtre de la résistance », conférence

— Lundi 26 novembre, Oédon-Théâtre de l'Europe, Grande Salle, 20h : « Les indésirables, derniers remparts contre la dictature », débat

 


Moi et Kaminski (Daniel Kehlmann, traduit de l’allemand par Nicole Casanova, Actes Sud, 2004) relate l'histoire d'un jeune critique d'art qui, alléché par les lauriers que lui vaudraient un scoop, enquête sur la vie d’un peintre autrefois célèbre, Manuel Kaminski, espérant être le premier à écrire sa biographie. Quand il parvient enfin à trouver l’artiste, il se trouve face à un vieux monsieur retiré du monde, mais qui n’a rien perdu de son anticonformisme. Et le miroir qu’il tend au journaliste sans scrupules n’est pas des plus flatteurs. Un roman plein d’ironie et d’inattendu qui offre une vision kaléidoscopique du vrai et du faux, tant la vie que dans l’exercice de l’art (source : site éditeur).

Moi et Kaminski (2017) a été adapté au cinéma par Wolfgang Becker. 

La critique de Nicolas Didier, pour Télérama : moi-et-kaminski

Les Friedland (traduit de l’allemand par Juliette Aubert, 2015) est le dernier roman de Daniel Kehlmann paru chez Actes Sud.

Les Friedland © Illustration de Jean-François Martin, pour Actes Sud Les Friedland © Illustration de Jean-François Martin, pour Actes Sud

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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