Selon une information révélée ce lundi 13 janvier par le quotidien Africa Intelligence, le président gabonais Brice Clotaire Oligui Nguema aurait chargé le magnat burkinabè Mahamadou Bonkoungou d'acquérir des hélicoptères militaires au Pakistan pour le compte de Libreville. Une mission qui " suscite la perplexité dans les rangs de l'état-major", selon le journal spécialisé, et qui interroge sur la cohérence du discours de rupture porté par l'ancien commandant de la garde républicaine gabonaise depuis son arrivée au pouvoir fin août 2023.
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Un intermédiaire étranger pour des achats stratégiques
Mahamadou Bonkoungou n'est pas un inconnu au Gabon. À la tête du groupe Ebomaf depuis sa création en 1989, cet entrepreneur burkinabè a construit un empire économique diversifié qui s'étend du BTP au transport, en passant par les mines, la banque et la distribution. Proche de l'ancien président burkinabè Roch Marc Christian Kaboré (2015-2022), Bonkoungou a été élevé au rang de Commandeur de l'Ordre National du Burkina Faso et dispose de connexions politiques solides en Afrique de l'Ouest et centrale.
Au Gabon, son groupe s'est implanté massivement sous le partenariat avec le ministère des Travaux publics, alors dirigé par le général Flavien Nzengui Nzoudou. Ebomaf y opère aujourd'hui dans plusieurs secteurs stratégiques : construction de routes à péage, gestion de la Compagnie nationale de navigation intérieure et internationale (C2N2I) sous concession de vingt ans, mise en service d'un ferry de 500 places en août 2024, fourniture d'aéronefs à la compagnie nationale, et approvisionnement en matériels pour le BTP et la pêche.
Cette présence multisectorielle a permis à Bonkoungou de tisser des liens privilégiés avec Oligui Nguema, qui lui confie désormais une mission diplomatico-militaire auprès d'Islamabad. Or, la désignation d'un entrepreneur étranger pour négocier l'acquisition d'armement stratégique au nom de l'État gabonais soulève de nombreuses interrogations, notamment sur les critères qui ont présidé à ce choix.
Un budget militaire qui explose
Cette mission intervient dans un contexte budgétaire pour le moins controversé. Le budget de la défense gabonais pour l'exercice 2026 est de 320 milliards de FCFA en 2026, contre seulement 38,2 milliards en 2025, soit une augmentation vertigineuse de 730%. La ministre de la Défense Brigitte Onkanowa justifie cette enveloppe colossale par "la nécessité de moderniser les équipements et de réhabiliter les casernes".
Pourtant, cette priorité accordée aux dépenses militaires contraste violemment avec les moyens alloués aux secteurs sociaux. La santé a reçu 377 milliards de FCFA, l'éducation nationale 272,15 milliards, tandis que le budget total de la prévoyance sociale, incluant la protection de la famille, de la femme et de l'enfance, atteint à peine 15,9 milliards de FCFA, contre 1,1 milliard en 2025. La justice, quant à elle, dispose de 78,6 milliards de FCFA.
Ces choix budgétaires interrogent d'autant plus que Brice Oligui Nguema, lorsqu'il a fait son coup d'État le 30 aout 2023, dans ses premiers discours, il avait érigé le bien-être des Gabonais et la meilleure gestion des fonds publics en priorités absolues. "Il semblerait que, là aussi, il ait changé d'avis", constatent les observateurs.
Des méthodes héritées du régime Bongo
L'utilisation d'intermédiaires pour des acquisitions militaires n'est pas une nouveauté au Gabon. Elle rappelle même les pratiques du régime d'Ali Bongo, dont plusieurs affaires ont défrayé la chronique judiciaire française.
En août 2015, Maixent Accrombessi, alors directeur de cabinet et homme de confiance du président Ali Bongo, avait été interpelé à l'aéroport de Roissy et placé en garde à vue dans le cadre d'une enquête pour corruption d'agent public étranger et blanchiment. L'affaire concernait un contrat d'uniformes militaires de 7 millions d'euros attribué fin 2005 à la société française Marck. Les enquêteurs cherchaient à comprendre pourquoi cette entreprise avait versé plus de 300 000 euros à une société gabonaise gérée par un proche d'Accrombessi, et surtout deux-millions d'euros à une société béninoise dirigée par Accrombessi lui-même.
