Anabase, de Krisztina Tóth

Grande Krisztina Tóth, profonde et généreuse Krisztina Tóth. Le soir de l'ouverture du festival, nous avons demandé à la poétesse et romancière hongroise, sans trop y croire, si elle pouvait prendre le temps d'écrire quelques lignes pour nous, selon son inspiration. Dès le lendemain nous recevions ce beau texte.

Krisztina Tóth © Judith Marjai Krisztina Tóth © Judith Marjai

 

Anabase

 

Hier, le Festival Un Weekend à l’Est a démarré. Notre hôtel se trouve rue de l’Odéon. Comme toujours depuis presque trente ans, mes premiers pas dans la ville me conduisent au Centre Pompidou, où je m’offre une crêpe au Nutella. Chaque fois que je viens à Paris, c’est par ce rituel que je commence ma visite, même si je n’y passe qu’une journée. Je me souviens de la première fois que je suis venue ici, c’était en novembre, il faisait froid, le vent était glacial.

Je n’avais pas de travail, pas d’argent, pas de logement. Un ami m’hébergeait, mais nous étions très à l’étroit, et nous crevions de froid dans cette mansarde sans chauffage. L’argent que j’avais apporté pour quelques semaines était à peine suffisant, je devais donc faire très attention à mes dépenses,  mais en me baladant près du Centre Pompidou, je n’ai pas pu résister à la tentation, je me suis acheté une crêpe au Nutella. Il faut savoir que lorsque j’étais enfant, il était impossible de trouver du Nutella dans la Hongrie communiste, sauf dans la boutique réservée aux diplomates. C’était considéré comme un produit rare, et lorsque quelqu’un nous en offrait, on devait le consommer avec parcimonie. Ma mère étalait sur le pain une couche si fine qu’il n’y avait plus vraiment de plaisir. Alors, un jour qu’elle était absente, je suis montée sur une chaise, j’ai sorti le pot du placard, j’ai pris une cuiller, et je l’ai entièrement vidé.

Lorsque, il y a trente ans, j’ai vu derrière la vitre embuée le vendeur étaler la pâte avec sa raclette sur la plaque, puis, une fois la crêpe cuite, y déposer une couche bien épaisse, bien onctueuse, de Nutella, j’ai oublié toutes mes bonnes résolutions, je m’en suis acheté une. Cela coûtait deux francs cinquante. Je me suis tellement régalée qu’à partir de là et pendant quatre semaines, je me suis nourrie exclusivement d’une crêpe au Nutella par jour, accompagnée, tous les quatre ou cinq jours, d’une boîte de maïs Bonduelle ou d’une pomme. Une crêpe au Nutella par jour, ça ne fait pas grossir, et puis quand on a vingt ans, rien ne nous fait vraiment grossir.

Une fois mon vœu exaucé, je pars faire un tour dans la ville, en suivant un itinéraire familier. Sur le chemin du retour, je salue Notre-Dame. Le clochard qui, il y a vingt ans, se tenait au pied de la cathédrale et contemplait les touristes de ses yeux blancs, n’est plus là.

Je me souviens combien la vue des sans-abri m’avait choquée à l’époque. En Hongrie, sous le socialisme florissant, il n’y avait pas de sans-abri, puisque, officiellement, la misère n’existait pas. Il ne fallait surtout pas voir d’exclus de la société dans la rue, cela aurait nui à l’image que l’État communiste avait fabriquée et diffusait à travers le monde. Dans les couloirs de la station de métro les Halles, un homme amputé d’une jambe était assis par terre, je ne pouvais pas détacher mon regard de son moignon caché sous la couverture. Je n’avais jamais vu une chose pareille, et ma propre situation précaire me rendait particulièrement sensible à ce spectacle. La foule passait devant lui, indifférente, et moi je le regardais secouer en rythme son gobelet, et puis sourire, de temps en temps. Il ne souriait pas à quelqu’un en particulier, il souriait dans le vide. Oui, cette bouche édentée, souriant de travers, c’était ça le plus choquant.

