Loi de sécurité globale: pourquoi l’application UVP (Urgence Violences Policières) est-elle invisibilisée?

Pour des raisons que nous ne comprenons pas, nous sommes évincés de cette séquence qui voit les forces de contestations se mobiliser comme jamais. Les médias qui cherchent à informer sur les acteurs luttant contre la proposition de loi sécurité globale, nous «oublient». Les organisateurs des mobilisations qui s’activent pour faire converger les syndicats, partis politiques, et autres structures, nous évitent.

C’est pour moi une joie immense de voir que près de 500 000 personnes ont investi les rues partout en France ce samedi pour dénoncer les violences policières et protéger les libertés individuelles et de la presse. C’est même une fierté, après tout le travail accompli. 

Cette forte mobilisation est effectivement la récompense de plusieurs années de militantisme auquel le collectif Urgence Notre Police Assassine s’est dévoué. Depuis la mort de mon frère Amine en 2012, je n’ai cessé d’alerter les médias, d’écrire aux familles, d’interpeler le pouvoir, sur les violences et exactions commises par les forces de l’ordre. Même si le tueur de mon frère a été reconnu coupable et condamné aux assises, mon combat ne s’arrête pas là, car d’autres familles perdent l’un des leurs chaque mois, chaque année, alors il faut se battre encore.

C’est pourquoi nous avons créé l’application Urgence Violences Policières (UVP).

Filmer la police est une exigence que nous portons depuis des années, car nous savons que, en particulier dans les quartiers, les abus sont légion, et que seules des images captées par vidéo permettent de briser l’omerta imposée par la police. Ces images sont produites en justice pour apporter la preuve d’une infraction commise par les fonctionnaires de police, et elles circulent sur les réseaux sociaux pour alerter l’opinion publique sur la réalité de la violence exercée par l’État chaque jour. L’application UVP a donc été lancée en mars dernier pour donner la possibilité à toute personne de filmer la police pour, peut-être, sauver une vie.

Malgré tout cela, et en dépit de la centralité de notre collectif dans le débat actuel, force est de constater, que pour des raisons que nous ne comprenons pas, nous sommes évincés de cette séquence qui voit les forces de contestations se mobiliser comme jamais. Les médias qui cherchent à informer sur les acteurs luttant contre la proposition de loi sécurité globale, nous "oublient". Les organisateurs des mobilisations qui s’activent pour faire converger les syndicats, partis politiques, et autres structures, nous évitent. Si effectivement, nous ne comptons pas trop sur les grands médias pour valoriser notre existence, nous sommes plus que surpris par l’attitude du collectif organisateur qui ne peut pas feindre d’ignorer notre existence. 

Pourtant notre légitimité est incontestable. Non seulement, l’idée de filmer la police, d’encourager les citoyens à le faire et de leur en donner les moyens est au cœur de notre action, mais c’est une capture de vidéo de la police dans ses basses œuvres qui m’a valu une garde à vue en juin 2017, alors que j’étais dans mon bon droit. De plus, c’est en ciblant expressément notre application Urgence Violences Policières, lancée deux mois plus tôt seulement, que Le député Éric Ciotti avait déposé une proposition de loi le 26 mai 2020. Son but : interdire pénalement la diffusion de l’image de policiers et gendarmes et rendre notre application illégale. 

Aussi, je m’interroge. Pourquoi sommes-nous exclus des espaces où se décident ces mobilisations ? Pourquoi la lutte pour les libertés à laquelle je souscris complètement s’est-elle imposée sur la lutte contre les violences racistes qui visaient d’abord les quartiers populaires ? Pourquoi UNPA doit-il se battre pour prendre la parole, comme ce fût le cas devant l’Assemblée nationale ou samedi lors des prises de parole ? Pourquoi Franco Lollia de la Brigade Anti Négrophobie (BAN), militant chevronné qui n’a attendu ni les Gilets Jaunes ni la Loi de sécurité globale pour combattre les violences policières, a-t-il été empêché de s’exprimer ? Pourquoi cette gêne et tous ces regards fuyants ? Autant de questions qui méritent des réponses claires même si une hypothèse fait son chemin : peut-être subissons-nous le sort de tout collectif des quartiers qui ne fait allégeance ni aux forces politiques de gauche ni aux syndicats ?

 

Amal Bentounsi

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.