OUVRIR LA VOIX J-18

Bienvenue dans ma chronique quotidienne (ou presque) de la sortie en salles d’#OuvrirLaVoix. Après 4 ans de larmes, de sueur et de sang, une obtention de visa d'exploitation encore inconcevable l'an dernier et la création d’une boite de production/distribution : Bras de Fer. Nous y voilà, enfin presque, il faut tenir jusqu'au 11 octobre. Ouvrir La Voix sort bel et bien en salles en France!

"Quand ton corps te parle, arrête-toi avant qu'il crie" (proverbe amandinien, début XXIè siècle)

 

J'ai donc disparu de ma chronique, pendant 8 jours et si vous me suivez sur d'autres canaux de communication, vous saurez que je n'étais pas à Copacabana mais en plein tourbillon de début de promo médiatique. J'étais aussi, voire surtout, au bord du burn-out et j'ai donc abandonné ma colonne nocturne de confessions publiques sur ma vie de femme-orchestre découvrant les joies du métier de distributrice de film/attachée de presse.

J'ai atterri en France samedi 9 septembre, la projection presse avait lieu le 12 septembre, il fallait récupérer puis envoyer les affiches aux salles, récupérer les DCP du film, mais il y avait un problème avec les fichiers SME (sous-titres pour personnes sourdes et malentendantes) donc ils n'étaient pas prêts et les salles demandent le film, les bande-annonces n'étaient pas encore parties non plus, la logistique (transports, hébergements, répartition des coûts entre les assos, cinés et moi) requérant moult négociations... sur 6 pays (France, Suisse, Belgique, Allemagne, Angleterre et Canada) !!! Et je devais préparer mon intervention pour la conférence inaugurale du Center for Intersectional Justice (CIJ) de Berlin, le 16 septembre, donc une semaine pile après mon arrivée ; le tout, en commençant à donner deux interviews par jour. Rien que de l'écrire, j'ai une remontée d'angoisse.

J'arrivai à Berlin le 14 car je devais donc rencontrer des personnes avec qui je coordonne une projection le 5 décembre. Je commençai à me sentir faible ce soir-là et essayai de conserver des forces, mais j'avais des millions de mails et autres coups de fils à gérer, donc vendredi 15 au soir, le rhume s'abattait sur moi de toutes ses forces, avant de me faire passer une nuit blanche d'enfer et de fièvre qui sur les coups de 5h du matin me poussait à jeter l'éponge, finir de préparer mon intervention qui aurait lieu quelques heures plus tard, alors que ma voix avait quasiment disparu.

Et oui, depuis l'époque du Conservatoire, un nouveau mal me prend en cas de grosse fatigue/grand stress : je perds ma voix. Vous remarquerez l'ironie qu'il y a à devenir aphone pendant la promo d'un film intitulé Ouvrir La Voix... Dieu merci donc, comme je connais bien mon corps et sa façon de somatiser, je sais aussi que l'huile essentielle de menthe poivrée, les boissons chaudes avec force miel et citron et certains échauffements vocaux peuvent me ramener à la vie au moins quelques heures, le temps d'une performance ou d'une conférence.  J'ai donc tenu le choc pour l'inauguration du CIJ et ai passé le reste de la journée au lit dans ma chambre d’hôtel. La magie des photos c'est qu'elles permettent de lisser l'histoire, j'ai presque l'air bien:

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À mon retour dimanche 17, à Paris, je décidai de nouveau de passer la fin de journée au lit, mais je continuai à bosser et manger n'importe quoi [comprendre me gaver, car j'appartiens à cette fraction de la population qui pratique le "stress-eating"]. Je n'écoutais donc pas mon corps et commençai gaiement mon marathon d'interview lundi 18, avec 3 médias par jours pour être exacte. Le plus difficile avec ce film est qu'étant donné les thématiques abordées et ma volonté de toucher le public le plus large possible avec cette sortie en salle, je dois m'adonner à une pédagogie/gymnastique mentale de l'enfer.

