Être contractuel à l'APHP

Embauché pour venir renforcer des équipes déjà en souffrance, le contractuel vient souvent apporter ses compétences et son expertise, que le corps des titulaires ne peut offrir dans certains domaines.

Largement sous payé malgré le niveau d’études, privé de primes, il cumule les CDD et doit assurer les fonctions des collègues pour qui les contrats n’ont pas été renouvelés parce que l’Institution fait le choix de coupes budgétaires. 

On lui demande parfois d’assurer une charge de travail à lui seul, qui autrefois était assurée par plusieurs personnes, et sur plusieurs hôpitaux.

Investi dans son travail, Bertrand, juriste, avait pour fonction de recevoir les plaintes des patients et de leurs proches, d’écouter et d’orienter vers les voies de recours.

Accompagné des représentants des usagers, dont l’ARS ne cesse de faire la publicité dans le métro parisien, il accueillait et entendait la parole des usagers du service public hospitalier, mécontents et ou victimes d’erreurs au cours de leur prise en charge afin de les soumettre à la Commission Des Usagers (CDU).

L’objectif était de rétablir un lien de confiance altéré avec le corps médical et soignant et de se servir des plaintes et témoignages pour mettre en place des actions correctives dans un but d’améliorations constantes.

Après 3 CDD, on lui propose un CDI en guise de reconnaissance pour son engagement, sa disponibilité et son investissement, surtout après cette dure période Covid.

Un matin en début de semaine, il apprend au détour d'un couloir qu’il doit avoir quitté son bureau pour la fin de la semaine et qu’on va lui apporter des cartons. Stupéfait car il n’avait pas été informé, alors que toute la Direction le savait, et même atterré de constater que personne n’avait anticipé son déménagement vers d’autres locaux pour qu’il puisse poursuivre ses fonctions.

On lui proposera de recevoir les usagers dans un local jouxtant les toilettes publiques, constamment bouchées dont l’odeur épouvantable envahit la pièce, qui n’est pas appropriée pour recevoir du public puisqu’il s’agit d’une salle d’eau.

Indigné, il a saisi par mail la directrice de l'hôpital pour lui faire part de son mécontentement, légitime, sans lui manquer de respect, sans animosité, juste une trace écrite pour alerter du manque de considération à son égard.

Son CDD entre temps arrivé à terme, il a continué de travailler pendant plusieurs semaines sans contrat de travail, en relançant inlassablement le DRH pour savoir ce qu’il en était de son passage en CDI.

La directrice lui a répondu qu’il s’agissait certainement d’un dysfonctionnement de l’administration (la vérité c’est qu’il y a des contractuels qui travaillent depuis des mois sans avoir signé de contrat).

Il paiera pour ce comportement jugé intolérable. Il sera reçu en entretien presque disciplinaire (sans aucun respect des règles préalables à ce genre d’entretien, pas de convocation écrite l’informant de la possibilité d’être assisté d’un délégué syndical) par la directrice elle-même et le directeur des ressources humaines, presque 2 mois après ce mail et pour lequel il avait présenté de lui-même ses excuses auprès de la directrice, qui lui avait répondu qu’elle considérait que ce mail n’avait jamais existé.

Le DRH, lors de cet entretien, lui signifie qu’il a été recadré pour son comportement, ce qui était faux, et qu’ils étaient très surpris de son attitude qui dénotait avec sa personnalité. Ils découvraient une toute autre personne (certainement moins docile). On lui rappelle qu’on ne s’adresse pas de la sorte à une directrice, qu’on doute de lui, qu’on est très inquiets même, car s'il est capable de parler ainsi à une directrice, qu’en est-il de son comportement auprès du public !

Pour cette raison, ils ont refusé son passage en CDI afin d’évaluer sa posture.

On lui a expliqué que son dossier ne serait transmis au contrôleur financier que s'il progressait dans son comportement.

Il en sortira sidéré, déconsidéré, démotivé, bref dégouté.

