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Billet de blog 8 janvier 2026

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la Ve République d'Oligui Nguema entre illusions et impasses

Le gouvernement formé début janvier devait incarner le changement après le coup d'État de 2023. Mais la réalité du pouvoir révèle un système qui reconduit les pratiques dénoncées, tout en aggravant la concentration présidentielle. Enquête sur un régime qui cherche encore son cap.

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Libreville, Palais Rénovation, Cérémonie de prestation de serment, 5 janvier 2026 – Le nouveau gouvernement du Gabon nommé le 1 janvier 2026. L’ensemble de l’équipe gouvernementale autour du président Brice Clotaire Oligui Nguema et les juges constitutionnels.

Deux ans et demi après avoir renversé la dynastie Bongo, le général Brice Clotaire Oligui Nguema présidait, le 1er janvier 2026, la formation de son second gouvernement depuis l'avènement de la Ve République gabonaise. Ce remaniement, censé concrétiser les promesses de renouveau portées par la transition, devait marquer une rupture avec cinquante-cinq ans de pratiques autoritaires et clientélistes. Sur le papier, tout semblait respecté : référendum constitutionnel, élection présidentielle, scrutins législatifs. Dans les faits, le nouvel exécutif offre le spectacle troublant d'une continuité déguisée en changement.

Avec seize ministres sur trente-et-un reconduits après avoir dû démissionner de leurs mandats parlementaires, avec une architecture institutionnelle qui concentre davantage encore le pouvoir présidentiel, et avec une série de contradictions flagrantes entre discours et décisions, le régime interroge. Face à une crise économique majeure, croissance atone, endettement critique, dépendance pétrolière, la nouvelle République semble naviguer sans boussole claire. Pire : elle reproduit les mécanismes qu'elle prétendait abolir.

Le bal des démissions : légalité formelle, continuité réelle

L'histoire récente du Gabon offre un cas d'école de réforme institutionnelle avortée. Après le coup d'État du 30 août 2023, le Comité pour la transition et la restauration des institutions (CTRI) a orchestré un calendrier démocratique ambitieux : adoption d'une nouvelle Constitution par référendum en novembre 2024, élection présidentielle anticipée remportée par Oligui Nguema en avril 2025, puis élections législatives en octobre. Coût politique et financier considérable. Objectif affiché : refonder l'État sur des bases saines, en finir avec les cumuls de mandats et l'opacité de l'ancien système.

L'article 73 de la nouvelle Constitution interdit formellement le cumul des fonctions ministérielles et parlementaires. Une avancée démocratique sur le papier. Lorsque plusieurs membres du gouvernement sont élus députés en octobre 2025, ils présentent donc leur démission du cabinet, conformément à la loi. Le 14 novembre, le président acte ces départs. Le communiqué du secrétariat général du gouvernement salue cette application rigoureuse de la Constitution. Tout semble en ordre.

Mais le 1er janvier 2026, coup de théâtre : seize de ces trente démissionnaires sont nommés dans le nouveau gouvernement. Parmi eux, des poids lourds du régime comme Ulrich Manfoumbi Manfoumbi aux Transports, Brigitte Onkanowa à la Défense, ou Camélia Ntoutoume Leclercq à l'Éducation nationale, tous trois avec le rang de ministre d'État. Techniquement irréprochable, ils ont bien abandonné leur siège parlementaire, l'opération vide pourtant l'esprit de la réforme de toute substance. « On a construit une façade constitutionnelle moderne pour y loger les mêmes acteurs avec les mêmes réflexes », résume un juriste gabonais sous couvert d'anonymat. « C'est du maquillage institutionnel. »

Ce jeu de chaises musicales révèle une vérité plus profonde : la transition n'a pas changé les hommes ni les logiques de pouvoir. Elle a simplement permis de les recycler dans de nouveaux habits, tout en préservant intactes les structures de fidélité et de contrôle qui caractérisaient l'ancien régime. La Ve République, à peine née, porte déjà les stigmates de la IVe.

Une architecture du contrôle total

Si la composition du gouvernement interpelle, son organigramme révèle une ambition plus inquiétante encore : verrouiller le pouvoir au sommet de l'État. Oligui Nguema a innové en créant deux postes stratégiques inédits dans l'histoire institutionnelle gabonaise. D'une part, un vice-président de la République, Hugues Alexandre Barro Chambrier, qui se positionne comme le numéro deux du régime. D'autre part, un vice-président du gouvernement, Hermann Immongault, ancien ministre de l'Intérieur, chargé de superviser l'action ministérielle au quotidien.

