La Grèce à Paris sous la neige : le Symptôma grec

Les 18, 19 et 20 janvier 2013 s'est tenu à Paris 8 et à l'ENS d'Ulm le colloque « Le symptôma Grec » organisé par Marie Cuillerai, Stéphane Douailler et Maria Kakogianni. S'étaient réunis autour de ces trois jours, des personnes connues, reconnues et méconnues venues du monde entier. La présidente de l'Université, Danielle Tartakowsky,  aura ouvert le colloque en plein cœur de l'actualité.

Les 18, 19 et 20 janvier 2013 s'est tenu à Paris 8 et à l'ENS d'Ulm le colloque « Le symptôma Grec » organisé par Marie Cuillerai, Stéphane Douailler et Maria Kakogianni. S'étaient réunis autour de ces trois jours, des personnes connues, reconnues et méconnues venues du monde entier. La présidente de l'Université, Danielle Tartakowsky,  aura ouvert le colloque en plein cœur de l'actualité. Brandissant la couverture du Times on peut y lire :

« PERSON OF THE YEAR :  THE PROTESTER ! »

 ... Mais au « cœur de l'actualité » : Grèce introuvable. Elle finit par surgir sur un petit planisphère légendé. À cinq pas on ne le voyait déjà plus. La présidente lit le texte qui l'accompagne : sont évoqués, euphémisés et en deux lignes, les quelques soubresauts du corps social ainsi que les changements de gouvernements successifs. Tout ça pour la personne de l'année !? La présidente fait remarquer qu'on n'y trouve pas un mot sur la crise financière, la gestion monétaire des marchés, la crise de l'institution dite politique et la montée, la résurgence devrions-nous dire, des fascismes. Pas un mot non plus sur les milliers de gens dans la rue, l'occupation des places et le quotidien qui s'y invente. Peut-être cette absence pourrait-elle être interprétée comme le symptôme d'une dénomination qui n'épuise pas sa réalité ? Vous avez dit « The protester » ? Alors derrière ce mot, quelle image garder de la Grèce ? Celle du planisphère qui n'était plus visible à cinq pas ? Sûrement encore plus qu'à Ulysse, elle nous paraissait bien loin cette Grèce. Alors une autre Grèce est venue à nous. Persona non grata ; on a tout de suite vu que celle-là, ça n'était pas la « Person of the year ». On a décidé de protester quand même.

Si le terme de « symptôme » désigne traditionnellement l'apparition contingente d'un phénomène qu'appelle diagnostic et guérison, il convient de rappeler que les solutions néo-libérales qui lui sont appliquées reproduisent depuis maintenant 40 ans les mêmes schémas logiques qui conduisent toujours les mêmes symptômes à surgir de manière récurrente – en effet on peut dire que, à la différence de la crise de 1929 et des réponses économiques de type keynésiennes qu'elle a engendrées et qui prenaient appui sur le développement du Welfare State, la première crise résolument moderne et dont le néolibéralisme a été le médecin fût celle de 1973 et du premier choc pétrolier. Peut-être, dès lors, peut-on se demander si l'on ne s'est pas trop posé la question du symptôme du médecin et pas assez celle du médecin du symptôme ; que peut-être et dans un premier temps, ce n'était pas le symptôme tel qu'il nous était présenté qui était à guérir, mais bien plutôt le médecin lui-même qui était le malade. Dans cette perspective, il ne s'agit donc pas d'adopter une stratégie de repli ou de défense des intérêts acquis mais bien de penser une contre-offensive à la mesure de ce que les symptômes appellent : en premier lieu desquels l'exigence d'un commun.

