Fédérations sportives et tabous

Ils flirtaient. Le souvenir a près de quinze ans, mais je revois très distinctement ce sélectionneur national, la quarantaine, et cette jeune athlète encore mineure. Mais si la relation asymétrique entre le sportif et son entraineur peut faire naitre de nombreux affects, le pendant hors-la-loi de cette asymétrie, c'est le passage à l’acte. Modeler un corps, l’accompagner sur le chemin de l’excellence sportive ne donne en aucun cas le droit de le toucher, de se l’approprier.

Ils flirtaient. Oui, c’est le mot. Le souvenir a près de quinze ans mais je revois très distinctement ce sélectionneur national, la quarantaine, et cette jeune athlète encore mineure, - non loin de la majorité certes, mais mineure tout de même, - qui se chamaillaient gentiment, tout près l’un de l’autre, dans cette promiscuité des corps, essentielle au judo. Ils flirtaient aux yeux et au su de tous, le sélectionneur ne s’en cachait pas, ou alors légèrement, attendant la fin d’un entrainement, sur les tatamis désertés, pour continuer, sur le mode de la leçon particulière, à perfectionner certaines prises comme on a coutume de le faire au plus haut niveau. Je fus troublée par cette scène entraperçue un peu par hasard, - j’étais revenue des vestiaires suite à l’oubli de ma ceinture noire au bord du tapis. Non pas tellement en raison de leur différence d’âge mais plutôt parce la posture d’entraîneur n’était plus tenue. Quelques années plus tard, je décidai de devenir psychologue du sport.

Le syndrome du « So sexy coach »

La relation asymétrique entre le sportif et son entraineur peut faire naitre de nombreux affects, de nombreux fantasmes. Il n’y a là rien d’anormal, bien au contraire. Mais le pendant hors-la-loi de cette asymétrie, c’est l’emprise. Et le passage à l’acte. Modeler un corps, l’accompagner sur le chemin de l’excellence sportive ne donne en aucun cas le droit de le toucher, de se l’approprier. Sigmund Freud lui-même s’était étonné, compte tenu de son grand âge, de l’irrésistibilité de son charme auprès des nombreuses jeunes femmes qui s’éprenaient de lui au cours de leur cure. Son humilité et son honnêteté intellectuelle lui avaient valu les concepts du transfert et du contre-transfert. Les fédérations ont un rôle indispensable à tenir dans la formation de leurs entraineurs, dans le rappel au cadre de leur posture, dans la prise de conscience de leurs propres affects et de ceux qu’ils ne manqueront pas de mobiliser chez de très jeunes athlètes qui bien souvent ont tout quitté – parents, fiancé(e)s, ami(e)s - pour tenter de concrétiser leur rêve sportif, faisant le choix d’une identité bâtie sur les notions de sacrifice et de dépendance. Au sein de fédérations où le copinage et les rapports de séduction participent de la promotion personnelle, il n’y a rien d’étonnant à voir la notion du faire plaisir transgresser la frontière strictement sportive.

L’entre-soi : ses désordres, son chaos

Si les violences sexuelles dans le sport ébranlent actuellement l’opinion publique, c’est bien sûr du fait de leur nature criminelle et absolument intolérable, mais aussi parce qu’elles touchent à quelque chose de l’ordre du symbolique dans  l’inconscient collectif. Nos sociétés dites modernes, démocratiques, ont pour fondement l’interdit de l’incesteà partir duquel ont été édifiées toutes les règles qui régissent les comportements de l’Homme, cet animal social, « contenu » - pulsionnellement parlant. La levée du tabou des violences sexuelles dans la grande famille du sport provoque une onde de choc institutionnelle et, logiquement, la révélation en chaîne d’autres dysfonctionnements. Nul n’ignore l’opacité des gestions comptable et humaine de ces mini-mondes parallèles qui se retranchent derrière le principe d’autonomie - si cher au Comité International Olympique… Au fil des décennies, plusieurs fédérations sportives se sont emmurées, entretenant une endogamie toujours plus malsaine, encouragée et entretenue par des chefs indéboulonnables, des Pères refusant catégoriquement d’être « tués », ou dit autrement, s’asseyant sur le principe de l’alternance décisionnelle ou de l’idée même de direction collégiale. Voilà ce que sont devenues plusieurs de ces fédérations de disciplines olympiques : des îlots de non droit dans l’Etat, « ce dangereux personnage » dont l’ingérence, à l’époque de Pierre de Coubertin, était redoutée pour des raisons bien précises : le sport devait être protégé de toute instrumentalisation géopolitique. On ne peut que se réjouir de voir l’Etat s’engouffrer dans la brèche ouverte – de l’intérieur – par l’ancienne patineuse Sarah Abitbol et s’immiscer à nouveau dans le sport, autrement que par l’octroi de subvention. Et il semblerait enfin qu’une ministre des sports porte cette ambition.

 

Amélie Grossmann, psychologue du sport et auteure du roman Sois champion et tais-toi ! aux éditions du Cygne

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