Cette double structure ne relève pas d'une délégation de pouvoir, mais d'un dispositif de contrôle. En plaçant ces deux hommes de confiance au-dessus des ministères, le chef de l'État s'assure une mainmise totale sur l'appareil exécutif. Aucune décision d'importance ne peut échapper à son regard. Aucun ministre ne dispose d'une autonomie réelle. Le président cumule de facto les rôles de chef de l'État et de chef du gouvernement, tout en disposant de relais pour surveiller chaque secteur.

Cette hyper-présidentialisation n'est pas nouvelle au Gabon, elle a caractérisé les décennies Bongo, mais elle prend ici une dimension paradoxale. Le coup d'État de 2023 était censé mettre fin à cette concentration excessive du pouvoir. Or, le nouveau régime l'institutionnalise et l'amplifie. La multiplication des ministres d'État, des figures qui disposent d'un rang protocolaire élevé et souvent de réseaux politiques propres, confirme cette logique : il ne s'agit pas de distribuer le pouvoir, mais de créer des baronnies contrôlées, fidélisées par leur statut.

Ce choix de gouvernance survient au pire moment. Le Gabon traverse une crise économique majeure. Selon les projections de la Banque africaine de développement et du FMI, la croissance ne devrait atteindre que 2,1 % en 2026, bien loin des 6,5 % espérés par les autorités. Surtout, le « mur de la dette » se rapproche : près de 60 % de l'encours de la dette publique arrive à échéance entre 2026 et 2027, dans un contexte budgétaire déjà tendu. Face à de tels défis, un gouvernement aurait besoin d'expertise diversifiée, d'innovation, de débats internes francs. Au lieu de cela, l'exécutif mise sur le verrouillage et la verticalité. "Un pouvoir qui se barricade est un pouvoir qui a peur", analyse un économiste de Libreville. "Et la peur paralyse la réforme."

Quand le président dénonce… puis récompense

L'épisode le plus révélateur de cette gouvernance par contradiction s'est joué à cheval sur la fin décembre 2025 et le début janvier 2026. Le 31 décembre, dans son discours de vœux à la nation, Oligui Nguema a surpris en dressant un réquisitoire implacable contre l'organisation des élections de 2025, celles-là mêmes qui l'avaient porté au pouvoir. Fichier électoral défaillant, transhumance électorale massive, usage abusif des procurations : le chef de l'État a énuméré les dysfonctionnements avec une sévérité inhabituelle, appelant à des réformes en profondeur pour restaurer « la transparence et la crédibilité » du processus démocratique.

Ce mea culpa public aurait logiquement dû entrainer des conséquences politiques. Le ministre de l'Intérieur de l'époque, Hermann Immongault, était le premier responsable de l'organisation de ces scrutins contestés. Sa mise à l'écart semblait inévitable. Or, quelques heures après le discours présidentiel, le décret de nomination du nouveau gouvernement est tombé : Immongault était promu vice-président du gouvernement, le poste le plus stratégique de l'exécutif après la présidence elle-même.

Le message est désastreux. Il signifie que la parole du chef de l'État n'engage rien, que les critiques les plus graves restent sans effet sur les carrières des proches du pouvoir, et que l'exigence de transparence s'arrête aux portes du palais présidentiel. "Quand le pilote déclare que le navire a pris la mauvaise route, mais qu'il promeut le navigateur qui tenait la barre, comment voulez-vous que les passagers lui fassent confiance ?", interroge une militante de la société civile, qui a requis l'anonymat.

Cette incohérence n'est pas isolée. Elle s'inscrit dans une série de revirements qui caractérisent le pouvoir d'Oligui Nguema depuis son accession à la présidence. Ces contradictions installent un climat de défiance profond, non seulement dans l'opinion publique, mais aussi parmi les partenaires internationaux et les investisseurs potentiels. Un régime qui ne peut tenir ses propres engagements sur des sujets aussi fondamentaux inspire peu confiance pour mener des réformes de long terme.

Des réponses cosmétiques face à des crises structurelles

Les errances de la gouvernance seraient peut-être supportables si le Gabon pouvait se permettre une période de flottement. Ce n'est pas le cas. Le pays est confronté à une accumulation de défis économiques et sociaux d'une gravité rare. La dépendance au pétrole demeure écrasante : plus de 40 % des recettes budgétaires et 80 % des exportations proviennent des hydrocarbures, selon les chiffres de la direction générale de l'Économie. Cette vulnérabilité est aggravée par la volatilité des cours mondiaux et par l'épuisement progressif des gisements historiques.

