Algérie : La dernière blague d’Alexandre Adler

Un nouveau numéro de prestidigitation politique nous est livré dans le Figaro daté du 12 février 2009, signé Alxandre Adler (http://www.lefigaro.fr/debats/2009/02/14/01005-20090214ARTFIG00229-bouteflika-rempart-contre-l-islamisme-.php). Le thème proposé est titré : Bouteflika, rempart contre l'islamisme. Le chroniqueur commente la récente étape dans la reconduction de M. Bouteflika dans ses fonctions (déclaration officielle de candidature à un troisième mandat présidentiel, après avoir fait sauter le verrou constitutionnel les limitant à deux) comme un épisode qui « marque en réalité une période d'apaisement et de progrès politique pour l'Algérie ». Manque de tact ou juste une nouvelle amabilité de la « françalgérie » ? Allez savoir…

« Apaisement » et « progrès » deviennent, à la lecture du chroniqueur du Figaro, de bien grossiers mots. Sur quel constat s’appuie ce genre d’affirmation pour laisser échapper son mépris, doublé d’ignorance, d’un pays qui rumine ses souffrances, rongé par la violence ? Dans le cas du Sieur Adler, il s’agit d’une récidive.

Le paradigme néoconservateur appliqué au cas algérien produit systématiquement les mêmes prêt-à-penser, les mêmes regards hypocrites, même si les donnes changent, les sociétés évoluent. Les questions majeures qui se posent à l’Algérie de 2009 relèguent au rang de symptômes les considérations médiatiquement porteuses. L’injustice sociale infligée sans état d’âme à des franges immenses de la population, la corruption endémique des appareils d’Etat, le craquèlement du référent identitaire national figent toutes les énergies créatrices d’un pays dont plus de 70% de la population a moins de 35 ans.

La donne islamiste est invitée dans tout regard sur les pays dits « musulmans », bloquant de fait toute autre perspective d’analyse. Les âmes effarouchées, qui ont contribué très largement à la médiatisation de la poussée intégriste, ont donné à cette dernière une légitimité qu’elle n’a pas espérée. Dans ce jeu de dupes, elle a trouvé dans les régimes autoritaires de la rive Sud de la Méditerranée de bien fidèles alliés.

Face à ce constat, le prisme de l’impensé sécuritaire finit par réduire la complexité de pays, pourtant pas si éloignés de l’Hexagone, à leur statut « quasi-tribal » d’avant les Indépendances. Ce prisme en fait des territoires hostiles de fait. D’où la nécessité, aux yeux des décideurs et des plumes influentes, de les traiter comme tels, là où il faut mesurer la soif immense d’ouverture et de progrès. Il est dangereux, dans l’espace méditerranéen, de vouloir dresser entre les pays un mur étanche d’incompréhension, qui ne se laisse pénétrer que par les gazoducs et les containers.

Pour Alexandre Adler, le fait historique majeur de ce que tout le monde appelle « la décennie noire » se situe dans la rencontre de Saint’Egidio (du nom de la communauté chrétienne qui a rassemblé des personnalités algériennes en vue d’un appel à la paix civile), en 1995. Si des divergences sont apparues, à ce moment-là, au sujet de l’analyse de l’impasse politique, la cartographie des acteurs ne requiert plus un grand sens politique aujourd’hui. Saint’Egidio n’est finalement qu’une scène secondaire dans le feuilleton algérien.

Réduire ce qui est en jeu aujourd’hui en Algérie à un mouvement de chaises musicales entre apparatchiks en rupture de consensus, relève de la blague grossière. L’enjeu de la séquence historique actuelle est aussi évident que profond : l’Algérie est appelée, si elle veut perdurer en tant que nation, à se réinventer. Une sorte de New deal pour remobiliser la société. Mais la réalité du pouvoir actuel s’inscrit dans le passé, au niveau des actes, bien sûr, mais surtout dans son discours. Sa matrice nationaliste, doublée d’un libéralisme débridé, produit les effets pervers de l’un et de l’autre. Le manque de vision propre au populisme autoritaire ne fait que recycler la rente pétrolière par le biais d’une « économie de bazar », tout en faisant appel à tout ce que la société recèle d’archaïsmes.

Après l’épisode du Grand Parti unique, puis celui de la Grande Muette, voici venu le temps du « Grand Oualou » (le grand rien, dixit l’humoriste Fellag). L’Algérie est dans l’impasse, et ce n’est pas un nouveau simulacre d’élections qui impulsera son nouveau départ. Le fossé entre l’Etat et la société est tel que leurs retrouvailles relèvent de la mission impossible, que le pouvoir actuel ne pourra pas accomplir. L’aveu vient de l’intérieur même du système. Observons de près ces émeutes d’un nouveau genre, apparues dans des contrées lointaines du pays. Même s’il y en avait de semblables par le passé, le ton de celles-ci est tout à fait inédit. A Berriane, elles opposent mozabites et non-mozabites. On les appellera comme on veut : émeutes raciales, ethniques, religieuses… mais elles portent un visage qui vient du passé.

On assiste en Algérie à des signes évidents de la disparition des structures de cohabitation, en dehors des espaces religieux. Le lien national, rôle endossé par le Parti-Etat FLN au lendemain de l’Indépendance, ne trouve plus de grands symboles porteurs aujourd’hui. Le cadre religieux n’a jamais été, et ne peut être le seul référent. Et c’est cette tentation de continuer à faire des mosquées l’alpha et l’oméga de la médiation entre l’Etat et la société, qui caractérise la dérive actuelle. Il est là, le grand péril qui guette l’Algérie d’aujourd’hui, non pas les intérêts boutiquiers des uns et des autres.

L’Algérie gouvernée comme du temps du parti unique, mais sans le Parti, semble plaire au chroniqueur. Tant pis, car c’est son Algérie. Puissent les Algériens, un jour, retrouver la leur…

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