Il a accepté de signer un 4e CDD par conscience professionnelle et pour assurer une présence pour les usagers, désireux de porter à la connaissance de la Direction des faits dont ils ont été victimes ou qu’ils ont constatés.

Il ira travailler la boule au ventre, avec la crainte de croiser ses bourreaux.

Il n’a été en arrêt que 5 jours sur une année complète.

Il est toujours venu travailler malgré le climat délétère. Heureusement, il faisait de l’humain en rencontrant des patients, en les écoutant mais aussi en partageant son expérience avec d’autres personnels, victimes eux aussi du même traitement.

Ce sont ces moments chaleureux, profondément humains qu’il gardera en mémoire.

Il relancera à plusieurs reprises le DRH concernant son contrat de travail, qui lui répondra sèchement : «  Lors de notre dernier entretien, nous vous avions clairement fait part de points d’amélioration ne nous permettant pas d’envisager sereinement un passage en CDI. Votre dossier sera présenté au contrôleur financier uniquement si vos Directeurs confirment que vous avez progressé sur les différents points que nous avions mis en avant ».

Décontenancé devant une telle infantilisation, une telle humiliation,  une étrange sensation de retourner en conseil de classe de 4e le traversa.

Plus de 6 mois après cet épisode, il est évalué par ses supérieurs qui reconnaissent son professionnalisme, son implication auprès des patients, sa persévérance, ses qualités humaines, sa grande maturité et sa conscience professionnelle malgré ce qu’il a traversé.

Ils lui renouvellent leur confiance et demandent même une revalorisation.

Un nouveau dossier est déposé auprès de la Direction des Ressources humaines de l’hôpital, qui accuse réception par mail le même mois et valide la demande.

Inquiet de ne pas être informé de son passage en CDI, il sollicite les équipes de la DRH à plusieurs reprises quatre mois durant en leur rappelant que son CDD arrive bientôt à terme et qu’il n’a aucune nouvelle.

4 jours avant la fin de son contrat, le DRH, bienveillant, profondément honnête et sans une once de cynisme et de sournoiserie, lui envoie un mail pour lui rappeler qu’aucune demande n’avait été faite dans la mesure ou la Direction s’était opposée à cette demande afin de pouvoir l’évaluer davantage.

Qu’effectivement courant 2021, ses supérieurs lui avait confirmé leur accord pour qu’il passe en CDI mais qu’il avait oublié de transmettre l’information à son équipe et que par conséquent son dossier a fait l'objet d'un traitement tardif (moins de 3 semaines avant le terme de son contrat alors que son équipe avait réceptionné le dossier plusieurs mois avant, en accusant réception par mail).

Dans l’attente de validation par le contrôleur financier, on lui propose de signer un CDD car on lui rappelle qu’il ne peut pas travailler sans contrat (au moins 75 % des contractuels ont travaillé ou travaillent encore sans contrat).

On lui explique que s'il refuse de signer ce 5e CDD, alors il sera contraint de quitter ses fonctions le 31 du mois au soir.

Bertrand a eu un sursaut d’amour propre, il a décidé de ne plus accepter l'inacceptable, de mettre un terme à son contrat en réclamant son certificat de travail et son attestation pôle emploi, en ayant conscience de l’impact que cela entrainerait pour les patients et leurs proches mais il se devait de se respecter avant tout.

Voilà comment sont considérés les contractuels de l’APHP, victimes de maltraitance institutionnelle, d’indifférence et d’irrespect total.

Au sein de cette institution, on ne sait pas valoriser les bons éléments, ceux qui s’investissent et qui savent donner sans rien recevoir de l’administration, ni prime, ni remerciements.

Voilà comment il a été remercié après cette terrible période Covid. Ironie du sort, la politique actuelle est de mettre en avant la parole des usagers et de faire valoir leurs droits, c’est un axe majeur de la prochaine certification.

Dommage que l'on ait aussi peu de considération pour ceux qui sont chargés de les entendre et de porter haut leur voix...

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