1,5 °C : pourquoi il faut tout changer

Rapport à la consommation, aux inégalités, à la production, au sens donné à la vie collective, à l’État : rester sous le seuil de 1,5 °C de réchauffement global suppose de réinterroger nos fondamentaux. On en a discuté avec Charles-Adrien Louis, du bureau d’études B&L évolution.

Charles-Adrien Louis (“CAL”), tout à gauche, dans l’équipe du Tour Alternatiba 2018 à Grenoble © Sébastien Fauvel Charles-Adrien Louis (“CAL”), tout à gauche, dans l’équipe du Tour Alternatiba 2018 à Grenoble © Sébastien Fauvel

CAL, on a découvert l’étude de B&L Évolution, et on n'a jamais rien lu d’aussi concret sur la question du 1,5 °C. Est-ce que tu peux nous expliquer votre démarche ?

Aujourd’hui, on pense que les gens ont besoin d’éléments clairs pour pouvoir se positionner et comprendre le monde tel qu’il est et tel qu’il évolue. L’étude est partie du constat que, quand le GIEC nous dit qu’il faut faire des changements radicaux et prendre des mesures drastiques, on l’entend mais concrètement on ne voit pas ce que ça veut dire dans nos vies quotidiennes. On pourrait avoir l’impression qu’il est possible de rester sous la barre de 1,5 °C sans remettre en cause nos modes de vie. Sur la base de notre expérience de gens qui manipulent des données climat à longueur de journée, on s’est dit qu’on allait essayer de calculer ça concrètement. Notre question de base, c’était : en prenant en compte la responsabilité historique de la France et les données du GIEC, où faudrait-il arriver en 2030 et comment faudrait-il faire ?  

Et comment obtenir un tel calcul ?

Il faut se poser plusieurs questions. La première, c’est le niveau de gaz à effet de serre que pourra émettre un⋅e Français⋅e en 2030. C’est d’abord directement lié à la façon dont on perçoit l’évolution des inégalités. Si on considère que tous les humains sont égaux en termes d’émissions de gaz à effet de serre, ça ne donne pas le même chiffre que si on maintient les inégalités actuelles qui sont socialement inacceptables. Nous sommes partis sur un scénario intermédiaire qui nous paraissait réaliste, à savoir que chacun va réviser ses émissions de manière proportionnée, ce qui va permettre de réduire les inégalités.

Puis, on a choisi d’adopter une réflexion en matière d’empreinte carbone, c’est-à-dire en intégrant la consommation. Se cantonner à une approche par la production, c’est trop simple car ça permet de se dédouaner et de se dire qu’on a une politique climatique ambitieuse seulement parce qu’on a délocalisé, alors qu’en réalité c’est nous qui consommons les smartphones et les vêtements fabriqués en Asie. Inclure nos importations, ça rajoute 40 % d’émissions de gaz à effet de serre.

Ensuite, on a choisi parmi les différents scenarii proposés par le GIEC dans son rapport 1,5 °C. Pour rappel, le GIEC propose plusieurs scenarii : un sans captage et stockage de carbone, un qui se base sur une utilisation raisonnée de ces techniques-là et deux qui y ont recours massivement. Le premier nous semble irréaliste car il implique de réduire les émissions de façon tellement drastique que ça semble impossible sans provoquer un conflit généralisé. Nous on a fait un calcul de coin de table, et on s’est rendus compte que sur les deux derniers, quand le GIEC dit qu’en 2050 il faut stocker 20 milliards de tonnes de CO2 dans l’atmosphère par des techniques du type bois-énergie avec capture et stockage de carbone, les fameux BECCS, ça suppose que la moitié de la surface agricole actuelle soit plantée d’arbres. Donc en gros ça veut dire de ne plus manger, ou en tout cas de revoir notre capacité à alimenter la population. Et puis, il faut se rappeler qu’on s’appuierait sur des technologies qui ne sont ni prouvées, ni matures, ni développées au niveau industriel, et que ces scenarii supposent de dépasser largement les 1,5 °C, certes provisoirement, mais sans garantie aucune de ne pas se retrouver face à des boucles de rétroaction qui rendraient plus difficile la redescente.

Donc on a plutôt choisi le scénario qui nous semble le plus raisonnable, qui, lui, prévoit de dépasser 1,5 °C légèrement au milieu du siècle pour redescendre à la fin du siècle. Enfin, la dernière hypothèse qu’on a retenu, c’est l’absence de mesures en matière de démographie, tout simplement parce que son impact est marginal en 2030. Selon le GIEC, en gros, entre une politique très ambitieuse sur la démographie et une politique où on laisse faire, ça varie entre 8 et 8,5 milliards d’êtres humains sur terre, donc pas grand’chose.