Schématiquement, on dira que la Grèce a tenu en six points :

            1) André Orléan et Bruno Théret, réunis autour d'une table ronde modérée par Marie Cuillerai, ont porté leurs réflexions autour de l'institution de la monnaie. À la fois analyse de la situation actuelle : comment est-ce que les marchés, disons mieux, les créanciers, aidés et encadrés par l'État, ont accaparé la monnaie pour la faire circuler à leurs seuls bénéfices ; mais aussi proposition d'institutionnalisation d'une monnaie non pas unique mais commune, avec, en ligne de mire, la question de savoir dans quelles conditions est-ce que cette même monnaie pourrait être créatrice de lien social. Bruno Théret s'est attaché à déconstruire les mécanismes de la dette et plus particulièrement de la dialectique qui existe entre dette privée et dette publique au sein d'une institution comme celle du marché capitaliste. L'enjeu s'est tout de suite fait sentir : quelle articulation nouvelle entre le sujet de l'économie et le citoyen, le sujet politique, est-il possible de penser et de mettre en œuvre ? André Orléan a, quant à lui, mené une étude comparative entre la situation de l'Angleterre au sortir de la première guerre mondiale et celle de l'Europe aujourd'hui. À la manière de Fernand Braudel qui reprochait déjà en son temps aux économistes de ne pas faire d'histoire, André Orléan a mis en évidence la contradiction, voire la mauvaise foi dont font preuve les économistes néo-libéraux dans leur appel répété à des solutions qui, au sein de situations comparables, ont fait la preuve de leur échec ; qualifiant par là même ces solutions de « vieilles reliques barbares ». Enfin, Marie Cuillerai, lors d'une brillante synthèse, est venue prolonger l'exposé d'Orléan en venant rappeler que l'histoire était le double lieu à la fois d'un apprentissage et à la fois de la production de l'événement.

            2)  L'après-midi de la première journée aura été marquée par les interventions d'Antonio Negri, Howard Caygill et Amador Fernandes-Savater autour de la question des mouvements, de l'organisation et des résistances. À la faveur de l'analyse du capitalisme contemporain, ce que Negri a traduit selon le terme de « bio-capitalisme », et de l'échec des gauches à penser un nouveau mode de gouvernance qui ne soit pas indexé sur la reproduction de sujets capitalistes, Caygill et Fernandes-Savater ont appelé à la production d'une nouvelle subjectivité dont les premiers avatars se sont trouvés être mis en scène au sein des différents mouvements qui ont agité la Grèce et l'Espagne, mais également les États-Unis et le « monde arabe ». La villa Amalias à Athènes est venue imager une résistance prise en étau entre son caractère local, sa ghettoïsation par le pouvoir, sa radicalité et sa capacité à engendrer et à étendre de nouvelles formes de luttes. Éros s'est même  invité dans le débat à cette occasion. Enfin, nous avons conclu cette journée par un dialogue entre Maria Kakogianni et Jacques Rancière autour du thème de l'émancipation et de la question du « Que faire ? ».

            3) La seconde journée s'est ouverte sur une étude historique. Joëlle Fontaine, Dimitris Kousouris et Elsa Papageorgiou se sont attachés à analyser et à commenter les mécanismes par lesquels le fascisme s'est implanté durablement en Grèce depuis la crise des années 30 jusqu'à l'« Aube dorée » aujourd'hui. Tous trois ont tenu à préciser que le fascisme n'étaient pas, comme on le présente souvent, le résultat de l'expression des pires passions populaires mais qu'au contraire son histoire tendait à l'inscrire dans une logique de maîtrise et de conquête du pouvoir. Dès lors, et au bénéfice de la liquidation aussi bien d'une partie de la population juive que de la résistance communiste, on peut dire que les grandes puissances européennes, en tête desquelles l'Angleterre de Churchill après le départ des nazis, ont joué un rôle éminent dans l'implantation de factions fascistes au cœur du paysage politique grec. Par delà les raccourcis rapides avec la situation actuelle, il est à noter que l'« Aube dorée » ne peut se penser et se combattre qu'en rapport avec cet héritage. L'expression : « pour protéger notre régime social », entendue de la bouche du premier ministre grec Rallis collaborant avec les nazis, vient ici nous rappeler que l'alliance entre fascisme et police d'État ne date pas d'aujourd'hui.

