Mes vies secrètes, Silvain GIRE (WIP #77 11février2016)

"Le grand lit des parents est la première page blanche sur laquelle j'écris mes vies secrètes. Et pour ces opérations clandestines, cette double vie, ces activités mystérieuses menées en parallèle de ma vie d'enfant, s'imposait logiquement la profession d'agent secret."

Silvain GIRE au WIP77 Silvain GIRE au WIP77

Le traversin se replie en forme de U pour faire un angle chaud, un abri, un refuge. Le long boudin de tissu blanc couvre la tête comme un casque. Couché à plat ventre dans cet angle je regarde vers l'infini. L'oreiller file à travers l'espace et ma tête touche les étoiles. Par le hublot, je vois la Terre s'éloigner. Entre mes lèvres siffle un vrombissement qui fait le bruit des moteurs. Le vaisseau accélère. Sa forme incurvée fend l'air comme une balle de pistolet. J'étreins le traversin avec mes bras repliés tant la vitesse est grande. La tête bien calée dans l'angle aigu, je contrôle les mouvements de l'habitacle par la seule force de la pensée. Je peux ainsi choisir de redescendre brutalement pour plonger dans l'océan sans ralentir. Le vieux polochon est alors la proue du sous-marin, d'où je vois passer devant le hublot les poissons et les squales. Nous longeons la côte pour une mission difficile. Le silence est de rigueur. Il faut échapper aux radars des méchants, qui patrouillent nombreux sur le rivage, en tenue paramilitaire, avec des cagoules noires et armés de kalachnikovs.

Le grand lit des parents est la première page blanche sur laquelle j'écris mes vies secrètes. Et pour ces opérations clandestines, cette double vie, ces activités mystérieuses menées en parallèle de ma vie d'enfant, s'imposait logiquement la profession d'agent secret. Il fallait des cachettes et des codes. Curieusement, il fallait aussi une carte officielle d'agent secret, qu'on pouvait découper dans les premières pages des aventures de Langelot publiées dans la Bibliothèque verte. Langelot était un espion sympathique, plein de ressources et doué d'un humour juvénile. Il croisait parfois un vieux savant distrait dont il fréquentait la fille, une blonde coquette et écervelée. On le voit, il y avait là une galerie de personnages riches et complexes propre à satisfaire les exigences littéraires d'un garçon de huit ans. Les livres de Langelot était signés par un certain Lieutenant X***, dont les trois étoiles m'impressionnaient encore plus que la lettre anonyme. J'ai appris beaucoup plus tard qu'il s'agissait de Vladimir Volkoff, écrivain russe blanc et ardent réactionnaire. Dans le très pop « Langelot chez les Pa-Pous », l'agent du SNIF (Service national d'information fonctionnelle) infiltrait une radio pirate située sur une plate-forme en haute mer. Les Pa-pous étaient un genre de yé-yés mâtinés de hippies, qui se servaient de leur radio rock pour des activités encore plus subversives, de mémoire, du trafic d'arme. En tous cas, dans cette aventure, Langelot affirmait détester la musique pa-pou. « Moi, mon capitaine, j'aime Mozart et Brassens » répond-il à peu près au vieux Montferrand, son supérieur moustachu. Surtout il laissait à la fin griller un méchant Pa-Pou dans l'incendie de la plate-forme. « C'était un déserteur » disait Langelot avec dégoût. « Pas de pitié pour ceux, ajoutait-il la mâchoire serrée, qui refusent par pure lâcheté de servir leur pays ». Je le cite de mémoire car mon enfance est désormais hors d'atteinte. Cette phrase aurait dû me gêner, car j'avais beau adorer Langelot, j'étais déjà à huit ans un hippie convaincu doublé d'un antimilitariste forcené. Mais après tout, le Lieutenant X*** lui-même avait créé pour séduire la jeunesse française un héros en blue-jeans et deux-chevaux, pas un adjudant-chef en jeep.