Et tout ça, ça donne quoi ?

On est arrivés au chiffre de 3,7 tonnes de CO2 par français en 2030. On a choisi 2030 car c’est une année qui est beaucoup utilisée dans les objectifs au niveau français, mais aussi européen et international, mais également parce que c’est du court terme. On arrive à se projeter dans dix ans alors que 2050 ça parait loin. 2030, ça permet de montrer que les mesures drastiques dont on parle doivent être prises sur un temps relativement court.

Une fois qu’on a eu ce chiffre, on s’est demandé comment répartir ces 3,7 tonnes de CO2 et on a choisi de faire un peu comme la Stratégie nationale bas carbone (SNBC) française, c’est-à-dire de diviser par secteur et de chercher comment réduire notre empreinte carbone au sein de chacun de ces secteurs. Le premier résultat global auquel on arrive, c’est qu’en 2030, on doit être deux fois plus ambitieux que la trajectoire de la SNBC si on veut être cohérent avec les hypothèses qu’on vient d’exposer.

Ensuite, secteur par secteur, on a essayé de calculer à combien d’émissions de gaz à effet de serre on a droit et comment il faut faire pour parvenir à réduire. Pour ça, on a eu une approche inverse de celle de négaWatt qui dit : d’abord on fait de la sobriété, puis de l’efficacité et ensuite des renouvelables. Nous, on a cherché le maximum qu’il est possible de développer en efficacité, en considérant que le reste de l’effort devait être fait en sobriété.

Prenons l’exemple du secteur des bâtiments : on considère qu’on peut faire 1 million de rénovations énergétiques par an. C’est déjà ultra-ambitieux car l’objectif national aujourd’hui c’est 500 000 rénovations par an, or on ne parvient à en faire que 250 000, et elles ne sont pas toutes performantes. En fonction des sources, on serait à 40 000 rénovations performantes, et selon Dorémi, le programme de rénovation de l’institut négaWatt, à 10 ou 20 000 très performantes sur les vingt dernières années, donc rien du tout ! Et même si on rénove et si on change les systèmes de chauffage, ce n’est pas suffisant ; il faut faire des mesures de sobriété.

Elle se concrétiserait comment, cette sobriété ?

Déjà, la loi dit qu’on n’est pas censés chauffer à plus de 19 °C, alors qu’en moyenne on chauffe à 21 °C. La première mesure c’est de revenir à 19 °C, mais même là ce n’est pas suffisant et au bout d’un moment on doit passer à 17 °C. Et pour que ce soit respecté, il faut qu’on puisse imposer une sorte de couvre-feu thermique où à partir de 22 h la température diminue. C’est avec ces raisonnements qu’on est parvenus à atteindre des mesures concrètes.

Un autre enjeu par exemple c’est qu’on doit chauffer moins par personne. Aujourd’hui, on a trop de surface par habitant. Donc soit on a des pièces non chauffées, comme des pièces d’été qu’on n’utilise pas l’hiver ou la cuisine en considérant qu’elle se chauffe toute seule avec le four, soit il faut que les gens se remettent à cohabiter pour vivre plus nombreux sur la même surface. On peut faire ça via la mixité intergénérationnelle, en retrouvant deux ou trois générations par habitat comme cela se faisait avant, plutôt que de mettre les personnes âgées en maison de retraite, ou alors par de la mixité intra-générationnelle, en poursuivant le système de colocation que les gens expérimentent beaucoup quand ils sont étudiants mais arrêtent très vite quand ils vont dans la vie active.

Chercher à illustrer les chiffres par secteur avec des mesures, c’était pour que les gens comprennent bien tout ce que ça suppose quand on dit : “on va rénover un million de logements”, et ne pensent pas que si on le dit c’est juste que c’est faisable sans modifier profondément la façon dont on fonctionne. Pour poursuivre l’exemple du secteur de l’habitat : il fallait aussi montrer qu’en se fixant un tel objectif, cela suppose de former 50 000 artisans du bâtiment en plus chaque année et que ceux-ci se répartissent partout sur le territoire. Aujourd’hui, on a un peu la vision que l’emploi c’est le tertiaire, tout le monde derrière son ordi, mais en fait il va vraiment falloir retrouver des emplois de terrain, les pieds dans la boue.

