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Billet de blog 12 janvier 2026

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Henri-Claude Oyima : Chronique d'un naufrage annoncé

Quand la légende du "génie financier" s'écroule face aux exigences de la gouvernance.

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Célébré durant quarante années par un appareil de communication rodé, Henri-Claude Oyima, président-directeur général de BGFIBank et ministre éphémère de l'Économie, des Finances, de la Dette et des Participations, avec en charge la Lutte contre la vie chère, a abandonné ses fonctions gouvernementales le 1er janvier 2026 après 241 jours d'un mandat désastreux. Le départ s'est opéré dans la discrétion, comme on se débarrasse d'un dossier compromettant. Analyse d'un effondrement spectaculaire : celui d'une image soigneusement élaborée qui n'a pas survécu à l'épreuve de la responsabilité politique.

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Gabon, Henri Claude Oyima. © Photomontage ©DB

Le faux pas stratégique du 5 mai 2025

Vingt-et-un jours après avoir accédé à la magistrature suprême le 12 avril 2025, Brice Oligui Nguema commet une bévue stratégique de premier ordre. En désignant Henri-Claude Oyima comme ministre d'État le 5 mai, le chef de l'État nouvellement investi se laisse séduire par un récit soigneusement orchestré : celui du "plus éminent banquier d'Afrique centrale", du virtuose des finances susceptible d'extirper le Gabon de ses difficultés budgétaires. Cette réputation flatteuse, façonnée par plus de quatre décennies de relations publiques au sein de BGFIBank, avait érigé son dirigeant en figure réputée inattaquable.

Cette nomination incarnait l'ambition du nouveau pouvoir constitutionnel, après vingt mois de transition (30 août 2023 - avril 2025), d'asseoir sa légitimité sur la crédibilité économique. Sept mois plus tard, Oyima se retire du gouvernement sans éclat, laissant dans son sillage un endettement public qui a bondi, des pourparlers avec le FMI paralysés et une notation souveraine abaissée.

Un financier qui s'affranchit des règles

Scandale inaugural : Oyima n'a à aucun moment renoncé à la direction de BGFIBank pendant son passage au gouvernement. Ni un jour. Ni une heure. Le 5 mai 2025, la communication interne du groupe était sans équivoque : "les activités du Groupe demeurent sous la supervision du Président Directeur Général". Cette assertion, d'un aplomb stupéfiant, a aussitôt suscité un "malaise dans les milieux institutionnels et juridiques". Mais que pèsent les règles pour un homme rompu depuis des décennies à leur contournement ?

Cette superposition de mandats bafoue explicitement l'article 32 de la Constitution gabonaise ratifiée en décembre 2024, le règlement bancaire COBAC R-2009/01 et l'Acte uniforme OHADA. Trois corpus juridiques essentiels. Trois prohibitions claires. Aucune suite. Oyima pilote en parallèle le ministère de l'Économie et la première institution bancaire commerciale du territoire, porteuse de plus de 3 200 milliards de FCFA de créances intérieures gabonaises. Il incarne simultanément le contrôleur et le contrôlé, l'autorité émettrice de titres publics et le principal acquéreur via son établissement bancaire.

L'apogée de l'incompatibilité : en qualité de président du conseil d'administration de la BVMAC (Bourse des valeurs mobilières de l'Afrique centrale), il chapeaute l'institution qui encadre les émissions obligataires auxquelles BGFIBank souscrit largement. Une incompatibilité d'une envergure sans précédent, désignée franchement comme "délit d'initié" par les analystes. Mais l'individu qui se jugeait au-dessus de tout poursuit, impavide, durant 241 jours. Une "opacité juridique délibérée" procurant à BGFIBank une entrée exclusive aux données stratégiques relatives aux finances étatiques et un bénéfice concurrentiel injuste vis-à-vis des autres établissements bancaires actifs au Gabon.

Le 9 mai 2025, Oyima s'était engagé à abandonner "progressivement" la présidence de BGFIBank. Cette mutation promise n'a jamais été concrétisée durant ses sept mois ministériels. Le dossier s'apparente à un "scandale institutionnel" et une "anomalie".

Un technocrate déconnecté des réalités

Le parcours d'Oyima au sein de l'exécutif dévoile une réalité sans fard : la maîtrise présumée du secteur privé ne procure strictement aucun atout en politique. Davantage encore, elle se transforme en obstacle majeur lorsqu'elle s'accompagne d'une morgue maladive et d'une méconnaissance des exigences de la fonction publique.

Oyima a administré son département exactement à la manière dont il menait sa banque : par circulaires impératives, sans concertation, sans explication, sans considération humaine. Annulation unilatérale de l'ensemble des créances et mandats de paiement antérieurs à 2023, dépossédant des centaines d'entreprises de leurs droits légitimes. Abolition abrupte des exemptions fiscales. Instauration d'une taxe forfaitaire d'habitation dans un contexte où l'inflation se maintient et la vulnérabilité économique s'accentue. Chaque mesure, dictée depuis son piédestal technocratique, sans égard aucun, pour les contingences sociales.

