Contre toutes les apparences, Trump serait-il en train de faire l’Europe ? Depuis le plan Marshall, ses prédécesseurs la vassalisaient tranquillement, dans les formes de l’amitié transatlantique. En menaçant de la prendre d’assaut, comme il prit d’assaut le pouvoir vénézuélien, « Donroe » la coalise, donne consistance à un objet politique jusqu’alors évanescent. Poutine avait certes ouvert la voie, mais l’Ukraine, vue de Paris ou même de Berlin, pouvait encore paraître lointaine, et l'on attendait rien de bien d’une Russie réputée agressive. Bien moins connue que Kyiv, Nuuk est cette porte dérobée par laquelle passe le traître pour vous poignarder dans le dos.
Le résultat obtenu est l’inverse de celui qu’eût poursuivi tout dirigeant de l’Empire américain doté d’un minimum d’esprit de suite. Attaqués par l’Ouest, les Européens n’ont d’autre choix que d’être solidaires et d’ouvrir ce front tant redouté, mais dont dépend leur survie. Par son « soft power » et par son lobbying, l’Amérique avait su faire de l’Europe une alliée docile ; en cherchant à en faire une esclave, elle vient de s'en faire une ennemie. Dans un même mouvement, elle pourrait même la rapprocher encore plus du Canada, qui craint d'être circonvenu. La mesure est l'assurance-vie des empires, mais l'hubris est leur pente naturelle.
À la limite, l’issue du conflit importe peu. Si l’Europe parvient à faire prévaloir la souveraineté groenlandaise, elle en sortira grandie. Si elle y échoue, et elle en sortira indignée. Or, parmi les ferments des sociétés humaines, il en est un, plus puissant que les autres, que l’on appelle l'amour-propre. Que la plupart des Européens n'aient pas su, jusque récemment, ce qu’était ce pays nommé par les Vikings Groendland, et Kalaallit Nuunat par ses premiers habitants, ne change rien au fait que la perspective de son annexion par les États-Unis les a fait éprouver à nouveau cette conscience d’eux-mêmes, base de toute existence libre. L’Europe était jusqu’à présent une abstraction ; par le fait de Poutine et, plus encore, de Trump, elle devient un sentiment. Dans l’avenir, ce sentiment ne cessera plus de croître.
Mais l’affaire du Groenland pourrait avoir un autre mérite : celui de replacer l’Europe au cœur d’un camp du droit dont elle s’extirpait peu à peu sous la poussée nationalpopuliste. De longue date, le Vieux Continent est tiraillé entre deux tentations : la cosmopolitique et l’impérialisme. Pareil à une pièce tournant sur la tranche et qui ne cesse de montrer alternativement son avers et son envers, il fut Lumières et colonisation, Société des nations et guerre totale, droits de l’Homme et extermination. Aujourd’hui, de nouveau, il est travaillé par ses vieilles lunes déclinistes, par ses vieux fantasmes régénérateurs, qui plusieurs fois la menèrent à l’abîme. Or, en faisant exploser l’Occident, Trump a compromis gravement la cause dont il avait été, au temps de son ascension, le promoteur efficace. Par ce fait même, les idées pourries qui s’y rattachent pourraient bien être purgées comme elles le furent jadis par la Seconde Guerre mondiale. Ici encore, l’amour-propre jouera son rôle, avec son corollaire : la prévention contre les collaborateurs de tout poil. Moins idiot qu’il n’y paraît, Bardella dut le sentir d’instinct lorsqu’il affecta de prendre ses distances avec les saluts nazis de la CPAC. Mais ces manœuvres de chattemite ne pouvaient pas empêcher la vérité de lui exploser à la figure, ainsi qu’à celle de tous ses camarades d’Italie, d’Angleterre, d’Allemagne et d’ailleurs : c’est parce que ces gens-là forment le parti de la soumission de l’Autre à Soi qu’ils sont aussi le parti de la soumission de Soi à l'Autre. Pour cette raison même qu’ils ont été connivents avec Poutine et Trump, ils se sont condamnés à un Sigmaringen moral. Aussi, quoi qu’ils disent, quoi qu’ils inventent pour faire oublier leur forfaiture, ils seront balayés et subiront l’opprobre, comme tous leurs devanciers.
Encore ceci ne nous dit pas où l'histoire ira, mais où elle pourrait aller… à condition qu’on l’y accompagne. Il devra à cette fin se trouver des personnalités capables d’assumer un tournant qui s’apparente à un virage en tête d’épingle. Pour l’heure, nous n’en voyons pas tellement qui le puissent ou qui l’osent. Frederiksen est courageuse, mais impuissante. Merz reste indécis, Macron, illisible, Starmer, aphasique, Sanchez, isolé. Tusk est trop occupé sur son flanc est, Meloni est comme le ver dans la pomme et von der Leyen, compromise par son aplaventrisme. Il suffirait pourtant de pas grand-chose pour qu’au moins l’honneur fût sauf, et de l'honneur tout le reste pourrait découler. Un « non », comme il y en eut dans l’histoire, des troupes en nombre suffisant pour ne pas donner raison à Trump et à ses propos insultants sur les fameux « deux traîneaux », un régime de sanctions comparable à celui dont use l’Empire américain pour frapper les juges et le droit, mais cette fois-ci, mis au service du droit – et notamment de celui des Groenlandais à disposer d’eux-mêmes.
Aussi vrai qu'il ne peut plus se trouver aujourd'hui un seul Européen qui s’ignore, tout appelle à ce sursaut dont les derniers développements de l'aventure trumpiste semblent créer les conditions.