Il va falloir repenser toutes nos manières de penser. Par exemple, le rêve du pavillon individuel isolé en banlieue avec 200 m2 de jardin, c’est pas compatible. Il faut arrêter de construire ça dès aujourd’hui car ça consomme trop d’énergie, ça suppose de se déplacer en voiture, etc.

Mais on est vraiment en mesure de mettre en œuvre ce programme hyper ambitieux ?

Tout ce travail, il permet de montrer que le chemin pour rester sous la barre de 1,5 °C est compliqué et suppose de revoir notre rapport à des éléments fondamentaux. La croissance à tout prix, l’augmentation du pouvoir d’achat : tout ça c’est incompatible. Evidemment, on ne le dit jamais. À la télé, on dit toujours : ”Poursuivez la croissance et augmentez le pouvoir d’achat !” et pas “Diminuez les gaz à effet de serre, par contre voilà ce que ça implique”.

En réalité, le temps de réfléchir et les deux, trois ans qu’on perd à ne pas mettre ces mesures en place vont faire que l’objectif est quasi inatteignable. Pourtant, le chemin que l’on décrit reste celui qu’il faut prendre car chaque dixième de degré compte. Si on atteint 2 °C, c’est déjà mieux que 2,5 °C, etc.

Une autre difficulté bien sûr c’est que la France, c’est seulement 1 % des émissions de gaz à effet de serre mondiales. On n’est qu’une goutte d’eau ! C’est pour ça qu’il faut enclencher une dynamique internationale et bien entendu il y aura une certaine inertie, d’autant que certains pays n’ont pas une culture de réduction des émissions de gaz à effet de serre, comme on peut avoir quand même en Europe.

Atteindre tout ça est un travail extrêmement ambitieux, et pourtant nécessaire. En parallèle, au-delà de la diminution de nos émissions, c’est vital de penser l’adaptation. Et ça aussi on le fait très mal. Pour caricaturer, on est en train de diminuer nos émissions de gaz à effet de serre pour atteindre +4 °C et on s’adapte à un monde à +1,5 °C, alors qu’on devrait faire le chemin inverse.

Jusque là, on cherchait surtout à souligner la responsabilité des multinationales pollueuses et des dirigeant⋅e⋅s, notamment pour contrecarrer une approche qui prônait essentiellement des éco-gestes individuels. Là, on a le sentiment que la responsabilisation individuelle est particulièrement soulignée : est-ce parce que c’est le message qu’il faut faire passer dans l’opinion publique ?

Encore aujourd’hui, nous sommes dans l’utopie de la croissance verte : c’est ça qui provoque une politique de petits pas. Bien évidemment, les gestes individuels ne suffisent pas tant qu’on est face à un système capitaliste dont le modèle s’appuie sur l’extraction des ressources, et qu’aucune limite ne vient entraver sa capacité à générer de la pollution. On a trop tendance à vouloir culpabiliser l’autre, sans se rendre compte que le “système”, c’est d’abord l’ensemble des êtres humains. Si une entreprise fabrique un produit et qu’il ne se vend pas, elle fait faillite. C’est la base : aucune entreprise n’est indestructible, même si maintenant on a des entreprises “too big to fail” dont l’effondrement pourrait faire tomber un État. Mais n’empêche : le pouvoir est toujours entre les mains des gens, même si on essaie de bien leur cacher.

Notre parti pris à nous par rapport à cette responsabilisation des gens, c’est que tant qu’ils ne sont pas conscients de ce qu’il faut réellement faire, ils ne bougeront pas. Prenons l’exemple de l’avion. Le fait de dire qu’il faut arrêter de prendre l’avion nous a valu beaucoup de critiques car les gens voient ça comme une liberté fondamentale. Donc on pourra toujours dire à Air France d’arrêter ses vols ou à Airbus d’arrêter de construire des avions, mais ça ne servira à rien tant que les gens n’auront pas compris que ce n’est plus possible de prendre l’avion. C’est pour ça qu’il faut aider l’État à mettre des choses en place, car c’est ça le rôle de l’État : des gens qui s’organisent collectivement pour se donner des contraintes car ils savent qu’individuellement ils ont peut-être du mal à les respecter.

Et justement, dans le scénario et l’éventail de mesures que vous proposez, on a l’impression qu’il y a la nécessité de structures sociales solides permettant leur mise en place : est-ce que ça veut dire qu’on a nécessairement besoin d’un État fort ?

