"SEULS LES OISEAUX SONT MIGRATEURS, LES HUMAINS, EUX, VOYAGENT..."

UN COME BACK SUR UNE HISTOIRE HONTEUSE PLUS QUE JAMAIS D'ACTUALITÉ : RÉFUGIÉS QU'ON LAISSE CROUPIR DURANT LE CONFINEMENT DANS DES CENTRES DE RÉTENTION ADMINISTRATIVE (CRA) SANS LES DROITS HUMANITAIRES LES PLUS ÉLÉMENTAIRES NI AUCUN MOYEN DE SE PROTÉGER DU CORONA VIRUS.

REPORTAGE ECRIT PAR DAMIEN ROUDEAU :
http://globetrottoir.tumblr.com/
www.lesyeuxdanslemonde.org
https://vimeo.com/user23857170
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novembre 2015, 18h. Je quitte le camp pour retrouver Amin dans une brasserie de l’artère commerciale qui traverse « Calais, coeur de vie », devenue point de ralliement des associatifs. Succession de moues désapprobatrices des passants à la vue de mes godasses maculées de boue : suspicion de solidarité, voire de « noborderisme » (relatif aux "No Borders"), l’ambiance est chaude et le climat électrique sous les rafales glacées de la Manche.  

Calais : sa lande, sa jungle, son camp, son bidonville. Depuis la fermeture des squats et campements du centre-ville, sans proposition de relogement, entre mai et juillet 2014, la « new jungle » a poussé en quelques jours sur le lieu de distribution des repas, culminant à 12000 réfugiés au plus fort de l’été. Fin octobre, le chiffre aurait été ramené à 6000 , suite à l’envoi massif, quotidiennement par groupes de 50 et sans toujours prendre soin de maintenir les liens de fratrie, dans des centres de rétention administrative éparpillés sur l’hexagone : Nîmes, Mesnil-Amelot en Seine-et-Marne, Cornebarrieu près de Toulouse, Rouen, Marseille, Metz

Calais : dernier arrêt avant l’El Dorado britannique. La première chose qui frappe, au départ de la gare du Nord comme à l'arrivée en gare, c’est que le contrôle de billets par la SNCF est doublé d’un autre, au faciès, par les hommes en armes : tout individu de couleur en accoutrement « Vieux campeur » est systématiquement mis sur le côté puis embarqué. Ils sont pourtant toujours plus nombreux à parvenir à rejoindre le cloaque de bâches et de boue du « Chemin des dunes ». La géographie des « quartiers » du camp raconte les différentes phases d’émigration et d’installations successives, au gré des soubresauts géopolitiques : Iran, Irak, Afghanistan au centre, puis Soudanais, Somaliens, Éthiopiens et Érythréens, désormais Libyens, Syriens et Kurdes 

Calais : près de vingt hectares de honte d'état, de loi du plus fort, de solidarité et de survie, de froid et de fêtes, d’assauts de camions et d’attaques cardiaques, de morts brutales et de passages miraculeux, de coups de foudre et de matraque, de familles et de mafias. Vingt hectares qui gonflent à l’est de la ville, constituant désormais le plus grand bidonville d’Europe, et se déploient sur 40 km le long de la côte, jusqu’à Dunkerque, où la croissance exponentielle du camp de Grande-Synthe (1) laisse présager à un « second Calais » dans quelques semaines. Ordures entassées dans la boue, lambeaux de tentes qui flottent au vent la lande était encore arborée cet été - on y ramassait même des mûres - mais les feux s'amenuisent avec l’avancée de l’hiver : plus aucun bois à brûler. L’usage intensif de bougies et réchauds menace pourtant toujours tentes et caravanes. Le 14 novembre, au lendemain des attentats parisiens, un incendie a ravagé près de 2500 m2 d’abris et de lande, heureusement sans faire de blessés, mais entraînant les plus folles rumeurs sur une origine criminelle par des milices d’extrême-droite. Cela n’a fait que renforcer l’omniprésence de CRS et journalistes, qui pénètrent dans le camp en terrain conquis, flash ball ou téléobjectif en bandoulière.
(...)
Rue Royale, Amin est déjà attablé : solide carrure du ceinture noire de karaté, avec ce sourire confiant, calme mais déterminé, qu’arborent généralement les pratiquant d’arts martiaux. Une chouffe pour moi, thé à la menthe pour Amin-Alain Trouvé-Bagdouche. Patronyme composé, deux traits d’unions entre Orient et Occident, passerelles qu’il ne cesse d’arpenter en tous sens. Responsable de Missions d'urgence humanitaire internationales, Amin a débarqué à Calais pour la première mission en France de sa déjà longue carrière. « Mais Calais a tous les aspects d’une mission d’urgence internationale. J’ai été des mois à la frontière libanaise, auprès de familles qui avaient fui la Syrie. Les besoins urgents tant au niveau de l’hygiène que de la protection de l’enfance, la forte présence dans les camps de personnes vulnérables, de nourrissons, d’enfants, de personnes âgées Tout cela est très similaire à ce que nous connaissons ici. Sauf que les camps gérés par le HCR (Haut Commissariat aux Réfugiés) bénéficient de conteneurs et tentes aménagés que nous ne verrons pas ici avant... ». L'ONG que gère Amin a installé son dispositif de soins durant l’été : deux tentes, trois chalets de bois, une caravane, une équipe d’une douzaine de médecins, psychologues, infirmiers, kinésithérapeutes Une "opération d’urgence » dans l’un des pays les plus riches du monde, montée en partenariat entre des ONG, qui d’habitude n’interviennent qu’à l’étranger, en zone de conflit et de catastrophe naturelle.