Bien qu'il ait invoqué son immunité diplomatique pour être rapidement relâché, Maixent Accrombessi a finalement été mis en examen le 17 novembre 2017 pour corruption passive d'agent public étranger. Philippe Belin, président de la société Marck, a également été mis en examen le 8 août 2015 pour corruption active d'agent public étranger, blanchiment d'argent et abus de biens sociaux.
L'épilogue judiciaire est intervenu en juillet 2024, lorsque l'entreprise gabonaise Sotec a conclu un accord judiciaire d'intérêt public avec le parquet de Paris et payé une amende de 500 000 euros pour avoir servi d'intermédiaire dans le versement de pots-de-vin à des responsables du ministère gabonais de la Défense afin d'obtenir ce marché pour Marck.
La contradiction
L'ironie de la situation n'échappe à personne. Oligui Nguema avait justifié son coup d'État d'août 2023 par "la nécessité de mettre fin au système corrompu des Bongo" et à leur recours à une "Légion étrangère" de conseillers et d'intermédiaires dans les affaires de l'État. En septembre 2023, son régime annonçait vouloir introduire "de nouvelles règlementations plus restrictives pour les postes sensibles qui, dans la plupart des pays du monde, ne peuvent être occupés par des étrangers".
Marc Ona Essangui, alors figure emblématique de la société civile gabonaise, dénonçait qu'Ali Bongo "gérait le pays par procuration, déléguant ses responsabilités à d'autres". Devenu depuis sénateur de la 5e République, l'ancien activiste garde aujourd'hui un silence éloquent sur les pratiques du nouveau pouvoir.
Cette rhétorique de souveraineté nationale et de moralisation de la vie publique se heurte désormais à la réalité : le mandat confié à Mahamadou Bonkoungou pour négocier l'acquisition d'hélicoptères pakistanais reproduit exactement les méthodes que le général Oligui dénonçait avec véhémence.
Une diversification militaire qui pose question
Les Forces armées gabonaises comptent environ 4 800 militaires actifs et 2 500 paramilitaires, pour un total de 7 300 personnels. Leur arsenal repose traditionnellement sur des équipements d'origine française, chinoise et sud-africaine. La France demeure le principal fournisseur historique, avec notamment la livraison de quatre véhicules blindés AML-90 reconditionnés en juillet 2023. La Chine s'est imposée comme second pourvoyeur avec divers véhicules blindés et de combat.
L'acquisition de véhicules blindés russes en août 2024 a marqué une première pour Libreville, signalant un pivot stratégique vers de nouveaux partenaires. L'approche du Pakistan pour des hélicoptères confirme cette diversification des sources d'approvisionnement, mais interroge sur les motivations réelles d'un tel bouleversement des alliances militaires traditionnelles.
Quelle cohérence patriotique ?
Le recours à Mahamadou Bonkoungou comme intermédiaire révèle une contradiction profonde avec le discours de rupture affiché par le régime d'Oligui Nguema. Cette externalisation de négociations stratégiques à un homme d'affaires étranger reproduit les pratiques dénoncées dans le passé et soulève des questions légitimes sur la transparence et les critères de sélection pour des missions aussi sensibles.
La souveraineté nationale, brandie pour légitimer le coup d'État de 2023, exigerait pourtant une gestion transparente des affaires de défense par les institutions gabonaises, et non par des réseaux opaques d'intermédiaires étrangers. Le patriotisme économique, si souvent invoqué, imposerait également de repenser l'équilibre entre une militarisation accélérée du régime et les investissements sociaux indispensables au développement humain.
Dans un pays où 377 milliards de FCFA pour la santé et 15,9 milliards pour la prévoyance sociale demeurent largement insuffisants face aux défis sociétaux, les choix budgétaires et les méthodes de gouvernance d'Oligui Nguema apparaissent en totale contradiction avec les promesses de rupture qui ont justifié son accession au pouvoir.
Le général qui fustigeait Ali Bongo pour avoir travaillé exclusivement avec des étrangers reproduit aujourd'hui ces mêmes pratiques, au risque de trahir l'espoir de changement qu'avait suscité son coup de force d'août 2023.
Par Anne-Marie Dworaczek-Bendome | Journaliste