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Billet de blog 24 mars 2020

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JOURNAL D'UN CONFINÉ N°6 (courte histoire)

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Ce matin-là, après notre première semaine de service en pandémie, notre lieutenant nous adressa de chaleureuses félicitations. Il distribua ensuite les affectations pour la matinée, j’eus pour ordre de me positionner à l’entrée principale de la ville et de contrôler les contrevenants. Pour dire vrai, je fus dubitatif, être présent dès l’aube jusqu’au déjeuner, sans protection sanitaire, ce n’est pas un cadeau, mais comme c’est le chef, j’exécute. Sincèrement, ça fait des jours qu’on mene une étonnante guerre contre cette pandémie, des jours qu’on croise une multitude de Français avec de bonnes excuses pour aller et venir, qu’on échange avec eux, sans masques, ni gants spécialisés. Pour tout vous dire, ce matin-là il y eut plus de quatre-vingts voitures, avec des conducteurs impolis, souriants, apeurés et pénibles, comme si rien n’eut changé.

À 11H47 précisément, à la suite de plusieurs minutes de disette, j’aperçus au loin entre champs et bosquets, sur cette route linéaire, une automobile jaunâtre à toute vitesse. D’un signe court et d’instinct de la main, je lui fis signe de s’arrêter, mon regard s’arrêta sur les lèvres du conducteur, je compris vite les quelques noms d’oiseaux par lesquels je fus affublé, enfin bon, comme d’habitude. Un homme d’une quarantaine d’années au teint pâle, s’immobilisa à ma hauteur, il avait de larges cernes sous ses yeux bleus et une barbe de trois jours. Lorsqu’il ouvrit la fenêtre, le vent décoiffa les quelques cheveux clairsemés sur le haut de son crâne, les salutations furent froides avec un air méprisant. Éreinté par cette matinée, ma patience s’amenuisa à vue d’œil. Je repris mes esprits, en me répétant qu’être gendarme c’est savoir être confronté à des civils besogneux. Je lui demandai, papiers du véhicule, permis de conduire, attestation sur l’honneur et papiers d’identité, la routine quoi. Son regard malsain fut de plus en plus insistant, sans un mot, il se mit à fouiller dans la poche de sa chemise bleue légèrement délavée, puis, il se figea pendant quelques secondes et commença à me déblatérer un discours jonché d’énormités. Ce monsieur avait décidé de ne pas me présenter ses documents, le régime dictatorial de Macron, ne lui convint pas dit-il. Je le corrigeai en lui rappelant qu’on devait le qualifier, de Monsieur le Président, pour tout vous dire, je n’ai même pas voté pour lui, mais mes parents m’ont toujours inculqué le respect dans l’individu et de l'institution. Fou de rage, l’homme sorti de sa voiture, il évoqua ce qu’il appela son droit constitutionnel de désobéissance, pour dire vrai je n’avais jamais entendu une telle absurdité. Puis toujours en criant, il injuria ma profession avec un premier wagon de postillons, puis un deuxième, puis un troisième, nous entrâmes dans une valse puisqu’à toutes les gouttes de salive reçues sur mon visage, j’effectuai un pas en arrière, et lui, un pas en avant. Je ne pus étouffer mes pensées tourmentées, par ce virus, par ces nombreuses heures supplémentaires, par la violence sociale, épuisé par cette première semaine d’exposition, ce fut le risque de trop. Je perdis mon sang-froid et lui adressai une énorme gifle garnie par mes gants coqués. Le bruit fut sourd, sa tête heurta le rétroviseur de sa voiture, il tomba sur le bitume, resta inerte.

À demain….

A.M

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