Ode à la France, I,

Bouleversés et horrifiés par l'attentat commis contre l'enseignant Samuel Paty et, à travers lui, contre l'école républicaine, nous devons résister et faire bloc. Comme en Amour, il y a deux moments fondateurs : celui de la déclaration et celui de la démonstration. Le temps est à la démonstration.

Je suis issu d’une famille franco-algérienne qui a su s’unir et rester unie, par-delà les conflits qui ont déchiré le monde. Au début de la guerre d’Algérie ma mère, née d’un père algérien et musulman et d’une mère française et catholique, venait d’avoir trois ans. Fille de l’indépendance de deux parents qui avaient trouvé dans la France un refuge pour vivre leur amour, elle devait rencontrer quelques années plus tard mon père qui, pendant la guerre, luttait, jeune homme, lui aussi pour la liberté et les Droits de l’Homme. Leur couple s’est établi puis s’est épanoui en France : je dois à la France mon existence.

Scolarisé à l’école publique française, à Paris puis dans la belle petite ville de Château-Thierry, j’ai vécu mes premières expériences de racisme en classe, dans les rires cruels de mes camarades. Grâce à une structure républicaine solide, confiante et forte de ses valeurs et grâce à un tissu social riche de dialogue et de tolérance, je me suis cependant libéré de ce racisme par l’école, grâce à des enseignants et des professeurs qui m'ont appris l'amour du Savoir et l'amour de l'amour des autres : je dois à la France mes amitiés. 

Jeune élu à 14 ans, très vite engagé au service de l’Intérêt général, j’ai eu la chance de vite intérioriser les symboles de la République et de vivre ma dimension collective en ne cessant jamais d’apprendre dans un milieu scolaire qui faisait toute sa place à l’esprit critique, à l’enseignement civique et à la Raison. La Fontaine, Molière, d’Alembert, Voltaire, Rousseau, Diderot ont opéré aussi en moi leur révolution : je dois à la France ma conception exigeante et incarnée de la citoyenneté et de la démocratie. Je dois à la France, la France des Lumières, mon amour pour l’Universel des Droits de l’Homme et du Citoyen.

Adolescent dans un monde toujours plus ébranlé lors du 11 septembre 2001, je suis de la génération du 21 avril 2002 qui m’a fait sortir de mes gongs et dans la rue pour la première fois. J’ai pu voir alors tout le pays uni et dressé contre un parti qui ricanait des chambres à gaz et qui pouvait arriver au pouvoir : je dois à la France la fierté inébranlable d’être républicain. Je dois à la France la liberté d’expression de mes opinions et la liberté de réflexion et de formulation de toutes mes critiques. Je dois à la France la liberté – Liberté, comme je suis fier d’écrire ton nom en Français.

Jeune étudiant en Droit dans une petite chambre de 9m2 dans un quartier difficile de Reims : je dois à la France un système social qui rend possible une université pour des foyers au train de vie modeste -je dois à la France la victoire de ses luttes sociales et la fonction du mérite dans l’ascension sociale. Jeune voyageur dans l’Est américain, dans le continent africain, dans la sauvage Rio de Janeiro, dans l’immense Russie : je dois à la France de représenter partout à travers le monde la liberté, l’égalité et la fraternité. Aujourd’hui chercheur en Droit, avocat et élu local : je dois à la France mon émancipation intellectuelle, culturelle, sociale et politique.

La France a une histoire complexe – quel pays n’en n’a pas ? Mais aucun pays comme elle n’a cette effervescence humaniste profonde qui offre à tous l’émancipation, le dialogue, la tolérance, l’amitié, et la paix - des valeurs toujours enveloppées dans des intelligentes remises en question dont la France elle seule a le secret, de Victor Hugo à Ladji Ly en passant par Paul Eluard et Gisèle Halimi ; aucun pays comme elle n’a ce regard acéré sur le monde qui lui permet une parole franche, courageuse, libre et crédible lorsqu’il s’agit d’intervenir pour la défense des droits de l’homme ; aucun pays comme elle ne clame haut et fort sur tous ses frontons ces mots d’ordre qui sont des phares, qui sont des guides : Liberté, Egalité, Fraternité – à crier aujourd’hui plus que jamais avec un point d’exclamation.

La France a déjà connu des batailles. A l’intérieur de son territoire et à l’extérieur. Elle en connaîtra encore. Des batailles et des combats qu’elle gagnera. Parce qu’elle est la France, elle gagnera toujours et toujours fera triompher ses valeurs universelles. Cette cause, la victoire de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, est une cause que je serai toujours prêt à défendre ; et à le faire sur ma vie, tous les jours.

 

Amine Abdelmadjid 

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