Travail des enfants en Bolivie - Un autre regard

Il y a un an, la Bolivie adoptait une loi qui autorise le travail des enfants à partir de 10 ans, faisant de ce pays l’unique au monde à l’autoriser avant 14 ans. Après le tollé international, retour sur cette loi controversée, à hauteur du regard des enfants.

 © Amanda Chaparro, 2015 © Amanda Chaparro, 2015

 

 

 

 

 


« Je travaille depuis que j’ai des souvenirs »,
lâche dans un sourire malicieux Jorge Luis, avant de se remettre à arpenter un des principaux carrefours de la ville d’El Alto, à la recherche de passagers. Survêtement impeccable, baskets à la mode, il n’a pas tout à fait le look que l’on imagine d’un enfant travailleur. Pourtant, issu d’une famille pauvre, il jongle depuis tout petit entre trois boulots : crieur dans les minibus, cireur de chaussures et aussi clown pour  fêtes d’anniversaire. Tout cela, sans jamais abandonner les bancs de l’école. « Je m’organise, je me lève à 6 heures du matin, je pars à l’école et ensuite je vais travailler jusqu’au soir. Quand je rentre chez moi, je fais mes devoirs et le lendemain, c’est reparti.» Ses deux parents travaillent mais leur salaire ne suffit pas à faire vivre la famille de cinq enfants. « Avec mon travail, je subviens à mes besoins, je ne dépends de personne », déclare-t-il fièrement. Jorge Luis gagne environ 70 bolivianos par jour (environ 10 euros).

Longue lutte

Comme lui, 850 000 enfants boliviens travaillent, soit plus d’un quart de la tranche d’âge des 5 à 17 ans[1]. La Bolivie est un des pays qui comptent le plus d’enfants travailleurs en proportion à sa population[2]. En août dernier, contrevenant à la Convention 138 de l’Organisation international du travail (OIT), le gouvernement modifie le Code de l’enfance et de l’adolescence. Ce dernier autorise - dans des cas exceptionnels (cf. ci-dessous) - le travail des enfants à partir de 10 ans. Une loi choquante aux yeux du reste du monde. L’aboutissement pour les jeunes travailleurs (les « Nats[3]») de longues années de lutte.

Car la réforme de l’âge du travail émane d’une demande des enfants eux-mêmes. Regroupés au sein de leur propre syndicat, l’Unatsbo, ils militent depuis le début des années 2000 pour le droit à travailler et à être protégés. Devant le refus du gouvernement de prendre en compte leurs revendications, ils organisent une manifestation à La Paz en décembre 2013, manifestation durement réprimée par les forces de l’ordre. Après cet événement amplement médiatisé, le Président Evo Morales décide de les recevoir. S’ensuivent de longues négociations avec les parlementaires, débouchant sur le nouveau code des enfants et adolescents, entré en vigueur le 6 août 2014.

 « Intérêt supérieur de l’enfant »

Sur le terrain, loin de la polémique, de nombreux professionnels travaillant avec les enfants travailleurs, soutiennent loi, parfois à demi-mots. Jorge Domic, lui, ne fait pas de détours : « Cette loi va dans le bon sens », affirme-t-il. Psychologue de la Fondation la Paz, il travaille depuis plus de trente-cinq ans avec des enfants et jeunes adolescents en situation d’exclusion. « C’est une loi pragmatique qui cherche à protéger les enfants qui travaillent, explique-t-il. Avant de rappeler : « Il y a une réalité bolivienne. Celle d’un des pays les plus pauvres d’Amérique latine. Les conditions matérielles ne vont pas s’améliorer du jour au lendemain. On calcule que pour éradiquer totalement la pauvreté, même avec 6% de croissance annuelle et des programmes de redistribution, cela prendrait dans le meilleur des cas 80 ans. Donc la question est : en attendant, on fait quoi ? Quel est l’intérêt supérieur de l’enfant ? Qu’est ce qui peut garantir ses droits ? ».Selon lui, la loi répond à ces questions en apportant juridiquement plus de protection aux jeunes.

Travailler pour aller à l’école

Un avis que partage Deivid Pacosillo. Ancien travailleur des rues, aujourd’hui, il se souvient : « Quand je travaillais petit il y a 10 ans, il y avait plus de violence dans la rue. Les employeurs profitaient de nous, parfois ils ne nous payaient pas et on n’avait nulle part où se plaindre. Maintenant on peut se défendre, on connaît nos droits, on a du soutien ». Selon lui, la réforme du Code des enfants va leur faciliter l’accès au soin dans les hôpitaux et un revenu juste garanti.

Pour beaucoup d’enfants, travailler est la condition sine qua non pour continuer à étudier. « Sans l’argent que j’apporte, mes parents ne pourraient pas me payer mes fournitures scolaires ni l’uniforme. Je ne pourrais pas aller à l’école », explique Anna, 11 ans, tout en vendant des friandises sur une des principales artères de la capitale. Ses parents reçoivent l’allocation Juancito Pinto de 200 bolivianos par an pour chaque enfant scolarisé, mais cela ne couvre pas toutes les dépenses. Sa grand-mère, venue lui apporter son déjeuner, trouve cela normal que les enfants travaillent, elle qui a travaillé toute son enfance. « Il faut qu’ils puissent avoir le droit à la fois de travailler et d’aller à l’école ».

Ce point de vue a du mal à passer alors que la vision abolitionniste du travail des enfants prédomine. Pourtant, selon Jorge Domic, il faut se garder de « voir le travail des enfants comme le mal absolu ». Selon le psychologue, la loi a été mal comprise à l’étranger. « On fait souvent l’amalgame entre travail et exploitation ». Avant de rappeler que le texte interdit toute forme d’exploitation et de travail forcé. Des situations malheureusement loin d’être anecdotiques si l’on se réfère à une étude du Défenseur du peuple qui recense que l’immense majorité des enfants travaillerait dans des activités dangereuses[4].