Dans la nuit du 20 novembre, la clinique de l'ONG a été vandalisée pour la première fois. Saccagée à coups de hache, portes défoncées, tables et chaises volées. Tentative d’intimidation des passeurs et réseaux qui « tienne » le camp, Amin n’est pas dupe mais a préféré laisser la mission fermée quelques semaines : « Il a fallu reposer les bases : il y a un protocole de sécurisation à mettre en place, exactement comme à l’international. Nous avons d’abord changé d’emplacement : c’était un vrai coupe-gorge ! Il y avait déjà eu des tentatives d’intrusion, des couteaux tirés à plusieurs reprises ça, en tant que prof de karaté, je gère. » Combatif, Amin a été l’un des fers de lance du référé déposé en octobre par les ONG et plusieurs demandeurs d’asile, ayant abouti à la condamnation de l'Etat et la ville de Calais  à aménager la "jungle" (qui en afghan signifie "petite forêt"). Une première en France. Le tribunal a ordonné de commencer à mettre en place, dans les huit jours, des points d’eau, des toilettes et des dispositifs de collecte d'ordures supplémentaires, procéder à un nettoyage du site, créer des accès pour les services d’urgence... La ville de Calais a reçu 5 millions d’euros de l’état, des ONG internationales ont été mandatées pour ces aménagements, qui restent encore discrets, de crainte de faire « appel d’air » 

Début décembre 2015, seuls 90 « WC LOC » sont installés (mais, non fixés, les toilettes chimiques tombent régulièrement dans la boue sous les bourrasques nordiques). 90 chiottes et trois rampes d’eau pour 8000 migrants bloqués dans le cul-de-sac de l'Europe, alors que la charte humanitaire exige un robinet pour 250 personnes et une latrine pour 50 encore quelques efforts (et quelques lettres) pour parvenir à écrire  « WELCOME » « L’Etat travaille dans l’urgence et l’improvisation, il se comporte comme une association », résume Amin. « Pourtant on lui fournit tous les éléments pour anticiper : le projet d’un camp « acceptable » à Grande -Synthe est porté depuis des mois par le maire ». 200 enfants sur le camp, 120 mères de familles la proposition du déménagement du campement sur un site plus adapté doit être actée ce début d’année 2016. Amin est formel : « Il ne faut pas que les acteurs humanitaires soient assimilés à l’Etat. les ONG ne doivent surtout pas se substituer à l’Etat, mais que celui-ci fasse son boulot : on se contente donc d’identifier les manques et besoins ». 

Et de pointer l’incohérence : « L’Etat dépense des millions dans la surveillance et l’élévation de barrières toujours plus haute. Mais tous ces réfugiés ont déjà traversé des dizaines de milliers de kilomètres au péril de leur vie. Ce n’est pas ce petit bras de Manche qui va les arrêter. L’immigration de guerre est incontrôlable, point barre. » Centrafrique, Syrie, Liban, Jordanie, Irak le coordinateur est un « voltigeur » : depuis des années il décolle chaque fois qu’une crise apparaît sur un point chaud du globe, posant un cadre d’intervention sécurisé aux équipes médicales en quelques semaines, avant de décoller pour une autre urgence. Objectif atteint quelques jours après son arrivée dans la jungle : « Je reviens juste de Bangui, avec une situation des plus tendues, mais je n’avais pourtant jamais vu ça, une forme de fatalité dans l’équipe j’ai commencé par un debrief de chacun des volontaires (pas de salariés à Médecins du Monde, à l’exception du coordinateur), et une résignation générale affleurait : « On sait que ça va péter, on sait qu’on va y passer on ignore juste quand ». 

