Kurdistan syrien : et si on faisait de la stratégie ?

Et si l'invasion du Kurdistan syrien par la Turquie était une magistrale manoeuvre russo-turquo-syrienne pour renforcer les pouvoirs d'Assad et d'Erdogan, et chasser les occidentaux du secteur ?

Depuis les premiers grondements de cette crise et l'annonce par Mr Erdogan de sa volonté de prendre le contrôle du Kurdistan syrien, depuis la décision de Mr Trump de lui laisser le champ libre au mépris de tous les engagements des États-Unis dans la région, je doute. Et j'essaie de ne pas me laisser envahir, comme d'habitude par l'émotion. Leçons tirées du 11 septembre 2001...

L'émotion de voir ces populations déjà profondément meurtries replonger, encore et encore, dans la guerre alors qu'elles nourrissaient le germe d'espoir de connaître - enfin - un peu de bonheur dans une relative indépendance. L'émotion de trembler face aux risques d'embrasement de la région, de retour de la guerre civile, de propagation aux pays voisins déjà mal en point. L'émotion de constater notre impuissance, en Europe et à l'ONU, à gérer cette nouvelle crise, à contrer encore une fois la folie des hommes qui nous dirigent...

C'était trop gros et trop simple. Trop évident et trop facile de nous enfumer, encore une fois, devant nos écrans de télévision.

Et si nous faisions enfin un peu de stratégie ?

Après "l'accord" entre les forces kurdes et l'armée syrienne, soutenue par la Russie, à quoi assiste-ton ? Au retour de l'autorité du pouvoir central de Bachar El-Assad dans ce secteur qui lui échappe depuis si longtemps. À la neutralisation des bases arrières "sûres" des activistes du PKK, au grand plaisir des turcs d'Erdogan. À l'annihilation des ambitions kurdes de fonder - enfin - un état-nation dans leur région, ce qui ne plaît évidemment à aucun des pays de la région (Turquie, Iran, Irak, Syrie). 

Et si cette opération était tout simplement une magistrale manœuvre russo-turquo-syrienne pour renforcer les pouvoirs d'Assad et d'Erdogan, et chasser les occidentaux du secteur ? Tous les faits des derniers jours me conduisent à cette conclusion :

- les atermoiements de Mr Trump en premier, en décidant unilatéralement de retirer ses troupes et en donnant le feu vert à l'opération turque, en faisant volte-face après la réaction du Pentagone puis en ouvrant complètement les vannes. QUI lui a intimé l'ordre d'agir ainsi, sinon Mr Poutine, dont on sait depuis 2 ans qu'il peut faire chanter à tout moment Mr Trump pour certaines affaires passées ? Et ça, Donald Trump n'en a vraiment pas besoin par les temps qui courent, vous en conviendrez. Ce serait le coup de grâce.

- l'assurance de Mr Erdogan ensuite. Cet homme est certes un despote mais ce n'est pas un fanatique et ce serait insulter notre intelligence que de croire qu'il s'est lancé dans cette aventure sans garantie des États-Unis ET de la Russie. D'autant plus qu'il tient l'Europe avec les 3,5 Millions de réfugiés syriens sur son sol, que nous redoutons de voir déferler à nos frontières. Il ne se prive d'ailleurs pas de nous le rappeler. Et ce n'est pas la suspension des livraisons d'armes françaises et allemandes qui va lui faire peur ! Quelles armes d'ailleurs ? Tellement facile de prendre une telle décision, ce n'est pas la même affaire que l'Arabie Saoudite !

- les mots de Mme Merkel enfin, dimanche à Paris : «J’ai parlé un heure avec le président Erdogan, nous devons tenir compte des intérêts et de la sécurité de la Turquie. Mais nous pensons aussi qu’il faut mettre un terme à cette invasion turque, car il y a des raisons humanitaires et on ne peut pas accepter cette situation contre les Kurdes». Bonne leçon de pragmatisme otanien... Par ces mots elle se différencie très nettement d'E. Macron, en révélant sa totale impuissance et la reconnaissance de la situation de facto. L'entrée en lice des forces syriennes (et donc de la Russie) ne peut alors être qu'une bonne nouvelle car elle va permettre de pacifier la région...au détriment des kurdes qui se retrouvent projetés dix ans en arrière !

Et au bilan, les forces militaires occidentales de l'OTAN auront disparu de la zone avant la fin de l'année, car sans soutien US elles ne sont rien. Au grand bonheur des russes ?

Cette affaire aura donc fait encore trois dindons : les kurdes en premier, l'ONU et l'Europe en seconds, et surtout aura consacré la fin de la crédibilité et de l'autorité de Mr Trump, et peut-être avec lui celle des États-Unis.

J'attends impatiemment que les faits me donnent tort...et vos commentaires avisés sur cette hypothèse.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.