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Billet de blog 14 janvier 2026

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Tanzanie : Samia Suluhu Hassan ou le sacre du despotisme

Le 10 janvier 2026, l'ONG Index on Censorship a décerné à la présidente Samia Suluhu Hassan le titre peu enviable de « tyran de l'année 2025 », la plaçant devant Vladimir Poutine, Donald Trump et Benjamin Netanyahou.

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Ce couronnement infamant sanctionne une dérive autoritaire qui a transformé progressivement la Tanzanie en État policier. Ce vote, organisé en ligne, vise à "pointer les dirigeants qui, au cours de l'année écoulée, ont sérieusement endommagé le paysage du libre débat dans leur pays", selon la directrice Jemimah Steinfeld.

Illustration 1
Tanzanie. Samia Suluhu Hassan. © Photomontage ©AM-DB

Un scrutin contesté

Le 29 octobre 2025, Samia Suluhu Hassan remporte l'élection présidentielle tanzanienne avec un score digne de l'ère soviétique : 97,66% des suffrages exprimés. Derrière ce triomphe électoral se dissimule une réalité glaçante. Dans les jours précédant le scrutin, les deux principaux leaders de l'opposition ont été neutralisés méthodiquement.

Tundu Lissu, président du parti Chadema, est appréhendé le 9 avril 2025 lors d'un rassemblement à Mbinga, dans le sud-ouest du pays. Inculpé de trahison, il est transféré à Dar es Salaam, à plus de 1 000 kilomètres, durant la nuit même, tandis que les forces de l'ordre dispersent ses partisans à coups de grenades lacrymogènes et de tirs en l'air. Son prédécesseur à la tête de Chadema, Freeman Mbowe, avait déjà subi en juillet 2021 une arrestation arbitraire pour "financement du terrorisme" et "complot terroriste". Le sexagénaire accusera par la suite la police de l'avoir torturé durant ses sept mois de détention, avant d'être libéré en mars 2022 sans qu'aucune charge ne soit retenue. Depuis, Mbowe demeure sous surveillance constante.

Lors du scrutin d'octobre 2025, des milliers de manifestants investissent les rues pour dénoncer le musellement systématique de l'opposition. Les forces de sécurité répondent par une violence létale : gaz lacrymogènes, balles réelles, arrestations massives. Entre le 29 octobre et le 1er novembre, la répression fait au moins 700 morts selon les sources de l'opposition, tandis que le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme signale au moins 10 décès confirmés et exprime sa préoccupation face à l'usage de munitions réelles. Human Rights Watch documente méticuleusement ces exactions, tandis que le gouvernement impose des coupures d'Internet à l'échelle nationale.

Aussi, dans un cynisme déconcertant, la présidente fraîchement réélue déclare : "Nous remercions les forces de sécurité d'avoir veillé à ce que les violences n'empêchent pas le vote." Cette déclaration assume pleinement la répression meurtrière. Le 1er novembre, la Commission électorale nationale, euphémisme pour désigner un organe rattaché au gouvernement, valide officiellement ces résultats contestés. Des observateurs internationaux dénoncent des fraudes massives, tandis que le haut-commissaire aux droits de l'homme Volker Türk exhorte " fortement les autorités tanzaniennes à fournir des informations sur le sort et la localisation de toutes les personnes disparues". Lors, dans son discours du 3 décembre 2025, Samia Suluhu Hassan brise le silence et défend la ligne répressive, rejetant catégoriquement toute accusation de fraude électorale.

Une ascension inattendue 

Le 17 mars 2021, Samia Suluhu Hassan apparaît à la télévision tanzanienne, le visage voilé de noir. D'une voix mesurée et solennelle, elle annonce le décès du président John Magufuli, après trois semaines d'absence inexpliquée et de rumeurs persistantes. Deux jours plus tard, le 19 mars 2021, elle prête serment et devient la première femme à diriger la Tanzanie, ainsi que la deuxième personne originaire de Zanzibar à occuper cette fonction après Ali Hassan Mwinyi. Cette succession constitutionnelle marque un tournant historique dans un pays où les femmes restent cruellement sous-représentées au sommet du pouvoir.

