Sept années exactement. Sept années que le lieutenant Kelly Ondo Obiang portait ce silence. Depuis sa libération en août 2025, alors que les sollicitations médiatiques se multipliaient, l'ancien militaire s'était muré dans un mutisme volontaire, préférant la reconstruction familiale et personnelle à l'agitation publique. Ce 7 janvier 2026, il a rompu ce silence par un hommage solennel publié sur sa page Facebook, ravivant la mémoire de deux soldats tombés dans l'ombre de l'histoire gabonaise récente.
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Deux noms gravés dans la mémoire
Le Sergent-chef NZE Cerkiege de la Garde Républicaine et l'Adjudant Simon Pierre Ekong de la Gendarmerie nationale. Ces deux noms résonnent aujourd'hui comme un rappel douloureux de ce que Kelly Ondo Obiang a baptisé l'« Opération Dignité ». Dans son message, l'ancien lieutenant ne mâche pas ses mots : ses compagnons d'armes sont « tombés avec honneur », sacrifiés sur l'autel d'une République qu'ils estimaient confisquée.
« En ce mercredi 7 janvier 2026, j'ai une pensée profonde et émue pour le Sergent-chef NZE Cerkiege et l'Adjudant Simon Pierre EKONG, tombés avec honneur lors de l'opération commando baptisée "Opération Dignité", menée dans l'objectif de restaurer la dignité du peuple gabonais », écrit-il, inscrivant d'emblée son discours dans une dimension quasi sacrificielle.
Ce 7 janvier 2019, la matinée avait basculé. Un petit groupe de militaires avait investi la radio-télévision nationale à Libreville. À l'écran, Kelly Ondo Obiang, alors jeune lieutenant, annonçait la mise en place d'un « Conseil national de restauration ». Leur argumentaire ? L'état de santé du président Ali Bongo Ondimba, victime d'un AVC, créait selon eux un vide de pouvoir exploité à des fins personnelles par l'entourage présidentiel. La tentative sera de courte durée. Les forces loyalistes reprendront rapidement le contrôle. Le bilan officiel fera état de plusieurs arrestations et de la mort de deux soldats, précisément ceux qu'Ondo Obiang honore aujourd'hui.
Une filiation revendiquée avec février 1964
L'hommage du lieutenant ne se limite pas à un simple rappel factuel. Il inscrit l'action du 7 janvier 2019 dans une lignée historique précise : celle du coup d'État de février 1964. À l'époque, de jeunes militaires avaient destitué le président Léon Mba avant de remettre immédiatement le pouvoir aux civils. Une rupture, pas une perpétuation militaire du pouvoir.
Kelly Ondo Obiang et ses hommes avaient d'ailleurs suivi la même logique en appelant des personnalités civiles à se rendre à l'Assemblée nationale : Laurence Ndong, aujourd'hui ministre de la Fonction publique, Georges Mpaga, actuel 5ᵉ secrétaire du Sénat, Jean Remy Yama, président du PNTP, Marcel Libama, ancien député de la Transition, ou encore Maître Paulette Oyane, figure des droits de l'homme. L'intention affichée était claire : opérer une transition, non une prise de pouvoir militaire durable.
« L'esprit patriotique des jeunes soldats du 7 janvier 2019 se place dans la droite ligne de celui de leurs aînés de février 1964 : l'amour et l'honneur du Gabon avant tout », souligne le message de l'ancien lieutenant, tissant ainsi une continuité narrative entre ces deux moments de l'histoire gabonaise.
Sept ans de silence, puis l'amnistie
Pour Kelly Ondo Obiang, le prix de cette « Opération Dignité » fut lourd. Arrêté le jour même, il sera condamné à quinze années d'emprisonnement. Sept années passées majoritairement en isolement à la prison centrale de Libreville. Sept années d'un purgatoire carcéral qui ne prendra fin que le 30 août 2025, lorsqu'une loi d'amnistie, promulguée par le président Brice Clotaire Oligui Nguema, effacera sa condamnation.
