[Culture ] - Ibrahim Albalawi, éminent linguiste, ancien Professeur de l'Université Roi Saoud et également ancien Ambassadeur délégué auprès de l'UNESCO, a récemment offert un éclairage exceptionnel sur la forteresse de Mūsā ibn Nuṣayr. Son analyse a révélé comment ce bastion omeyyade incarne, plus qu'un simple vestige, la dialectique au cœur de l'Arabie Saoudite contemporaine : ancrer une modernité audacieuse dans les strates profondes de l'histoire.
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Mūsā ibn Nuṣayr : la forteresse du stratège
Sur son éperon rocheux dominant les oasis d'Al-'Ulā, la forteresse veille depuis treize siècles. Elle n'est pas le fruit du hasard, mais la signature minérale de Mūsā ibn Nuṣayr, le célèbre gouverneur et conquérant omeyyade. Bien au-delà d'une simple construction militaire, cet édifice fut un outil de gouvernance visionnaire. En sécurisant l'une des artères caravanières les plus vitales de la péninsule Arabique, il matérialisait l'intégration du Hedjaz à l'empire et traduisait une pensée politique sophistiquée : la puissance se consolide par le contrôle des routes, des échanges et des hommes.
Une architecture au service d'un empire
L'analyse du site dévoile une intelligence pratique remarquable. La pierre locale, assemblée sans mortier selon des techniques éprouvées, confère une résistance séculaire. L'agencement des espaces – postes de guet aux points dominants, casernements autour de cours, réserves protégées – dessine une parfaite organisation hiérarchique et logistique. Les vestiges d'inscriptions coufiques et de motifs géométriques rappellent que ce lieu de pouvoir associait la robustesse du soldat à l'élégance du lettré, caractéristique de l'art omeyyade naissant.
Al-'Ulā : le palimpseste des civilisations
L'ambition de Mūsā ibn Nuṣayr s'inscrit dans une temporalité bien plus vaste. En choisissant Al-'Ulā, il s'est implanté dans un carrefour de civilisations multimillénaires, héritier des royaumes dadanites et lihyanites, voisin de la nabatéenne Hégra. Sa forteresse devient ainsi une nouvelle couche dans ce palimpseste unique au monde, où chaque époque a écrit son chapitre. Elle témoigne de la permanence stratégique de cette vallée, trait d'union entre l'Afrique, le monde méditerranéen et l'Asie.
Vision 2030 : la renaissance d'un carrefour
Aujourd'hui, la forteresse connait une seconde vie, placée au centre de la stratégie patrimoniale et touristique de la Vision 2030. Sous l'égide de la Commission royale pour Al-'Ulā, le site fait l'objet d'une conservation scientifique rigoureuse, alliant expertise internationale et savoir-faire saoudien. Les technologies de numérisation 3D documentent chaque détail, tandis que des restaurations minutieuses stabilisent l'ouvrage pour les siècles à venir.
L'objectif est clair : transformer ce monument en un vecteur de transmission et de rencontre. Grâce à des aménagements respectueux – sentiers, aires d'interprétation multilingues, visites guidées –, le site s'ouvre au public. Il ne s'agit pas seulement de contempler des pierres, mais de comprendre les flux commerciaux, les stratégies impériales et la vie quotidienne qui ont animé ces lieux.
Le legs pour l'avenir
La forteresse de Mūsā ibn Nuṣayr est bien plus qu'un chantier archéologique. Elle est une métaphore de l'Arabie Saoudite actuelle. En la sauvant de l'oubli, le Royaume affirme que son avenir se construit en dialogue avec un passé glorieux et complexe. Il démontre qu'une économie post-pétrolière peut s'enrichir en valorisant les récits inscrits dans la pierre.
Ce monument omeyyade, désormais ouvert aux voyageurs du XXIe siècle, retrouve ainsi sa vocation originelle : être un lieu de passage, d'échange et de rayonnement. Du haut de son promontoire, il ne surveille plus les caravanes de dromadaires, mais les flux d'un monde nouveau, continuant inlassablement d'affirmer qu'Al-'Ulā reste, et restera, un carrefour des civilisations.
Par Anne Marie DWORACZEK-BENDOME, Journaliste indépendante
5 janvier 2026