Née le 27 janvier 1960 à Zanzibar au sein d'une famille modeste, père instituteur et mère au foyer, Samia Suluhu Hassan accumule les diplômes universitaires : master en management du développement, administration publique et économie. Entre 1988 et 1997, elle dirige des projets pour le Programme alimentaire mondial à Zanzibar, puis préside l'association des ONG locales Angoza durant deux années. Sa carrière politique débute en 2000 lorsque le parti présidentiel Chama Cha Mapinduzi (CCM) la nomme au Parlement de Zanzibar. Elle gravit ensuite les échelons jusqu'à être élue à l'Assemblée nationale tanzanienne.

En 2015, John Magufuli, candidat du CCM, la choisit comme colistière pour l'élection présidentielle. Elle devient ainsi la première femme vice-présidente de l'histoire du pays et de l'Afrique de l'Est depuis Specioza Wandira-Kazibwe en Ouganda (1994-2003). Le duo Magufuli-Suluhu remporte à nouveau les élections en 2020.

Dès son arrivée au pouvoir en mars 2021, Samia Suluhu Hassan lance un appel vibrant à l'unité nationale face aux divisions provoquées par les politiques autoritaires de son prédécesseur. Elle rompt initialement avec l'isolationnisme dogmatique de Magufuli et relance le dialogue avec les nations occidentales. Cette ouverture apparente suscite un espoir tangible de renouveau démocratique. Mais l'arrestation brutale de Freeman Mbowe en juillet 2021 anéantit rapidement ces espérances fragiles. "Nous pensions que les choses avaient changé quand Mama Samia a dit que ce n'était pas le moment de regarder en arrière, mais nous constatons que les choses ne sont pas comme elle l'avait promis", confiera le fils de Mbowe au Washington Post.

Un règne familial

Samia Suluhu Hassan, mère de quatre enfants, dirige aujourd'hui la Tanzanie d'une main de fer, consolidant son emprise par des nominations controversées. Le 18 novembre 2025, quelques semaines après sa réélection contestée, elle procède à une large refonte gouvernementale mettant en lumière des membres de sa propre famille. Sa fille, Wanu Hafidh Ameir, 43 ans, députée de l'île de Zanzibar, obtient le poste stratégique de vice-ministre de l'Éducation, des Sciences et de la Technologie. Son gendre, Mohammed Mchengerwa, est également promu au sein du gouvernement. Ces décisions soulèvent immédiatement des accusations de népotisme institutionnalisé.

Certes, certaines vérifications factuelles relativisent ces allégations : Fact-Check Congo a démontré en décembre 2025 qu'elle n'a pas nommé " toute sa famille" comme le prétendent certaines publications virales sur les réseaux sociaux. Ses partisans soulignent que les personnes nommées possèdent un mandat démocratique et une expérience politique avérée. Mais le contexte d'une élection largement critiquée pour les restrictions imposées à l'opposition, les violences post-électorales meurtrières et un taux d'abstention élevé fragilise considérablement cette défense. Le débat sur le népotisme, récurrent, mais rarement frontal en Tanzanie, ressurgit avec une force inédite.

Au-delà des nominations familiales, Samia Suluhu Hassan multiplie les attaques contre la liberté d'expression. Human Rights Watch dénonce en octobre 2025 l'intensification de la répression politique visant les opposants, le musèlement méthodique des médias avec la suspension de titres de presse et les arrestations arbitraires de journalistes. Chadema affirme que les forces de sécurité sont responsables de la disparition forcée de plusieurs de ses partisans et du meurtre d'au moins un membre de son secrétariat national en 2024. Ces accusations gravissimes sont reprises par les organisations internationales de défense des droits humains et les chancelleries occidentales.

Ainsi, Jemimah Steinfeld, présidente d'Index on Censorship, reconnaît sans détour : "Nous ne nous attendions pas à ce qu'elle arrive en tête, mais elle mérite amplement cette "victoire" ». Environ 1 000 votants, principalement des Tanzaniens mobilisés en ligne, reflètent la colère populaire suscitée par cette dérive autoritaire sans précédent.

Bref, face aux accusations internationales, la présidente adopte désormais un discours ouvertement anti-occidental. "Pensent-ils toujours qu'ils sont encore nos maîtres, nos colonisateurs ? Pourquoi, à cause du peu d'argent qu'ils nous donnent ?", lance-t-elle lors d'un rassemblement à Dar es Salaam en décembre 2025. Hassan qualifie les manifestations de tentative de coup d'État et défend les forces de sécurité accusées d'avoir tué des centaines de manifestants : "Étaient-ce vraiment des manifestations ou des actes de violence ? Les gens détruisaient des bâtiments gouvernementaux, attaquaient des postes de police et volaient des armes. La police a le mandat de protéger les vies et les biens. Quand on dit qu'elle a utilisé une force excessive, que devaient-ils faire, simplement, s'asseoir et regarder un coup d'État se produire ? »