La vraie question c’est comment on considère l’État. Avec l’exemple de l’avion, on voit bien qu’il faut que les gens soient responsables et comprennent concrètement qu’on ne peut plus être dans un système de croissance et exiger du pouvoir d’achat. Attention, ce n’est pas incompatible avec du mieux-vivre. Il faut arrêter de penser qu’on vit mieux parce qu’on achète plus ! D’ailleurs, je propose de renommer le “pouvoir d’achat” par le terme “d’asservissement par l’achat”. Plein de gens en ont marre d’être asservis par l’achat. Il faut qu’on accepte le fait d’être dans une société de décroissance choisie. Rechercher la simplicité n’est pas incompatible avec le fait de vivre mieux, ça ne veut pas dire une situation apocalyptique.

Par contre, on ne connaît pas la démocratie comme système de gestion de la décroissance. Aujourd’hui, notre démocratie représentative est faite pour gérer une société de croissance où chaque année on a un petit plus, et on se demande qui va en bénéficier. Dans cette perspective-là, c’est facile d’accepter les inégalités : tu peux accepter qu'untel en aura plus, mais parce que tu sais que toi aussi tu vas en avoir quand même un petit peu. Au final personne ne régresse, c’est juste que les gens ont le sentiment de perdre des choses parce que l’augmentation de leurs besoins, imposée par la publicité notamment, augmente plus vite que leur capacité à assouvir ce besoin. Mais globalement on a plus de choses aujourd’hui qu’avant.

Dans la gestion de la décroissance, c’est différent : on doit répartir chaque année qui aura un peu moins qu’avant. On a jamais été confronté⋅e⋅s à ça, on ne sait pas faire ! Ça veut dire qu’il faut une démocratie différente, qui soit capable de gérer ça. Ça veut aussi dire quelque chose de fondamental : tu ne peux pas accepter d’inégalités dans une démocratie en décroissance. Tu ne peux pas accepter que toi tu vas perdre plus et que quelqu’un d’autre va gagner. Tu as besoin que tout le monde perde pour ne pas te sentir lésé, et que tout le monde perde la même chose proportionnellement. Aujourd’hui, on est dans un entre-deux : on a du mal à conserver une croissance et ce qui coince c’est le rapport aux inégalités qui sont exacerbées, ce que les gens ont de plus en plus de mal à tolérer.

Une démocratie en décroissance, ce n’est plus une démocratie de partis, mais de citoyens. Si on n’a plus des gens qui sont dans une perspective de faire carrière sur le long terme mais plutôt des gestionnaires de la société de décroissance pour qu’elle soit le plus possible acceptée par tout le monde, ça peut marcher. Ce qu’il faut, c’est que collectivement les gens puissent se mettre des contraintes. Ça ne veut pas dire qu’il faut un État autoritaire, mais que collectivement on soit en mesure de se mettre des contraintes fortes.

Certain⋅e⋅s trouvent vos mesures liberticides. Vous répondez quoi ?

On a été attaqués sur ça et on essaie de montrer que non, qu’il s’agit bien de gérer collectivement les contraintes. Mais au-delà du sens philosophique de liberté, concrètement c’est quoi ? Toute ma vie est régulée par des normes, des contraintes, des lois, autant de choses qui font que je ne suis pas libre de faire ce que je veux quand je veux. Tout est fait de contraintes. Il y a des gens qui disent “Se déplacer en avion, c’est une liberté fondamentale, et j’exige de continuer à en avoir le droit.” Bon, déjà, il n’y a qu’un humain sur sept qui a déjà pris l’avion. En France, il n’y a qu’une personne sur deux qui prend l’avion. On ne peut pas dire que ça fait partie des libertés fondamentales ou des droits fondamentaux des êtres humains comme le fait d’avoir le droit de respirer un air sain ou de boire de l’eau. Et puis j’ai jamais entendu, ou très marginalement, dire qu’ils prenaient l’avion pour prendre l’avion parce qu’ils kiffaient ça.

En réalité, ce que veulent les gens c’est consommer du déplacement : partir loin et vite, et ça ne peut se faire qu’en avion. C’est là où en fait collectivement on peut se demander ce qui nous semble fondamental. Si tu convertis l’interdiction de l’avion en interdiction de se déplacer, ça pose problème aux gens et c’est compréhensible. En plus, dans une société de déclin où on veut éviter les conflits, avoir du brassage culturel c’est super important. Mais continuer à aller loin ne veut pas dire forcément prendre l’avion. Consommer du déplacement ce n’est pas quelque chose de kiffant en soi. Par contre, voyager, oui, c’est intéressant. Mais aujourd’hui on ne voyage jamais : on ne prend pas le temps. Changer ça, ça suppose de repenser notre organisation collective. Quand tu as deux, trois semaines de vacances, tu ne peux que consommer du déplacement. Si on veut voyager sans prendre l’avion, ça veut simplement dire qu’il faut aussi qu’on revoie notre rapport au travail, ou plutôt à l’asservissement par le travail.