            4) Étienne Balibar, Dimitris Christopoulos et Frédéric Lordon s'étaient réunis l'après-midi pour nous parler des institutions et de la gouvernance européenne. Deux points de vue se sont opposés : d'une part Lordon a défendu l'idée d'une souveraineté européenne reposant sur une fédération des États ; tandis que d'autre part, Étienne Balibar a insisté sur l'importance de penser un peuple européen, exempt des identités raciales ou culturelles, prétendument irréductibles, à l'intérieur desquelles on veut le maintenir et le diviser. Apories dans lesquelles ce peuple ne pourrait manquer de tomber si elles ne sont pas prises pour ce qu'elles sont : des représentations et donc des constructions contre lesquelles il faut lutter. Balibar a donc plaidé pour la création d'institutions européennes fortes et démocratiques, ce qu'elles sont loin d'être pour le moment.

            5) Cette seconde journée s'est conclue par une table ronde composée exclusivement d'artistes et de ce que l'on a pris l'habitude de désigner par le terme de « représentants du monde de la culture ». Tous ont conclu sur la difficulté d'exister dans un monde dont la logique est celle de la plus-value, quand son activité, en bonne partie improductive, dépend largement, pour ne pas dire exclusivement, de financements publics et/ou du mécénat. Ils nous ont communiqué de la plus humble manière toute l'urgence et l'actualité avec lesquelles ils se posent la question de leur rapport au marché, à la production marchande et à l'économie de l'œuvre d'art. À tel point que Pascale Criton en est venue à opposer les artistes entre eux, créant là une différenciation que le terme d'« artiste » était justement censé recouvrir : d'un côté ceux qui s'en sortent au prix de compromissions et de l'autre ceux qui persistent à inventer de nouvelles manières d'être et de vivre ensemble. Il était intéressant de remarquer, à travers les différentes interventions, à quel point ces artistes ne correspondaient pas à l'image désuète de l'individu hors-monde. Nul mieux que Sana Tamzini, directrice du Centre National d'Art vivant de Tunis, ne pourrait vous l'affirmer : elle qui est venue nous faire part des espoirs suscités par la révolution tunisienne et des luttes encore à mener pour faire exister l'art et promouvoir les artistes.

6) Enfin la dernière journée à l'ENS aura réuni Costas Douzinas, Yannis Stavrakakis et Alain Badiou autour d'une table animée par Charles Alunni. Alain Badiou aura insisté sur l'importance d'inventer ou de réactiver une langue, c'est-à-dire un langage commun capable de défaire les dominations que celle-ci – la langue –, lorsque devenue symbole hégémonique du pouvoir, reconduit. Pour ce faire, il aura proposé le mot, ou plutôt le concept de « communisme ». Aussi et bien que refusant la position d'avoir à conclure le colloque, Alain Badiou a rappelé qu'il pouvait être aussi le vecteur d'une prise de conscience : à savoir que la langue ou plutôt l'inter-langues dans lequel communiquent entre elles et vers l'espace public les idées partagées sur les places et dans les mouvements appelle à un réel travail d'analyse et d'approfondissement théorique, philosophique et politique qui en relèverait l'impact sur nos idées de liberté ou de commun et procèderait à leurs transformations contemporaines, ce dont le colloque en question pourrait être les prémices.

Mais la Grèce, quand on dit la Grèce à Paris sous la neige, de quel commun parle-t-on ? D'abord parce que la Grèce on a vu que c'était le nom d'une réalité financière mondiale : de la crise des subprimes avec ses expropriations massives qui ont jetés des milliers de gens hors de leurs foyers, aux plans de rigueur, dont l'application est laissée à la charge des États nationaux, mais néanmoins commandités par des instances européennes non élues, c'est un capital toujours plus mondialisé diraient certains, globalisé diraient les autres, qui, par effet de domino, provoque des réactions en chaîne. En témoigne les banqueroutes successives des plus grosses institutions financières mondiales principalement entre 2007 et 2009 et détenteurs de la dette grecque. Cela appelle une analyse également mondialisée.