Imaginez sur une journée, vous entretenir avec le magazine de la CGT, Paris Match et le magazine TroisCouleurs (pendant une à deux heures, à chaque fois, car non contente d'être bavarde, je ne suis pas accompagnée d'une attachée de presse, qui peut venir couper court aux entretiens, donc même en triturant mon téléphone, je ne peux pas m'échapper si facilement ou j'oublie de le faire, alors que je suis épuisée). J'enregistre d'ailleurs tous ces entretiens car il me faudra ensuite passer les articles à la loupe et ressortir mes propos originaux comme preuve si je devais être mal retranscrite et/ou avoir du mal à les faire modifier. Je suis peut-être seule la plupart du temps mais pas fraîchement tombée du nid ;)

Cette promo s'apparente à du funambulisme car si je devais parler d'une fiction qui traite d'une histoire d'amour, ce serait moins fatiguant et dangereux mais expliquer les questions raciales, de genre, etc., pour les franges de l'extrême-gauche qui, comme leur copain Rufin qui ne comprend toujours pas pourquoi il devrait soutenir la famille d'Adama Traoré, ont du mal à lâcher le "la classe avant tout" ; puis peser chacun de mes mots #punintended -après avoir passé des mois à tergiverser si Paris Match et son tirage à 500 000 exemplaires valaient que je me mette en péril éthico-politique- , signifie donner des interviews sous haute tension (en tout cas, pour moi). S'il est important dans mon plan de comm' de prouver que ce film est universel et donc de ne pas me limiter aux rares médias français qui abordent correctement l'articulation race/classe/genre, Match représente plus qu'un challenge quand il s'agit de présenter un documentaire afroféministe. Heureusement, il y a eu quelques magazines culturels et de cinéma qui m'ont permis de parler de ce qui me botte vraiment : la dimension esthétique de mon film.

À partir de mardi, toutes ces sources d'angoisse croisées se sont concentrées dans mon abdomen et non contente de ne plus pouvoir avaler que du thé et du riz, des crampes d'outre-tombe et autres frissons et étourdissements se sont emparés de mon corps qui après avoir tenté de me signifier relativement en douceur qu'il n'était pas très content m'a dit : "Gurl, SIT YO ASS DOWN NOW". Alors, en dehors des interviews, à part dormir et me gaver d'huiles essentielles, je n'ai rien fait (debout ou assise, mais comme vous le savez, la magie des ordis portables c'est qu'on peut se faire une belle station de travail couché). Le maquillage, ibuprofène et/ou les plans larges ont fait le reste et j'ai donc pu enchainer une vingtaine d'interviews en dix jours, pendant qu'Enrico se chargeait de tout ce qui requiert de se déplacer et d'avoir de l'énergie. Comme toutes les grandes filles qui se respectent, j'ai aussi appelé ma mère à la rescousse pour qu'elle vienne passer la semaine d'avant la sortie du film avec nous, histoire que je reste en vie.

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J'ai aussi compris quand plusieurs personnes m'ont demandé si j'étais émue de voir mon film sortir en salles, que mon corps ne me parlait pas seulement de sa fatigue : il m'a forcée à faire un petit pas de coté et admettre qu'en effet, je suis plus qu'émue. J'ai ainsi réalisé en cours de semaine que j'allais fêter aujourd'hui les deux ans de la disparition de mon père. Le succès qui a tant tardé à accompagner mes créations et aventures précédentes l'aurait rendu tellement fier. Je suis presque plus triste qu'il n'assiste pas à ce qui se passe que je suis heureuse de voir le film sortir en salles. Mais c'est la vie, on ne peut pas tout avoir. Il est donc parti juste avant que tout s'emballe et ne m'aura connu qu'en galère et marginalité, qui étaient paradoxalement mon "safe space", car si je sais lutter dans la boue, je suis par contre un peu perdue dans les draps en soie.