Le projet de loi de finances 2026, son chef-d'œuvre autoproclamé, a été décrit comme "étranger aux réalités socio-économiques" et "marqué par un technocratisme infécond". Comment Oyima aurait-il pu saisir les aspirations des Gabonais lambdas, lui qui gravitait depuis quatre décennies dans les cercles protégés et dorés de la finance sous-régionale, continentale et internationale ?

Encore plus intolérable : la posture du personnage. De multiples sources concordantes dépeignent un ministre véhiculant "l'impression que la nation devait s'estimer honorée qu'il consente à la servir". Cette condescendance insoutenable d'un homme convaincu d'accorder une grâce au Gabon en acceptant de l'administrer. Dans son allocution du 31 décembre 2025, le président Oligui Nguema a été contraint de recadrer publiquement son gouvernement, fustigeant "l'arrogance" et les "conflits d'ego", exhortant les ministres à exercer avec "loyauté, abnégation et désintéressement". Le propos était transparent, même si aucune identité n'était nommément visée.

La débâcle retentissante du partenariat FMI

C'est justement sur le domaine de sa spécialisation supposée qu'Oyima enregistre son revers le plus cinglant : l'impossibilité absolue, totale, irréversible de parvenir à un arrangement avec le Fonds monétaire international. Le "grand financier", celui qui devait inspirer confiance aux partenaires mondiaux par sa simple nomination, s'est avéré inapte à négocier le moindre programme avec le FMI.

En dépit de plusieurs mois d'échanges techniques soutenus, aucun arrangement formel n'a pu être conclu. Le FMI a persisté dans ses réticences concernant "la qualité de l'ajustement budgétaire, la transparence des finances publiques et la soutenabilité de la dette". Traduction non édulcorée : les techniciens n'ont accordé aucun crédit aux données et aux engagements du ministre. Comment auraient-ils pu se fier à un individu cumulant les responsabilités, évoluant dans un enchevêtrement d'intérêts contradictoires permanent ?

Les répercussions ont été instantanées et catastrophiques : abaissement de la notation souveraine gabonaise par Fitch Ratings (glissement de CCC à CC), marginalisation progressive sur les marchés mondiaux, sollicitation massive du marché financier régional avec un prix de l'endettement exorbitant. Le prodige autoproclamé a précipité le Gabon vers l'impasse. Sans dispositif de protection. Cette superposition problématique a directement participé à la détérioration de la crédibilité gouvernementale lors de ses discussions avec le FMI, qui a conservé ses objections sur la transparence des finances étatiques face aux "interrogations récurrentes sur l'articulation entre responsabilités publiques et intérêts privés".

Un endettement public devenu ingérable

Les données sont implacables et n'autorisent aucune lecture complaisante : sous l'administration du président Brice Clotaire Oligui Nguema, le volume de la dette publique est passé de 7 133 milliards à 8 606,6 milliards de FCFA entre décembre 2024 et octobre 2025. Une augmentation vertigineuse de 1 473 milliards de FCFA en seulement dix mois.

La flambée de la dette domestique : elle s'élève à 4 391,9 milliards de FCFA et constitue dorénavant plus de 51% du volume global. Le marché financier régional en forme la composante principale avec plus de 3 200 milliards de FCFA, attestant la subordination croissante et préoccupante du Trésor gabonais à cette source de financement. Sur la seule année 2025, l'État a effectué 2 416 milliards de FCFA de prélèvements, dont 1 783,7 milliards sur le marché domestique.

L'accroissement inquiétant des impayés : ils s'établissent à 443,6 milliards de FCFA à la fin octobre 2025, en progression de plus de 174 milliards de FCFA comparé à décembre 2024. Cette évolution manifeste des complications persistantes dans l'administration des liquidités étatiques malgré les déclarations emphatiques de rigueur budgétaire. Ce stock agrège des échéances récentes non respectées et des arriérés anciens jamais épongés.

La dette extérieure se fixe à 4 214,8 milliards de FCFA, dominée par les créanciers multilatéraux (1 646,7 milliards) et le marché financier mondial (1 397 milliards). D'après la Banque mondiale, la dette publique gabonaise devrait s'établir à 86,1% du PIB en 2027, soit un seuil nettement supérieur au plafond de convergence de la CEMAC établi à 70%. Fitch Ratings anticipe même l'endettement à 106% du PIB, soulignant que "la masse salariale et le service de la dette consomment la majeure partie des ressources".

L'effacement contesté : dans une initiative radicale présentée comme un acte d'assainissement budgétaire, Oyima a supprimé l'ensemble des dettes et ordres de paiement antérieurs à 2023. Cette résolution, qualifiée de "solution cosmétique", ne génère aucune marge budgétaire face à un déficit de 15% du PIB jugé "irréaliste et hasardeux" par Fitch Ratings. Comment le ministre supposé redresser les finances étatiques a-t-il pu orchestrer un tel désastre ? Comment un "grand banquier" permet-il l'explosion de l'endettement national ? Ces interrogations demeurent sans explication satisfaisante.

