Amar Bellal
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Billet de blog 16 oct. 2017

Intrusions de Greenpeace dans les sites nucléaires : exploit ou opération de com'?

D'après Greenpeace, les sites nucléaires civils ne seraient pas suffisamment protégés d'attaques extérieures possibles (terroristes notamment). Qu'en est-il vraiment? Les intrusions récentes de Greenpeace reproduisent elles vraiment les conditions réelles d'un acte terroriste?

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Les médias ont largement fait échos du rapport de Greenpeace faisant passer l'idée que les sites nucléaires civils ne seraient pas suffisamment protégés d'attaques extérieures possibles (terroristes notamment). Il y a une règle simple dans ce genre d'annonce : une organisation antinucléaire comme Greenpeace ne peut que produire des rapports à charge destinés à susciter un maximum de peur auprès de la population. Tout cela n'a rien à voir avec une expertise avec d'éventuelles recommandations ayant un but sincère d'améliorer la sécurité, tenant compte vraiment des réflexions sur ce sujet sensible, de l'existant et du retour d'expérience de plusieurs décennies. Les autorités tiennent compte de cette menace depuis des années : ils n'ont pas attendu le dernier rapport de Greenpeace pour prendre les dispositions afin de protéger ces sites. Rappelons que tous ces dispositifs sont classés secret-défense, et pour cause : il ne s'agit pas ici de donner des infos ou des idées à un groupe de personnes mal intentionnées. Les dispositifs existent aussi pour d'autres sites sensibles comme les barrages et certains sites Seveso (des centaines en France). Demander la transparence sur ce sujet est donc hors de propos, et aboutirait au contraire à rendre ces sites vulnérables.

Il existe qu'une vingtaines de centrales nucléaires en France : ce petit nombre fait qu'il est assez aisé de mobiliser des moyens importants 24h/24h prêts à intervenir. Rien à voir par exemple avec l'impossibilité de surveiller constamment les 30 000 églises réparties sur tout le territoire français, comme cela avait été évoqué au lendemain de l'assassinat du prêtre Jacques Hamel à Saint-Etienne-du-Rouvray en pleine messe, il y a un an. Pour la vingtaine de sites nucléaires, l'armée de terre et l'aviation sont prêts à intervenir à tout moment, les groupes du GIGN répartis sur tout le territoires sont mobilisables en quelques minutes et sont déjà affectés à tel ou tel site. Mais quand une intrusion se produit, on ne mobilise pas pour autant toute ces forces : on juge du niveau de danger et de la situation sur place, et la réaction n'est évidemment pas la même en voyant 10 bonhommes tout vêtue de blanc avec des sigles Greenpeace, que si on avait à faire a un commando lourdement armée et manifestant clairement l'intention de tuer.

Par exemple quand un de ces militants de Greenpeace réussit à franchir une des barrières d'un site nucléaire et à s'accrocher en haut d'une tour de refroidissement, il ne prouve absolument rien, cela ne menace aucunement la sécurité. Il réussit certes à faire le buzz et passera dans tous les JT, mais on ne précisera pas que les gendarmes sur place auraient pu l'arrêter 10 fois avant même qu'il puisse menacer vraiment le site, et qu'au final, ils le laisseront faire sachant très bien que c'est un simple militant écologiste.

Le tireur d'élite sur place l'a dans le viseur de son fusil depuis des heures mais ils n'appuiera évidemment pas sur la gâchette : on lui laisse faire ses Travaux Pratiques de militant, dérouler sa banderole fièrement, plutôt que de risquer quoique ce soit comme par exemple lui tirer dessus et entrainer une mutilation d'un de ses membres, voir la mort... Il faut aussi dire que ces militants se préparent et s'entraînent pendant des mois pour réussir à franchir les barrières et couper les fils de fer le plus rapidement possible : Greenpeace organise de véritables stages "commando" dédiés qu'à cela.

Par contre, ce même militant de Greenpeace, qui tente de rentrer dans le site de l'Île Longue près de Brest, là où se trouvent les sous-marins nucléaires, c'est une autre affaire : il sera abattu sur le champ et sans sommation ou presque....ces organisations antinucléaires le savent, et elles savent aussi que dans ce cas il ne s'agira pas du même buzz : l'annonce d'un militant abattu alors qu'il tentait d'entrer volontairement dans une zone militaire sera plutôt "comprise" par l'opinion publique même si cela reste choquant et dramatique (et on pointera dans ce cas l'irresponsabilité de Greenpeace). D'où leurs actions concentrées sur les sites civils d'EDF plutôt que les sites militaires nucléaires, pourtant bien plus condamnables car destinés à provoquer la mort instantanée de millions de personnes. En effet compte tenu du sujet hautement médiatique du nucléaire civil en France, et du contexte politique, Greenpeace sait que ses militants ne risquent rien, et elle peut compter sur le discernement des militaires/gendarmes sur place qui les laisseront faire jusqu'à une certaine limite. Ces même militaires ont reçu pour consignes prioritaire d'éviter toute bavure : l'affaire du Rainbow Warrior est passé par là. On peut imaginer la discussion au téléphone sur place "chef, visiblement, ce sont (encore) des militants de Greenpeace, ils sont 10, habillés tout en blanc, il viennent de franchir la 1ere clôture et ils se dirigent visiblement vers le bloc A ...que fait on? On les arrête par des tirs de sommation? On laisse faire? On mobilise le GIGN ? ...on attend vos consignes.."....

En Russie et aux USA , c'est beaucoup plus « simple » : les militaires ont pour consignes de tirer directement quelque soit la situation. En France ce serait le cas aussi, si il y avait le moindre doute quant à la nature ou non terroriste de l'action : en cas de suspicion, ces personnes seraient tout simplement abattus. C'est parce qu'on sait que ce sont des militants de Greenpeace, et que la France, ce n'est ni la Russie, ni les USA, qu'ils réussissent régulièrement leur intrusions et parviennent à planter des drapeaux sur ces sites. Cela n'a rien d'un exploit démontrant quoique ce soit : l'expérience de Greenpeace est viciée dès le départ car elle ne reproduit pas les conditions réelles d'une intrusion de vrais terroristes.

Dans tous les cas, Greenpeace réussira toujours son coup médiatique et sera toujours gagnant : faire peur, semer le doute et au passage perturber le fonctionnement du site durant une journée avec des centaines de salariés qui se retrouvent bloqués à l'intérieur.

Pointer le nucléaire civil avec des actions spectaculaires, mais observer un silence suspect sur la sûreté des installations nucléaires militaires avec une différence nette de traitement : c'est l'autre règle d'or de ces organisations anti-nucléaires.

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