Au fond, sur chaque mesure où il y a marqué “interdiction”, c’est plutôt l’occasion de faire le point sur nos besoins fondamentaux pour voir comment on continue à les assouvir en retirant la partie superficielle qui est la plus émettrice de gaz à effet de serre.  

Tu parlais des inégalités et du fait que dans une société de décroissance, il fallait que chacun perde la même chose proportionnellement pour conserver un sentiment de justice. En quoi cette trajectoire peut permettre la résorption des inégalités  concrètement, et quelles seront les limites ?

Déjà, il faut relativiser le terme “perdre”, je n’ai pas le sentiment, aujourd’hui, qu’à chaque fois que le PIB augmente, on y gagne quelque chose. En tout cas, on n’est globalement pas plus heureux, pas véritablement plus épanoui, plutôt plus anxieux et toujours aussi dépendant d’une activité rémunératrice, dont le sens laisse de plus en plus de gens perplexes. Donc décroître, c’est surtout redevenir raisonnable dans sa consommation d’énergie, donc dans la quantité de choses qui vont être produites pour nous.

Aujourd’hui, pour schématiser, notre consommation est faite de besoins, plus ou moins fondamentaux, et de superflu. Une part significative de notre activité consiste à faire du superflu un besoin. Ça, c’est la première chose que nous devons arrêter, c’est de nous obliger à avoir de nouveaux besoins qui n’ont rien de nécessaires. Attention, je ne dis pas que les innovations ne servent à rien, mais que certaines de nos pratiques sont parfois superflues. Prenons l’exemple de notre rapport aux habits. Les vêtements sont un besoin des humains. D’abord physique, nous devons nous couvrir pour nous maintenir au chaud. Ensuite social, nous véhiculons pas nos vêtements un “style”, une appartenance à tel ou tel groupe, c’est depuis longtemps un marqueur de notre identité. Là on reste dans le besoin. Le superflu, c’est le fait qu’on achète en moyenne 20 kg de vêtements neufs par an et par personne. Que presque un quart des vêtements achetés ne sont jamais mis ou très peu. À quoi ça sert de dépenser de l’argent, de créer des flux de matières et d’énergie, uniquement pour posséder puis jeter un vêtement ?

Si je parle de ça, c’est que j’ai le sentiment qu’une grosse partie de notre perception des inégalités provient de la gestion du superflu. Dans les pays riches, comme chez nous, les besoins de base sont couverts pour pratiquement tout le monde. Les inégalités arrivent par le fait que certains se limitent aux besoins de base, alors que d’autres repoussent toujours les limites du superflu.  

De mon point de vue, la gestion de la décroissance, c’est décider collectivement de ce que nous considérons comme des besoins de base et nous assurer que tout le monde puisse les conserver. La décroissance intervient donc sur le superflu et les contraintes que nous nous mettrons collectivement viseront à limiter la part de superflu d’un individu.

On peut traduire ça sur les salaires. Aujourd’hui, nous avons un salaire minimum et pas de salaire maximum. C’est quelque chose de possible dans une société dont le PIB est en croissance. Mais ça devient impossible en décroissance. La décroissance du PIB, c’est la diminution de la masse globale de salaire. Alors, comment gère-t-on le fait que les gens auront globalement moins de salaire ? Soit vous faites sauter le salaire minimum, soit vous mettez un maximum de gens au salaire minimum pour que quelques-un⋅es puissent continuer de se gaver, mais je ne vois pas comment ces deux options peuvent être acceptées socialement ; soit vous fixez un salaire maximum et automatiquement ça réduit les inégalités.

La limite de tout cela, c'est que plus nous attendons, plus nous devrons revoir à la baisse nos besoins de base. C'est ça le drame du changement climatique et de l'érosion de la biodiversité. Parce qu'on n'ose pas franchir le pas, qu'on poursuit notre utopie de la croissance infinie, qui ne nous apporte finalement plus grand’chose collectivement, nous diminuons ce que nous pourrons faire plus tard et nous accélérons le rythme auquel nous devrons nous priver du superflu.

Cet article a été originellement publié dans sa version courte dans le journal La Baleine des Amis de la Terre. Nous en présentons ici la version longue.

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