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Billet de blog 24 août 2024

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Gabon : Le "Non" au référendum constitutionnel

Au Gabon, le projet de référendum constitutionnel cristallise les tensions politiques et sociales héritées de six décennies de règne Bongo.

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Alors que le Comité pour la Transition et la Restauration des Institutions (CTRI) présente cette consultation comme une étape cruciale vers la démocratisation et la modernisation de l'État, l'opposition y décèle une manœuvre subtile pour consolider un pouvoir autoritaire sous de nouveaux atours. Ce débat, qui dépasse largement le cadre juridique, révèle les profondes contradictions d'une transition orchestrée par les anciens gardiens du régime déchu, posant la question de la possibilité réelle d'un changement systémique dans un pays marqué par des décennies de clientélisme et de pratiques néopatrimoniales.

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Gabon - Opposition au Référendum : Dr. Daniel Mengara (gauche), le journaliste et opposant Marc Ulrich Malekou (centre) et Dr. Jean Victor Mouang Mbading (droite) lors du lancement d'une plateforme référendaire pour voter "Non" au prochain référendum sur la nouvelle Constitution. © Anne Marie DWORACZEK-BENDOME

La plateforme "Référendum, je vote NON", lancée le 23 août à Libreville dans une atmosphère mêlant espoir et appréhension, incarne la résistance croissante d'une société civile longtemps muselée face à un projet constitutionnel jugé antidémocratique. Cette mobilisation, qui transcende les clivages traditionnels de la politique gabonaise, met en lumière les failles béantes d'une transition pilotée par une junte militaire qui, sous couvert de restauration institutionnelle, semble perpétuer les logiques de concentration du pouvoir et de prédation des ressources héritées du régime Bongo. Au cœur du débat : la nature même de l'État gabonais et sa capacité à se réinventer après des décennies de gouvernance clanique.

Une transition sous le signe de la continuité : les habits neufs de l'ancien régime

Le coup d'État du 30 août 2023, mené par le général de brigade Oligui Nguema, a été présenté à la face du monde comme une rupture nette avec l'ère Bongo, promettant une "nouvelle ère" pour le Gabon. Pourtant, une analyse approfondie des actions du CTRI et de la composition de ses instances dirigeantes révèle une troublante continuité dans les pratiques de gouvernance et les réseaux d'influence.

"Ce que nous observons n'est pas une révolution, mais une révolution de palais savamment orchestrée",déclaration du Pr. Albert Ondo Ossa, candidat face à Ali Bongo, aux élections présidentielles du 26 aout 2023. Les anciens protecteurs du régime, longtemps dans l'ombre des Bongo, sont devenus les nouveaux maîtres du jeu, perpétuant une dynamique de pouvoir sous une nouvelle forme. C'est un cas d'école de ce que les politologues appellent le 'transformisme politique' : un changement en surface qui masque la persistance des structures profondes du pouvoir.

Cette continuité se manifeste de manière flagrante par la réintégration d'anciens cadres du régime Bongo à des postes clés de l'administration et des entreprises publiques. Une stratégie qui, selon de nombreux observateurs, soulève de sérieuses questions sur la réelle volonté de réforme du CTRI et sa capacité à rompre avec les pratiques clientélistes qui ont longtemps caractérisé la gouvernance gabonaise.

Le recyclage des élites de l'ancien régime n'est pas simplement une question de personnel politique. Il témoigne de la persistance de réseaux informels de pouvoir et d'intérêts économiques qui transcendent les changements de régime. Ces réseaux, ancrés dans des décennies de pratiques népotiques, constituent le véritable défi à toute tentative de réforme profonde de l'État gabonais.