Comme le temps est relativement clément en cette fin novembre, je décide d’aller faire un tour à pied.  Je prends la direction de Saint-Michel, je descends le boulevard qui a inspiré à Endre Ady, le grand poète hongrois, l’un de ses plus beaux poèmes.

 

L'automne est passé par Paris 

Hier, à Paris, l'automne s'est glissé sans bruit.
Il descendait la rue offerte à saint Michel
Et, sous les arbres qui dormaient dans la chaleur,
Il est venu vers moi.
 
M'en allant à pas lents j'approchais de la Seine.
Dans mon âme chantait le feu dans du bois mort
Et la chanson était étrange, pourpre, grave
Et parlait de ma mort.
 
L'automne m'a rejoint. Il a dit quelque chose
Et le Boulevard Saint-Michel a frissonné.
Tout le long du chemin des feuilles guillerettes
S'amusaient à danser.
 
Ce ne fut qu'un instant. L'été n'a pas bronché
Et l'automne en riant quittait déjà Paris.
Il est passé. Je suis seul à le savoir
Sous les arbres pesants.

(Traduit du hongrois par Eugène Guillevic)

 

C’est ici que j’ai acheté mon premier livre en langue française, chez Gibert : Anabase,de St John Perse, en collection de poche.

Boulevard Saint-Germain, tout près de l’Odéon, une femme SDF se prépare pour la nuit. Elle a élu domicile entre les deux Cariatides encadrant la porte de la Faculté de Médecine. Elle s’accroupit, avec une aisance propre aux seuls Asiatiques, dans son « coin cuisine », et se met, avec des gestes rapides et saccadés, à se laver les dents. Eh oui, elle se lave les dents. Sur les marches, des coussins, des chaussures à talons incroyables hauts, quelques journaux. La femme range sa brosse à dents dans un verre, ensuite, elle s’affaire, toujours accroupie, met un peu d’ordre, comme quelqu’un qui range sa maison avant d’aller se coucher.

Chez moi, dans le pays où je vis, une loi a été promulguée il y a quelques semaines. Elle considère la « résidence habituelle dans un espace public » comme un délit. Si cette femme s’installait entre deux cariatides à Budapest, la police viendrait immédiatement la déloger. Au cas où elle refuserait de partir, toutes ses affaires seraient détruites : sa couverture, son cabas, ses chaussures à hauts talons, son verre à dents, et tout ce qu’elle avait réussi à sauvegarder de sa vie d’avant. La pauvreté n’existe plus officiellement, il faut la cacher, exactement comme il y a trente ans.

Celui qui arrive à Budapest, comme ce fut le cas pour moi autrefois à Paris, n’aperçoit d’abord qu’une ville inondée de lumière, des cafés, des magasins bondés. S’il s’écarte de quelques rues à peine des grandes artères, il voit des immeubles décrépis et des trottoirs défoncés, et s’il s’enfonce un peu plus vers les arrondissements périphériques, alors il découvre la plus sombre des misères. Dans les bois qui entourent la ville, des cabanes enduites de goudron, et des brasiers, la nuit, pour se réchauffer. Des cabanes où se terrent la misère et la pauvreté.

L’Anabase : une expédition depuis le rivage jusqu’au cœur du pays.

Mais à présent, nous ne sommes pas à Budapest, mais à Paris. La nuit tombe lentement, j’ai les mains gelées, je remonte la fermeture éclair de ma veste. La femme s’allonge, disparait sous sa couverture. Sur les marches, tout près de sa tête, une assiette en carton. Je m’approche tout doucement : sur l’assiette, il y a une crêpe. Son petit déjeuner de demain, peut-être. Une crêpe au Nutella, peut-être.

 

Krisztina Tóth, Paris, novembre 2018. 

Un immense merci à Joëlle Dufeuilly pour la traduction.

 

 

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