« On n’est pas dans un monde de bisounours : l’Etat n’ayant jamais assumé ses responsabilités, les dominants ont pris le pouvoir sur le camp. Les restaurants et « boîtes de nuit » que les médias se complaisent à mettre en avant comme la façade d’une « vie normale » supposent un cadre mafieux et dissimulent un système esclavagiste. Il y a aussi la prostitution, des viols (y compris de jeunes hommes), les dépendances diverses, l’alcool fort vendu en quantité, les passeurs qui gèrent trafics et contrebande, des traumas de guerre, des psychoses ». Ajoutez à cela des descentes de « riverains en colère », le fait que que le camp a été installé sur un ancien terrain de chasse (des réfugiés ont déjà été ciblés volontairement) « Avec ce cocktail explosif le pire est possible. Même les bénévoles historiques les plus expérimentés ont peur désormais, ou ne se sentent plus en sécurité. Certes la clinique a été vandalisée, mais le plus frappant c’est que c’était un affrontement entre bandes de migrants, certains voulant la défendre et la protéger, avec des armes de fortune confectionnées dans le camp. »

Les associations assurent la distribution alimentaire depuis les premiers jours du camp, en substitution d’abord, puis en parallèle des 2500 repas/jour distribués depuis janvier 2015 (via des sachets repas avec double ration calorique). 3 h de queue au cul des camions dans le froid, pour souvent se remettre aussitôt dans la file. Parmi ces bénévoles, Thomas, Erythréen, Hamed, Soudanais, Erbanola, Afghan, ou Ramadjan, qui vient d’être embauché pour coordonner la préparation des sachets repas pour une association locale historque (pain, pomme, banane, biscuit, parfois un plat chaud). Le samedi, Ramad vient en courant depuis Calais. 20 km : il prépare le marathon. 
 
De 2011 à 2015, Amin a été Directeur des programmes et des opérations à l'international dans le cadre de l'urgence. Il était en mission en Syrie en 2012, alors que l’armée de Bachar Al-Assad continuait de bombarder les civils, et que même les rebelles commençaient à être dénoncés par les ONG pour leur comportement contre des soldats de l'armée régulière. Il a vu les victimes civiles fuir le pays dès qu’elles le pouvaient, flux de réfugiés énormes à gérer, qui se retrouvent aujourd’hui encore acculées dans l’impasse calaisienne.

Avec les placements en foyers d’urgence, gérés par les ONG depuis cet été, le nombre de campeurs aurait été ramené (conditionnel de rigueur, la comptabilité par vue aérienne étant approximative, de 8000 à 4500 réfugiés. Mais le chiffre grimpe de jour en jour, la sécurisation du tunnel interdisant tout passage. Les familles se plaignent de ne pas savoir où on les emmènent quand on les fait monter dans le bus, mais le responsable des placements se dédouane : « Pour pouvoir les informer, encore faudrait-il qu’on ait les informations ». La préfète reconnaît : « Si on leur disait où on les emmènent, ils n’iraient jamais ». Enfants séparés de leurs parents, frères, surs, cousins envoyés dans différents centres de rétention... « Il s’agit là d’une utilisation détournée de la procédure qui entraîne des atteintes graves aux droits fondamentaux des personnes ainsi privées de liberté », constate Adeline Hazan, la contrôleure générale des lieux de privation de liberté. Amin estime qu’il faut pourtant nommer les choses : faire embarquer des familles par la police, sans leur donner la destination du bus ou de l’avion, c’est une déportation. »

(...) Cet été les réfugiés, exilés principalement de la Corne de l’Afrique, avaient été expulsés du camp sauvage et insalubre de la Chapelle, qui avait vu le jour à l’été 2014 sous le métro aérien à quelques mètres de chez lui. 400 personnes campaient à même le sol ou sous des tentes données par les ONG, au cœur  de la ville lumière. Amin les retrouve aujourd’hui à Calais, et va pouvoir les accompagner. Affrontement au corps-à-corps, sur sol accidenté, contre bâtons, contre plusieurs adversaires dont l'Etat Le budoka (2) sait que la solidarité est un art martial, et qu’il lui faudra plusieurs rounds sur le tatami défoncé de Calais pour redonner du sens aux mot refuge et espoir.

1. Commune limitrophe de Dunkerque, à 40 km de Calais.
2. Pratiquant d'arts martiaux japonais

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