Cette loi d'amnistie générale, ratifiant l'ordonnance n°0001/PR/2025 du 13 août 2025, adoptée par l'Assemblée nationale de la Transition puis par le Sénat, couvre explicitement les événements liés au « Coup de la libération » d'août 2023 et à la tentative du 7 janvier 2019. Elle prévoit l'exemption de toute poursuite judiciaire et permet la réintégration de certains fonctionnaires ou militaires révoqués. Le pouvoir de Transition l'a présentée comme un instrument de « réconciliation nationale », visant à consolider l'unité à l'aube de la Cinquième République.
Dans son message, Kelly Ondo Obiang établit d'ailleurs un lien direct entre son action et celle des militaires du 30 août 2023 : « Mais Dieu n'oublie jamais ses enfants. Le 30 août 2023, nos aînés militaires ont agi dans le même esprit que nous. » Une continuité revendiquée qui inscrit sa démarche dans une forme de prémonition patriotique.
La reconnaissance en trompe-l'œil
Pourtant, derrière l'émotion de l'hommage se dessine une réalité plus prosaïque. Cinq mois après leur libération, Kelly Ondo Obiang et ses compagnons d'armes, les adjudants Estimé Bidima Manongo et Dimitri Nzé Minkom, attendent toujours. Pas de réintégration dans l'armée. Aucune compensation. Les charges familiales et sociales pèsent, dans l'indifférence des autorités.
Plus préoccupant encore : les familles du Sergent-chef NZE Cerkiege et de l'Adjudant Simon Pierre Ekong n'ont bénéficié d'aucun accompagnement officiel notable. Ni sous la Transition, ni depuis l'avènement de la Cinquième République le 12 avril 2025. L'hommage de Kelly Ondo Obiang prend alors des accents d'appel désespéré : « Je rends un hommage appuyé aux familles de nos deux frères d'armes, tombés pour avoir défendu les valeurs de la République. J'en appelle à la reconnaissance de la Nation, pour qu'elle honore leur mémoire et accompagne leurs proches. »
Cet écart entre le principe de reconnaissance invoqué et sa traduction concrète interroge. Brice Clotaire Oligui Nguema, élu président avec un score de 94,85 %, a-t-il vraiment l'intention de mettre en œuvre les dispositifs de réconciliation nationale qu'il a lui-même proclamés ? Ou s'agit-il d'une amnistie de façade, suffisante pour clore judiciairement un chapitre embarrassant, mais insuffisante pour réparer véritablement ?
Un hommage qui résonne comme un reproche
Le message de Kelly Ondo Obiang se clôt sur un vœu : « Que nos enfants grandissent dans un Gabon libre, juste et digne. Que Dieu bénisse le Gabon et protège ses fils et filles. » Des mots nobles, empreints d'espoir. Mais derrière ces formules, une interrogation demeure : le Gabon d'aujourd'hui est-il celui pour lequel ces soldats ont risqué leur vie en 2019 ?
Sept ans après, alors que le silence avait été son refuge, Kelly Ondo Obiang a choisi de parler. Non pas pour revendiquer une quelconque légitimité politique, mais pour que deux noms ne soient pas effacés de la mémoire collective. Deux soldats tombés dans l'anonymat d'un épisode rapidement étouffé, deux familles abandonnées à leur sort.
Son témoignage public constitue un évènement significatif dans le paysage politique gabonais. Il rappelle que derrière les grands discours sur la réconciliation nationale, il y a des hommes, des femmes, des familles qui attendent encore que les promesses se transforment en actes. Que l'honneur, si souvent invoqué, devienne enfin une réalité tangible.
En attendant, le lieutenant Kelly Ondo Obiang a gravé deux noms dans le marbre de l'histoire gabonaise. Le Sergent-chef NZE Cerkiege et l'Adjudant Simon Pierre Ekong ne sont plus des victimes anonymes d'une tentative de coup d'État ratée. Ils sont désormais, selon ses mots, des « frères d'armes tombés avec honneur ». Une réhabilitation mémorielle que le pouvoir, lui, tarde encore à officialiser.
Par Anne Marie DWORACZEK-BENDOME
Journaliste indépendant
7 janvier 2026