A l’opposé de cela, « il existe un travail qui est positif et qui peut servir au développement de l’enfant, explique M.Domic. Par exemple, on accepte très bien en Occident le travail intellectuel de l’enfant. Ici, dans la culture indigène aymara, le travail a une valeur positive. C’est une activité qui génère du lien social, prépare l’enfant au monde adulte, lui apprend à acquérir une conscience sociale. » Le président indigène Evo Morales, qui a lui même travaillé étant petit, a à cet égard été un allié pour les Nats. « Evo nous comprend, il est Aymara comme nous, il combine valeurs modernes avec nos valeurs andines », estime Deivid Pacosillo.

« Signal négatif »

Cet argument culturel, l’Organisation internationale du travail le conçoit. Mais il ne suffit pas, selon José Ramirez Machado, cadre au siège de l’OIT à Genève. « Avec cette loi, le gouvernement envoie un signal négatif aux enfants et aux familles », estime-t-il. « Il faut avant tout mettre les moyens dans l’éducation et encourager la scolarisation sinon c’est faire porter le fardeau de la pauvreté sur les enfants ».

Mais Jorge Domic interroge : « Que se passerait-il si l’enfant n’allait pas travailler ? Selon lui, les études montrent que dans ces cas de situation de pauvreté, si l’enfant ne travaille pas, la dénutrition augmente. « Aussi, que se passe-t-il si le travail des enfants est interdit et poursuivi, comme c’est le cas en Colombie ? Eh bien les enfants travailleurs entrent dans la clandestinité et c’est là que cela devient dangereux car ils sortent de l’espace public ».

L’Unicef, elle, redoute que la loi n’encourage le travail des jeunes mineurs. Et que « l’exception ne devienne la règle », commente Xavier Sire, membre du bureau bolivien de l’organisation onusienne. Avant de rappeler que l’Etat s’est par ailleurs engagé à éradiquer le travail infantile en s’attaquant aux facteurs déterminants : notamment la pauvreté et les failles du système éducatif. Xavier Sire déplore aussi le « manque de moyens des services de défense de l’enfance » qui ne sont pas en mesure de contrôler et d’encadrer de manière efficace le travail des Nats.

Ecole de vie

Conscients des débats qui agitent les esprits, les enfants entendent bien y participer. Ils rejettent la vision misérabiliste et victimaire que l’on porte sur eux. « On se sent dignes et fiers de travailler, d’aider notre famille et d’être indépendants financièrement », raconte Scarlett, qui a travaillé comme jongleuse de rue toute son enfance. Et d’ajouter : « L’enfant travailleur connaît la valeur des choses, connaît le sens de l’effort. Cela fait de nous des personnes plus responsables, plus solidaires, plus matures. », affirme-t-elle.

Alors que Jorge Luis file vers le chemin de l’école, il déclare : « Au lieu de nous discriminer on devrait nous valoriser car la majorité d’entre nous fournit un double effort : travailler tout en continuant à étudier ».

Reportage publié en juin 2015 dans Le Courrier Suisse : http://www.lecourrier.ch 

 

 

Ce que dit la loi

La réforme du Code de l’Enfance et de l’Adolescence est adoptée en juillet 2014 et entre en vigueur le 6 août. Selon la loi, l’âge minimum légal est conservé à 14 ans mais la loi fixe deux exceptions : « les enfants et adolescents de 10 à 14 ans pourront travailler à leur compte et les adolescents de 12 à 14 ans pourront travailler pour une tierce personne », à la condition que cette activité ne nuise pas à leur droit à l'éducation et qu'elle ne soit pas dangereuse.

 La loi donne aussi desdroits à l’enfant. En cas d’emploi salarié, le salaire minimum est fixé à 207 dollars, identique à celui des adultes et la journée fixée à 6 heures maximum au lieu de 8 heures. L’employeur est également obligé de signer un contrat de travail et d’inscrire l’enfant au système de santé. Pour les enfants travaillant à leur compte, les parents doivent garantir un temps pour la scolarisation, les loisirs et la culture.

Interdictions formelles : travail sans volonté de l’enfant (forcé), travail de nuit, travaux dangereux assimilés à de l’exploitation (récolte de canne à sucre, travail dans les mines, les briqueteries, ramassage d’ordures, etc.). Les services de défense de l’enfance sont chargés d’autoriser ou non le travail des enfants, après une enquête préalable au sein du foyer familial pour attester que l’enfant à la capacité physique et mentale d’exercer un travail.

 

  


[1] Enquête nationale du travail infantile, réalisée en 2008 par l’Institut National de la Statistique et l’Organisation internationale du travail.

[2] A titre de comparaison la moyenne de l’Amérique latine se situe à 8,8% pour cette tranche d’âge et la moyenne de l’Afrique s’élève à 21,4%

[3] En espagnol, Nats: Niños y adolescentes trabajadores. Enfants et adolescents travailleurs.

[4] Selon le Défenseur du Peuple, « 87% des enfants font un travail qui met en danger leur santé, leur intégrité physique, mentale et leur dignité. Sont considérés comme dangereux les travaux dans la récolte de la canne à sucre, la mine, la pêche, les briqueteries, la vente de boissons alcooliques, le ramassage d’ordure, le ménage dans les hôpitaux, le travail domestique et les crieurs dans les transports ». Il s’agit de 87% de la classe d’âge des 5-17 ans. (http://www.defensoria.gob.bo/sp/datos_ninas_ninos_adolescentes.asp)

 

 

 



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