La taxe d'habitation : l'élément déclencheur

Contrairement au discours propagé par les soutiens d'Henri Claude Oyima, ce dernier n'a pas opté pour le départ au gouvernement. Brice Clotaire Oligui Nguema l'a écarté, purement et simplement. La fameuse taxe forfaitaire d'habitation, incarnation absolue du fossé entre le gouvernement et les conditions de vie populaires, a accéléré sa disgrâce.

Cette imposition existait certes avant le renversement du 30 août 2023, mais n'avait jamais été mise en application. Son instauration brutale par Oyima, dans un climat économique et social déjà fragilisé, a représenté la provocation excessive. Pour un président préoccupé prioritairement par la conservation de son autorité, Oyima s'est mué en handicap politique insurmontable. La taxe d'habitation a cristallisé la contestation populaire et ébranlé les fondations du régime. Il fallait désigner un responsable. Oyima a fait office de bouc émissaire.

Sortie d'Henri-Claude Oyima, retour à temps plein à BGFIBank

Le retrait d'Oyima signale un changement stratégique avec la désignation de Thierry Minko, technocrate chevronné de l'administration publique, dont l'objectif prioritaire affiché consiste à "réactiver le dossier FMI". Un constat d'échec sans appel. Il faut tout réinitialiser. Sans arrimage au FMI, la trajectoire budgétaire gabonaise demeure fragile.

Oyima réintègre donc, à plein temps, la direction de BGFIBank et de la BVMAC. Son bref transit au gouvernement subsistera comme la plus mauvaise incarnation de l'aristocratie aux commandes du pays depuis cinquante-huit ans et coupée du quotidien des citoyens ordinaires.

Oyima symbolise ce décalage, ce fossé abyssal entre les élites politiques qui contrôlent fermement le pays et les réalités de ceux qui survivent avec moins de deux dollars quotidiens.

L'effondrement du mythe et persistance des interrogations

L'épisode Oyima révèle également une vérité gênante que personne n'ose exprimer ouvertement : pendant plus de quarante années, l'appareil communicationnel de BGFIBank a édifié un mythe artificiel. Celui d'un virtuose financier, d'un banquier d'exception, d'un homme providentiel. La brutalité du pouvoir politique a anéanti cette illusion. Oyima n'est vraisemblablement pas un mauvais banquier – BGFIBank opère et prospère. Mais il s'est montré un ministre médiocre, incapable de maîtriser les codes fondamentaux de la politique, captif de ses incompatibilités structurelles, entravé par une condescendance pathologique qui l'empêchait de discerner ses propres failles et d'évaluer l'étendue de ses défaillances.

Les interrogations sont multiples : comment un enchevêtrement de fonctions aussi manifestement illicite a-t-il pu être admis pendant sept mois ? Pourquoi aucun retrait officiel de BGFIBank, comme solennellement promis le 9 mai 2025 ? Quelle vigilance a été effectivement déployée sur les émissions de titres publics acquis par sa propre institution ? Et principalement : qui a laissé opérer ? Qui a détourné le regard ?

Le président Oligui Nguema endosse une responsabilité écrasante, historique, dans cette affaire. Il a adhéré au mythe. Il a parié sur une renommée plutôt que sur des aptitudes politiques démontrées et vérifiables. Il a assimilé excellence dans le domaine privé et aptitude à gouverner. Or, administrer une banque et diriger un État procèdent de logiques radicalement antagonistes, de temporalités distinctes, de responsabilités sans commune mesure. Cette erreur monumentale a coûté excessivement cher au Gabon : un endettement colossal, une crédibilité internationale effondrée, une notation souveraine dégradée, sept mois évaporés dans les tractations avec le FMI, et surtout, une méfiance renforcée des investisseurs mondiaux face à un pays inapte à faire respecter ses propres textes constitutionnels.

Une illustration parfaite

Oyima est devenu, malgré lui, une illustration parfaite : celle d'un individu surévalué, inapte à revêtir l'habit de l'homme d'État, prisonnier de ses multiples casquettes et de son mépris. Le "super-ministre" était une supercherie. Une baudruche médiatique qui s'est affaissée au premier contact avec les responsabilités politiques authentiques.

La leçon est rude, mais salutaire : une renommée construite par la communication ne saurait remplacer la compétence politique. L'excellence financière proclamée ne confère aucune légitimité dans l'exercice du pouvoir étatique. Et l'impunité dont bénéficient certaines personnes dans leurs domaines privés rencontre toujours ses frontières face aux exigences de la gouvernance républicaine et l'État de droit. Lorsque ces frontières sont négligées, c'est l'ensemble du pays qui en endosse le coût, particulièrement les plus humbles.

Le Gabon règle aujourd'hui cette dérive à un prix élevé : 1 473 milliards de FCFA d'endettement additionnel en dix mois. Sept mois d'illusion ministérielle dont les répercussions pèseront sur l'économie nationale pendant des années.

[Politique] Par Anne-Marie DWORACZEK-BENDOME | Journaliste

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