C'est aussi la dernière raison de mon trouble actuel. Je travaille depuis maintenant 11 ans sur les mêmes thématiques, mon mémoire de fin d'études à Sciences-Po en 2006 s'appelait "Les enjeux du traitement de la question coloniale dans la société française" et mon étude de cas portait sur la représentation visuelle des Noir.e.s depuis l'époque coloniale (dans la pub et le cinéma donc). J'ai passé près de 9 ans dans le rôle de l'outsider, au mieux et de l'extrémiste racialiste, le plus souvent, puisque ce qualificatif était celui réservé aux afroféministes dans certains médias il y a à peine 2/3 ans. Oh, cette période en 2015 quand la quasi-intégralité de notre entourage blanc a cessé de nous fréquenter, mon conjoint et moi, suite à mes articles sur Slate ( parler de blanchité en 2014-2015 vous valait des flopées de commentaires outrés, y compris dans mon entourage) et ne parlons même pas de ma déclaration publique de non-charlisme. Il y a aussi eu ma première descente de trolls sur Twitter, après mon dossier "Le discours sur l'excision doit changer", qui a bien entendu été suivie de vidéos diffamatoires et autres nombreux "raids" sur mon compte Twitter. Si vous n'avez jamais bloqué une centaine de personnes qui vous traitent de singe, de sale négresse qui ferait mieux de rentrer dans son pays ou d'aller bouffer des bananes, qui vous accusent de faire l'apologie des mutilations sexuelles -en ne vous ayant jamais lu, etc. etc. Il vous sera encore plus difficile d'imaginer l'absurdité de ma situation actuelle ou en l'espace d'un an, mon discours est devenu, non seulement acceptable, mais en plus recherché, voire plébiscité. Je ne sais encore que faire de ce revirement de situation, quand des médias qui, hier encore, nous traitaient de "concierges de la pensée" (nous, les afroféministes et/ou antiracistes "racialistes") et se passionnent tout à coup pour l'intersectionnalité et les femmes noires...

Si j'avais connu le succès en adaptant mon discours ou en changeant radicalement mes centres d'intérêt, ce serait moins troublant, mais quand je vois les personnes qui ont subtilement disparu de ma vie autour de 2014-2015, réapparaitre aujourd'hui et se passionner pour mon travail qui était pourtant là et le même ces dix dernières années ; je m'interroge. Le plus grand moment WTF? de cette semaine, reste sans aucun conteste la réception d'une photo d'une de mes connaissances FB concernant les suggestions littéraires et cinématographiques présentes dans la "boîte à outil de lutte contre les discriminations" distribuée par la Mairie de Paris cette rentrée. #OuvrirLaVoix y est mentionné comme référence sur l'afroféminisme, quand, cet été, mes camarades de Mwasi se sont retrouvées au cœur d'une polémique lancée par... Anne Hidalgo, Maire de Paris!

Institutionnalisation et dissonance cognitive Institutionnalisation et dissonance cognitive

 La dissonance est forte et si je comprends bien que les équipes municipales ont une certaine autonomie par rapport Mme la Maire, vous pouvez comprendre mon trouble face à une institutionnalisation de mon travail, en parallèle de discriminations subies par les femmes et militantes de ma communauté. Nous travaillons ensemble, à partir de différents angles mais sur les mêmes thématiques qui leur valent pourtant des menaces de la mairie et de la préfecture. Comment peut-on simultanément stigmatiser Mwasi et essayer d'empêcher l'organisation du festival Nyansapo, tout en recommandant mon film? C'est une vraie question, je ne comprends pas.

Je me suis aussi retrouvée à répéter cette phrase en interview qui m'agace, plus je la répète, car elle prend maintenant tout son sens : si mon film fonctionne en salle, la TSA (taxe sur l'audiovisuelle qui finance le CNC) lui sera appliqué et je vais donc faire rentrer de l'argent dans les caisses de l'institution qui a refusé de m'accompagner. Le CNC va gagner de l'argent avec mon film auto-produit, mon ulcère en réveil et mes insomnies. Let That Sink In.

Oui, je suis émue et même dans une confusion de sentiments que j'ai encore du mal à nommer.

 

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