Un projet constitutionnel controversé : vers une présidentialisation renforcée du régime

Le projet de Constitution, qui sera soumis à référendum, suscite de vives critiques d'une opposition hétérogène mais unie dans son rejet d’un texte encore non publié. Seules quelques fuites circulent, laissant entrevoir ce qui est perçu comme un recul démocratique. Trois points en particulier attirent l’attention et alimentent des débats souvent tendus au sein de la société gabonaise. :

  1. Le retour de l'organisation des élections au ministère de l'Intérieur, perçu comme une régression démocratique majeure. Cette disposition, qui rappelle les pratiques de l'ère Bongo, fait craindre une manipulation systématique des processus électoraux. Ce retour en arrière est un camouflet pour tous ceux qui aspirent à des élections transparentes.
  2. L'instauration d'un mandat présidentiel de sept ans, jugé excessif et propice à l'enracinement du pouvoir. Cette durée soulève des interrogations sur les véritables intentions du CTRI. Un mandat de sept ans, c'est pratiquement une décennie au pouvoir. Dans un pays où l'alternance a toujours été problématique, c'est ouvrir la voie à une nouvelle forme de présidence à vie.
  3. Le renforcement du présidentialisme, au détriment des contre-pouvoirs institutionnels. Le projet prévoit une concentration inédite des pouvoirs entre les mains du président, qui cumulerait les fonctions de chef de l'État, chef du gouvernement, et diverses autres prérogatives clés. "Ce projet constitutionnel n'est rien d'autre qu'une tentative de légaliser l'autoritarisme sous couvert de modernisation institutionnelle", dénonce Jean Victor Mouang Mbading, figure emblématique de l'opposition. "Sous couvert de restauration, on assiste à une concentration des pouvoirs digne d'une monarchie absolue. C'est un pas de géant vers l'autocratie."

Ces dispositions, loin d'être de simples détails techniques, dessinent les contours d'un système politique où le contrôle du pouvoir exécutif sur les autres institutions serait renforcé, posant la question de l'équilibre des pouvoirs et de la capacité du système à prévenir les dérives autoritaires.

La rhétorique biblique au service du pouvoir : entre messianisme politique et manipulation des symboles

L'utilisation croissante de références bibliques par les partisans d'Oligui Nguema, le comparant tantôt à Moïse guidant son peuple hors d'Égypte, tantôt à Josué menant les Hébreux en Terre Promise, révèle une stratégie de légitimation par le sacré qui mérite une analyse approfondie. Cette approche, loin d'être anodine ou folklorique, s'inscrit dans une longue tradition de manipulation du religieux à des fins politiques en Afrique, et particulièrement au Gabon, où le syncrétisme entre politique et spiritualité a toujours été prégnant.

Cette rhétorique messianique est particulièrement dangereuse dans le contexte gabonais. Elle vise à placer le leader au-dessus de toute critique, en le présentant comme un élu divin, un sauveur providentiel. C'est une forme subtile de sacralisation du pouvoir qui rend difficile toute opposition constructive ou débat démocratique.

Cette stratégie de communication, qui joue sur les cordes sensibles d'une population profondément religieuse, pose la question de la laïcité de l'État et du risque de manipulation des croyances à des fins politiques. En se drapant dans des références bibliques, Oligui Nguema tente de s'approprier une légitimité qui transcende le cadre politique traditionnel. C'est une manière habile de court-circuiter le débat démocratique en se positionnant sur un terrain où la critique devient sacrilège.

Cette approche n'est pas sans rappeler les pratiques de l'ancien régime, où Omar Bongo se présentait volontiers comme un dirigeant "choisi par Dieu", illustrant ainsi la persistance de certains schémas de légitimation du pouvoir malgré le changement de régime.

Les enjeux cachés de la restauration institutionnelle : entre promesses et réalités du terrain

La promesse de restauration des institutions, slogan phare du CTRI et pierre angulaire de sa communication politique, se heurte à la réalité d'un pays encore profondément marqué par la logique des hommes forts plutôt que par le fonctionnement d'institutions solides et indépendantes. Cette dichotomie entre le discours et la pratique révèle les défis colossaux auxquels fait face le Gabon dans sa quête de renouveau démocratique.

La vraie restauration ne se limite pas à la construction d'infrastructures ou à la rénovation de bâtiments administratifs. Elle nécessite un inventaire critique et sans complaisance des institutions existantes, une réflexion profonde sur leur fonctionnement, et surtout la mise en place de mécanismes garantissant leur indépendance et leur efficacité. Or, ce qu'observent actuellement ressemble plus à un replâtrage qu'à une véritable refondation institutionnelle.

Cette approche superficielle de la restauration institutionnelle soulève des questions cruciales sur la nature même de l'État gabonais et sa capacité à se réformer en profondeur.  Tant que prévaudra la logique du 'big man', tant que les institutions seront perçues comme des instruments au service d'intérêts particuliers plutôt que comme les garantes de l'intérêt général, toute tentative de réforme restera vaine.