Sur le plan social, la situation est explosive. Le chômage des jeunes oscille officiellement entre 35 % et 40 %, mais les observateurs estiment que les chiffres réels sont probablement supérieurs. La « vie chère », bien que l'inflation soit contenue autour de 2 à 3 %, pèse lourdement sur le quotidien des Gabonais. Les prix alimentaires, en particulier, rongent le pouvoir d'achat des ménages et alimentent un mécontentement croissant. Parallèlement, les infrastructures de base, électricité, eau, routes sont dans un état de délabrement avancé, freinant l'activité économique et dégradant les conditions de vie.

Face à ces urgences, les réponses du gouvernement apparaissent notoirement insuffisantes. La « lutte contre la vie chère » a été érigée en ministère délégué, mais sans moyens budgétaires nouveaux ni plan d'action concret. Le budget 2026 alloue 78 milliards de FCFA à la justice, un secteur pourtant sinistré par la corruption et les dysfonctionnements, une enveloppe dérisoire au regard de l'ampleur des réformes nécessaires. Plus grave encore, le pouvoir perpétue des pratiques qui aggravent directement les problèmes qu'il prétend combattre.

Les observateurs relèvent ainsi un favoritisme ethnique et régional persistant dans les nominations, le président privilégiant visiblement les provinces dont sont originaires ses parents. Cette gestion clientéliste détourne les ressources de l'intérêt général vers des réseaux de fidélité personnelle. C'est précisément l'une des dérives majeures de l'ère Bongo, dénoncées lors de la transition. Elle mine la cohésion nationale et empêche une allocation rationnelle des compétences. "On nous vend la compétitivité et la modernisation, mais on gère le pays comme un patrimoine familial", résume un chef d'entreprise. "Les deux sont incompatibles."

Un pragmatisme sans boussole

Huit mois après son investiture officielle, Oligui Nguema répète volontiers qu'il est un pragmatique, inspiré par la pensée de Machiavel. Il se veut ni idéologue, ni doctrinaire, mais réaliste et efficace. Pourtant, le pragmatisme exige une chose fondamentale : une vision claire des objectifs à atteindre et des moyens pour y parvenir. Or, c'est précisément ce qui manque.

Le régime est enfermé dans une contradiction fondatrice. Il tire sa légitimité de la promesse d'une rupture avec cinquante-cinq ans de pratiques autoritaires et clientélistes. Mais dans les faits, il reproduit les mécanismes essentiels de l'ancien système : concentration du pouvoir, opacité des décisions, fidélisation par la distribution de postes, favoritisme régional. Cette dissonance ne peut durer indéfiniment. Elle génère une défiance qui paralyse l'action collective, décourage les initiatives économiques et affaiblit la cohésion sociale.

Le vrai pragmatisme, celui que Machiavel défendait dans Le Prince, ne consiste pas seulement à être rusé (« le renard qui connaît les pièges »), mais aussi à avoir le courage du leadership (« le lion qui effraie les loups »). Jusqu'ici, le pouvoir a privilégié la ruse : les retournements tactiques, les discours ambigus, les reconductions déguisées. Mais il a négligé le courage politique, celui qui consiste à prendre des décisions impopulaires, mais nécessaires dans l'intérêt supérieur du pays.

Ce courage impliquerait plusieurs choix douloureux. Un dialogue national authentique pour apaiser les tensions sociales et construire un consensus minimal sur les priorités du pays. Une purge réelle des pratiques clientélistes, en instaurant une véritable méritocratie dans les nominations publiques. Et surtout, une priorité absolue accordée à la diversification économique, pour sortir de la dépendance au pétrole avant que les ressources ne s'épuisent définitivement.

Le verdict de l'Histoire

Les prochains mois seront décisifs. L'exécution du budget 2026, les premières décisions structurelles, la capacité à négocier avec les créanciers internationaux : autant de tests concrets qui diront si le régime dispose d'une réelle capacité d'action ou s'il se contente de gérer l'existant. Pour l'instant, la Ve République gabonaise peine à trouver sa direction.

L'Histoire portera un jugement implacable sur cette période. Elle ne se souviendra ni des budgets de communication, ni des discours de façade. Ce qu'elle retiendra, c'est de savoir si, disposant d'une opportunité rare de redresser le Gabon après des décennies de mauvaise gouvernance, Brice Clotaire Oligui Nguema aura choisi la voie étroite de la reproduction du passé ou le chemin, plus exigeant mais nécessaire, d'une véritable refondation.

À ce stade, la boussole du régime semble déréglée. Entre illusions de rupture et reproduction des impasses anciennes, la Ve République gabonaise hésite encore sur sa trajectoire. Le temps, lui, ne fait pas de pause.

Par Anne-Marie DWORACZEK-BENDOME, Journaliste  - 8 janvier 2026

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