État sous pression

En ce début d'année 2026, la Tanzanie navigue sur un échiquier géopolitique complexe, jonglant entre partenariats multiples et tensions intérieures croissantes. Sur le plan régional, le pays entretient des relations ambivalentes avec l'Occident. La visite officielle de Samia Suluhu Hassan en France en mai 2024 aboutit à la signature d'une déclaration bilatérale fixant cinq axes prioritaires : énergie, changement climatique, eau, économie bleue, égalité femmes-hommes, infrastructures de transport et agriculture. Une délégation de vingt entreprises du Medef International se rend en Tanzanie du 27 au 29 mai 2024, renforçant la présence française dans divers secteurs économiques. L'excédent commercial français s'établit à 30,3 millions d'euros en 2024.

Mais la Tanzanie privilégie surtout ses relations avec l'Asie. Les liens avec la Chine demeurent historiquement étroits depuis l'indépendance en 1964. Pékin finance des projets d'infrastructures majeurs : modernisation du chemin de fer TAZARA, construction du port de Bagamoyo, centrales hydroélectriques, infrastructures routières. Le 10 janvier 2026, les deux pays s'engagent à synergiser leurs stratégies de développement et à étendre leurs investissements et échanges commerciaux bilatéraux. L'Inde, avec laquelle un accord de coopération militaire a été signé en 2023, et les Émirats arabes unis constituent également des partenaires majeurs, investissant notamment dans l'extension du port de Dar es Salaam. La Russie investit désormais dans l'extraction et le traitement de l'uranium, avec la construction d'une première usine prévue pour débuter en 2026.

Les États-Unis procèdent actuellement à un "examen complet" de leurs relations avec la Tanzanie après que le Département d'État a condamné la "répression" et la "violence troublante contre les civils". Cette révision interroge la fiabilité de la Tanzanie en tant que partenaire stratégique.

Sur le plan intérieur, la Tanzanie compte environ 73 millions d'habitants en 2026, avec une démographie dynamique et extrêmement jeune. La société se divise entre 61,5% de chrétiens et 35,2% de musulmans. Cette diversité confessionnelle génère des tensions latentes : une frange conservatrice s'oppose à une autre plus progressiste, et Samia Suluhu Hassan se trouve prise en étau entre ces deux courants. La région sud-est, l'une des plus musulmanes du pays, voit cependant l'implantation de 100 nouvelles églises chrétiennes entre 2021 et 2025, suscitant des crispations communautaires.

Donc, les prochains mois s'annoncent déterminants pour mesurer si ces nominations familiales affaiblissent réellement la légitimité présidentielle ou si Samia Suluhu Hassan parviendra à transformer cette polémique en opportunité pour clarifier son projet politique. À ce jour, aucune démission n'a été enregistrée au sein de l'exécutif.

Le silence de la communauté internationale

Face à la dérive autoritaire de Samia Suluhu Hassan, la communauté internationale doit dépasser les condamnations symboliques et exiger des réformes concrètes. Les partenaires économiques occidentaux et asiatiques portent une responsabilité historique : continuer à financer sans exigence démocratique revient à cautionner un régime répressif et sanguinaire.

Hassan a récemment annoncé la formation d'une commission d'enquête pour "enquêter sur ce qui s'est passé", une initiative perçue par les observateurs comme une tentative de détourner l'attention de l'ampleur réelle du massacre. Les dirigeants de Chadema déclarent qu'il ne peut y avoir de réconciliation avant qu'une véritable responsabilité soit établie dans un pays toujours traumatisé par la violence.

Quant aux Tanzaniens, leur mobilisation courageuse lors du vote en ligne d'Index on Censorship prouve qu'ils refusent catégoriquement la résignation. "Ceux qui ont planifié, financé et exécuté les massacres doivent d'abord être traduits en justice. Samia doit également démissionner sans condition, nous ne la reconnaissons pas comme démocratiquement élue", martèle John Kitoka, directeur des affaires étrangères de Chadema. Le chemin vers une Tanzanie pluraliste et démocratique passe inexorablement par la solidarité internationale avec la société civile et l'opposition, seules garantes d'un avenir où la voix du peuple prime sur le despotisme familial.

Par Anne Marie DWORACZEK-BENDOME | Journaliste | 14 janvier 2026

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