La persistance de pratiques telles que le népotisme, la corruption et le détournement de fonds publics, malgré les discours volontaristes du CTRI, illustre la difficulté à transformer des habitudes profondément ancrées dans le fonctionnement de l'État gabonais. Il ne suffit pas de changer les hommes pour changer le système. C'est tout un écosystème de gouvernance, hérité de décennies de pratiques clientélistes, qu'il faut démanteler. Cela demande du courage politique, une vision à long terme, et surtout une volonté réelle de rompre avec les anciennes pratiques, ce qui ne semble pas être le cas actuellement.

Une opposition en quête de stratégie : entre résistance et propositions alternatives

Face à un pouvoir qui semble déterminé à imposer sa vision de l'avenir du Gabon, l'opposition gabonaise, longtemps divisée et affaiblie par des années de répression et de cooptation, peine à définir une stratégie cohérente et efficace. La plateforme "Référendum, je vote NON" représente une tentative louable de fédérer les forces contestataires, mais son impact réel sur le processus politique et sa capacité à mobiliser largement la population restent à prouver.

L'opposition doit impérativement dépasser la simple posture du 'non' pour proposer un véritable projet alternatif de société. Sans une vision claire et des propositions concrètes pour l'avenir du pays, elle risque de se cantonner à un rôle de figuration dans un processus largement contrôlé par le CTRI. Il ne suffit pas de s'opposer, il faut proposer.

Cette difficulté à formuler une alternative crédible s'explique en partie par l'héritage de décennies de règne sans partage du PDG, le parti des Bongo, qui a systématiquement affaibli et divisé l'opposition. "Nous payons aujourd'hui le prix de longues années de répression et de fragmentation du paysage politique", confie sous couvert d'anonymat un cadre de l'opposition. Reconstruire une culture d'opposition constructive, capable de se projeter au-delà de la simple contestation, est un défi de taille.

Néanmoins, certains acteurs de l'opposition voient dans la période actuelle une opportunité unique de renouvellement. "C'est le moment ou jamais de repenser notre rôle et notre approche", affirme Guy Nzouba Ndama, figure historique de l'opposition. "Nous devons nous réinventer, former de nouvelles alliances, et surtout proposer un projet de société qui réponde réellement aux aspirations du peuple gabonais. C'est à cette condition que nous pourrons peser véritablement sur l'avenir du pays."

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Au Gabon, le pouvoir militaire, incarné depuis le 30 août 2023 par le général de brigade et Chef de l’État Oligui Nguema, a annoncé des élections présidentielles pour août 2025 en vue d’un retour à l’ordre constitutionnel.

Un test crucial pour l'avenir démocratique du Gabon

Le référendum constitutionnel s'annonce comme un moment charnière, un véritable test pour l'avenir politique du Gabon. Au-delà du simple vote sur un texte juridique, c'est la nature même de la transition et la possibilité d'une réelle démocratisation qui sont en jeu. L'enjeu dépasse largement les frontières du pays et pourrait avoir des répercussions sur toute la sous-région.

Dans un contexte marqué par la multiplication des coups d'État et la fragilité des transitions démocratiques, particulièrement au Sahel, le cas gabonais pourrait servir de baromètre pour évaluer la capacité des régimes issus de putschs à opérer une véritable transformation politique et institutionnelle. Le Gabon a une opportunité historique de montrer qu'un changement positif est possible, même après des décennies d'autoritarisme. Mais le chemin est étroit entre la tentation de la continuité et les défis d'une véritable refondation démocratique.

L'issue de ce processus dépendra non seulement de la mobilisation de l'opposition et de la société civile gabonaises, mais aussi de la vigilance et de l'implication de la communauté internationale. Le risque est grand de voir s'installer, sous couvert de restauration institutionnelle, un nouveau système autoritaire aux apparences démocratiques, perpétuant ainsi le cycle de l'instabilité politique qui mine le développement du pays depuis des décennies.

Le véritable enjeu de ce référendum va bien au-delà du texte constitutionnel, c'est l'avenir même du modèle de gouvernance gabonais qui est en jeu.


Par Anne-Marie Dworaczek-Bendome | Publié le 25 août 2024 

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