Fin 2025, j'ai eu l'opportunité de faire suivre au journaliste américain John Jeremiah Sullivan (New York Times Magazine, GQ, Harper’s Magazine, et Oxford American), un texte consacré à la musicienne afro-américaine Mamie Smith. Ce texte, j'en suis assez fier et pourtant je ne l'ai jamais véritablement partagé. La raison de cette pudeur est simple : entre sa rédaction et sa parution au sein d'un ouvrage collectif, la maison d'édition qui l'a publié a changé de mains et – on ne va pas se mentir – je suis moyennement ravi d'avoir été édité par... Bolloré. Mais ce matin, monsieur Sullivan m'a répondu. Et sa réponse, son enthousiasme, le fait d'être ainsi adoubé en quelque sorte, m'a donné envie de partager ce texte.
You did a great job on this piece! Thank you for throwing some love to my research and discoveries.
This motivates me to want to publish an essay about Mamie that I've been working on for years.
The coincidence of Perry/Perry had not occurred to me. I intend to mention that, and credit you!
John Jeremiah Sullivan
– C’était qui, la toute première maman ?
Juliette Kempf, Souviens-toi d’avant l’aube
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Aux prémices de l’industrie phonographique, la pochette de disque telle qu’on la connaît aujourd’hui n’existe pas encore. Les disques sont emballés dans des pochettes brunes, trouées au centre pour que soient visibles les macarons et les informations qui vont avec. Au mieux, elles sont ornées des logos des labels et c’est à leur morne sobriété qu’elles doivent leur surnom de “pierres tombales” (tombstones). Puis, à mesure que se développe le marché, les labels se mettent à exploiter cet espace. C’est ce que va faire Paramount – l’un des pionniers du race market – en 1924, quand pour promouvoir le 78-tours de Gertrude ‘Ma’ Rainey contenant les titres « Dream Blues / Lost Wandering Blues », il fait imprimer sur le papier kraft, à propos de la chanteuse, qu’il s’agit de la “mère du blues”. Associé à la formidable trajectoire de ‘Ma’, ce titre – qui va dès lors la suivre à jamais – a éclipsé une autre blueswoman dont il serait regrettable de négliger l’importance : Mamie Smith.
Comme d’autres figures du blues d’une génération née à cheval entre les 19ème et 20ème siècles, le doute a longtemps plané sur la date exacte de la naissance de Mamie Smith (née Robinson). Fixée en 1883 pendant de nombreuses années, on sait depuis 2018 et les travaux du journaliste américain John Jeremiah Sullivan, qu’elle est née le 26 mai 1891.
Le certificat de naissance retrouvé par Sullivan établit que Mamie Robinson est le fruit du mariage en 1875 de Amanda Havey et de Benjamin Robinson et qu’elle voit le jour dans leur maison, sise au 14 Perry Street à Cincinnati, Ohio. C’est là un détail cocasse si l’on considère le fait que, près de trente ans après sa naissance, c’est grâce à un dénommé Perry Bradford que la vie de Mamie va être à jamais bouleversée lorsqu’elle va devenir la première personnalité afro-américaine à graver sur disque un standard de blues : « Crazy Blues ». Pareil à sa ville natale – surnommée la “Queen City” – Mamie Smith sera même un temps appelée “la Reine du blues”, la première du genre.
Pour en arriver à ce sacre, Mamie fait montre d’un intérêt précoce pour le monde du spectacle. Elle n’a qu’une dizaine d’années lorsqu’elle fait ses débuts en tant qu’artiste professionnelle. Pendant que ses camarades jouent dans les terrains vagues de Cincinnati, elle chante et danse déjà au sein de troupes dans le circuit du vaudeville. Elle monte ainsi sur scène aux côtés des Southern Smart Set où elle va faire la connaissance de Sam Gardner qui deviendra son partenaire à la ville comme à la scène. Après leur divorce en 1912, Mamie poursuit sa collaboration avec les Smart Set et part avec eux à New York. Après une ultime représentation au Lafayette Theater, alors que la troupe reprend la route, Mamie décide de rester vivre à Harlem où elle gagne sa vie dans des cabarets. Dans l’un d’eux, elle rencontre le chanteur William ‘Smitty’ Smith avec qui elle se marie et qui lui donne le nom de famille avec lequel elle va entrer dans la légende.
C’est également à New York, durant l’été 1918, qu’elle est repérée par Perry Bradford qui est à la fois acteur, danseur, pianiste, chanteur et auteur-compositeur. Il fait appelle à elle pour interpréter ses compositions au Lincoln Theater de Harlem. L’interprétation par Smith du « Harlem Blues » de Bradford devient vite le clou du spectacle, c'est l'ébauche du fameux « Crazy Blues ».
Pour que puisse être enregistré ce dernier, le 10 août 1920, dans une Amérique encore en proie à la ségrégation, il va falloir la persévérance de Bradford alliée au courage de Fred Hager, le directeur artistique d'OKeh Records. Six mois plus tôt, le premier convainc le second de faire rentrer Mamie Smith en studio pour enregistrer « That Thing Called Love » et « You Can’t Keep A Good Man Down » à la faveur du désistement de la chanteuse blanche Sophie Tucker. Malgré les menaces de boycott qui pèsent sur eux, Bradford et Hager sortent le disque qui trouve son public auprès de la communauté afro-américaine. Mais quand, en novembre 1920, sort le « Crazy Blues » ; cette fois les ventes s’emballent et le succès est fulgurant, on compte 75.000 exemplaires vendus dans le mois de sa parution et un million la première année.
Avec cet enregistrement, Mamie Smith ouvre une brèche qui ne se refermera plus jamais et dans laquelle vont d’abord s’engouffrer des femmes telles que ‘Ma’ Rainey et Bessie Smith, puis des hommes. Sur sa lancée, Smith traverse avec panache les Roaring Twenties en gravant une centaine de faces et en menant une vie de château. Star mondaine, elle devient la vedette de plusieurs vaudevilles, chante à travers tout le pays et tourne quelques films dans les années 30.
Mais ce train de vie causera sa perte et elle est déjà endettée quand la Grande Dépression s’abat sur le pays en 1929. Elle ne remontera jamais la pente et meurt, ruinée et oubliée du public, le 23 octobre 1946 à l'hôpital de Harlem. Sa première sépulture reste anonyme jusqu’en 1963 quand des amateurs de musique financent une nouvelle pierre tombale portant cette fois la mention « Mamie Smith (1883-1946) : Première dame du blues ». Malgré tout, ce long anonymat aura porté préjudice à la notoriété de cette reine déchue.
Et si aujourd’hui ‘Ma’ Rainey est la “mère du blues", est-ce que « Crazy Blues » fait de Mamie Smith la “grand-mère du blues” ? Il est tentant de vouloir chercher les racines d’un tel genre. Mais celles-ci s’enfoncent dans bien des sols et sur plusieurs continents ce qui rend cette quête vaine. Le blues n’est pas orphelin pour autant, il a autant de pères et de mères qu’il a d’enfants, et c’est peut-être à cela qu’il doit sa longévité et en ça que réside la force de son universalité.