Ensuite parce que la Grèce est devenue le nom d'une résistance populaire : c'était au Caire, à Tunis,  à New-York, Madrid et Barcelone que se sont faits entendre les échos d'Athènes. Cette Grèce là étaient décidément plus proche que celle du Times. De même à Syntagma : Tarir, Bourguiba, Zuccotti et Plaza del Sol résonnaient. Circulation, répétition et déformation de gestes, de mots d'ordre, d'actions... Un ami argentin me racontait même, suite à l'intervention d'Amador Fernandes-Savater, activiste au sein du mouvement du Quince-M, que c'était les mêmes mots d'ordre qui s'étaient faits entendre à Buenos Aires lors de la crise qui a frappé l'Argentine aux débuts des années 2000 : refus de la représentativité politique et politisation des gens qui jusque là n'avaient pas envisagé « faire de la politique », refus de l'autonomie des marchés et des banques et volonté de pouvoir contrôler démocratiquement l'émission de monnaie et la gestion financière, refus du découpage spatial organisé par l'État et, de par leur occupation : transformation des « espaces publics » en espaces communs. Ils étaient des hommes, des femmes, actifs ou chômeurs, militants professionnels, syndicalistes, étudiants ou artistes, parents, enfants et qui, dans l'intervalle de cet espace et ce laps de temps, ont défaits les dénominations aveuglantes dont ils sont l'objet en temps normal pour se faire voir, se montrer, tenus par une cause commune : devenir ingouvernables ou, pour mieux dire, exprimer leur volonté de ne pas être gouvernés comme ça, pas de cette manière, pas à ce prix là. Alors évidemment les mauvais esprits diront toujours qu'ils n'ont rien gagné. Oui, oui. Certains, soit franchement soit à demi-mots, le confessent : rien gagné, du moins qui ne soit représentable. La situation économique et sociale est toujours la même. Mais ce qui a changé, aujourd'hui en Espagne, c'est qu'« il s'est passé quelque chose dans l'inconscient », pour reprendre l'expression de notre intervenant. Et c'est un inconscient bien matériel, bien réel. Voyez : aujourd'hui en Espagne, les assemblées de quartier continuent de se tenir. Aujourd'hui en Espagne, ce sont 500 expulsions par jour qui se déroulent et les mouvements de résistance pour les empêcher n'ont jamais été aussi forts. Aujourd'hui en Espagne, certaines luttes au sein d'entreprise se déroulent sans représentation syndicale, les gens veulent pouvoir négocier eux-mêmes avec leurs patrons.

Mais on pourrait dire également : aujourd'hui en Grèce. Parce qu'aujourd'hui en Grèce ce sont des squats qui s'ouvrent tous les jours prouvant ainsi que l'appropriation des espaces et leur organisation auto-gestionnaire est possible. Et c'est cette dimension de l'événement qui aura animé l'esprit de ce colloque tout au long de ces trois journées. Mais dans quelle mesure est-il encore possible de parler d'événement ? Car s'il ne s'est pas rien passé, tant du côté du pouvoir que de celui des résistances, on ne peut pas affirmer pour autant que leurs rapports ont mutés profondément et durablement. Aussi les enjeux résident-ils toujours dans cette articulation entre le local et le mondial, entre le global et le particulier ; bien malin qui pourra dire par où et sous l'effet de qui, la brèche ouverte par la « crise » va-t-elle s'agrandir... jusqu'à la rupture ?

Outre la publication des actes du colloque, on peut également faire confiance à l'équipe de « L'écran de la caverne » pour y donner suite et en faire retentir la portée. « L'écran de la caverne », pensé comme hétéro-colloque, c'est-à-dire comme lieu dans et autre, s'est proposé, le temps de la manifestation, d'enregistrer la mémoire des gestes et des paroles autour de la projection de documentaires, d'édition de textes et de rencontres-débats. À ce jour, un film est en cours de réalisation : il collecte des entretiens s'inscrivant aussi bien en prolongement qu'en écart avec ledit colloque. Comme le rappelle Marx : on ne devine pas au goût du froment qui l’a cultivé. Aussi, tant du point de vue de la production et de l'organisation que de celui du contenu de ce qui s'est dit et pensé, l'inquiétude des organisateurs aura été, à chaque instant, de rendre visible et audible ce que, par la contraction de lentes et persistantes habitudes, on ne voit plus dans ce que l'on regarde et on n'entend plus dans ce que l'on écoute.

Alors la Grèce, la Grèce à Paris, sous la neige, vous l'avez vue ? Elle était comment ? 

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