En tant qu'agent secret, mes cheveux longs et mes chemises au col en pelle à tarte faisaient donc une couverture idéale. On voit parfois James Bond se déguiser en serveur, pour infiltrer une ambassade ou la réception d'un milliardaire suspect. Sans avoir jamais vu un James Bond, je trouvais là mon meilleur rôle. Plutôt que de gâcher mes talents en course-poursuite, bagarres à mains nues et fusillades sanguinaires, je me spécialisais très tôt dans les missions d'infiltration des soirées parentales. C'est à l'apéritif que je donnais ma pleine mesure. Alors que mes parents et leurs amis échangeaient sur les promesses du programme commun de l'union de la gauche, tandis que tournait sur le gigantesque meuble hi-fi en noyer les vinyles de Georges Moustaki et des Quilapayun, je glissais sans bruit dans le salon, m'efforçant de tenir le rôle décisif du serviteur muet. J'excellais à ne rien révéler de ma véritable mission, dont d'ailleurs j'ignorais tout, m'efforçant de rester impassible en faisant circuler les chipsters et les tuc. J'adorais cette idée d'être invisible dans la soirée, de ne rien laisser paraître de mon identité secrète d'agent du SNIF. Plus tard, à la piscine où on m'avait inscrit sous le prétexte futile de rachitisme congénital et d'absence de biceps, je réprimais mon chagrin en nageant silencieusement, agrippé à la planche bleue, subissant sans broncher les menaces d’un tortionnaire à sifflet. La profession d'agent secret m'a appris l'endurance, la discrétion et la résistance aux mauvais traitements. Autant de qualités qui ne préparaient absolument pas à ma vie suivante quand je suis devenu une rock star. 

Je ne vais pas revenir en détails sur ma carrière musicale. Même déformés par les médias malveillants et les rumeurs en ligne, les étapes principales en sont largement connues. Comme tout le monde, j'ai une préférence pour mon premier album, Lost in Narration, avec la fougue et l'insouciance qui caractérisent des débuts brouillons et sincères. Par la suite, il y a eu des périodes moins évidentes, des expériences mal comprises. Notre adaptation des contes d'Edgar Poe en opéra rock symphonique était sans doute une erreur. Bien des sillons ont tourné sur la platine du temps. Nous sommes à nouveau en bons termes avec Jean-Loup, le fantastique guitariste gaucher, et Steve, le rapper noir de la cité des 4000. Quoi qu'aient pu écrire les chacals de la presse spécialisée, ce n'est pas pour rien que Steve m'a confié la gestion de sa carrière solo malgré le split du groupe. Je l'ai aidé à maintenir une crédibilité ghetto après son coming-out. Je le revois, crâne rasé, torse nu luisant sous les projecteurs, affrontant les quolibets homophobes des crétins avec des rimes mythiques. Vas-y, traites-moi de pédé, mais ce soir c'est pour moi que ta meuf a mouillé. Yo. Il y a eu des moments extraordinaires, des tournées sauvages à travers le monde, des jams improvisées au buffet de la gare. Si je dois choisir un instant de parfaite communion musicale, c'est cette nuit de juillet au Eurockéennes, cette nuit chaude et douce où s'allumaient les étoiles au-dessus de nos têtes. On devait être aux deux tiers du concert, après « Take me to the shrink » et « Gluten-free bitch ». J'ai fait traîner l'intro de « Love is in the mood » au-delà du raisonnable. Tony martelait son célèbre rythme tribal, Jean-Loup improvisait des arpèges qui épousaient parfaitement l'atmosphère. De la grande scène, je ne voyais qu'une mer noire et agitée, les bouts rouges des cigarettes et les diodes lumineuses des portables brandis à bout de bras. On est bien ce soir, j'ai commencé, et puis je ne sais pas ce qui s'est passé, les mots ont coulé de ma bouche comme s'ils surgissaient du fonds des temps, un appel à l'unité, à l'affection et au recyclage des gobelets. Nous ne faisions plus qu'un alors, la foule anonyme et moi, plus qu'un seul corps et une seule âme ensemble, unis dans l'espérance d'un avenir moins sombre. Ce n'est pas rien d'entendre des dizaines de milliers de jeunes saisis par le silence et réduits à l'écoute, avant que leur formidable ovation ne fasse trembler le ciel. Je n'insiste pas, tout le monde a vu la vidéo.

A ce moment de ma vie, j'ai compris que peut-être, la musique était une erreur. Une rêverie éveillée, un doux songe enfumé. Ca ne correspondait pas à qui j'étais réellement, un jeune garçon plus doué pour les mots que pour le solfège. Il fallait me recentrer sur un fantasme plus à ma portée, plus à même de faire correspondre ma vie réelle et ma vie rêvée. C'est alors que j'ai décidé d'écrire.

Premier livre à vingt-deux ans, énorme succès, traduction immédiate dans une trentaine de langues : on n'est jamais préparé à un triomphe si soudain. Il faut admettre que « Mille neuf cent quatre-vingt-six », avec son allusion transparente à George Orwell, est un livre majeur pour comprendre notre époque. Ecrit dans la fièvre de mes vertes années, ce livre-somme anticipait le bilan des années 80 à travers les difficultés d'un jeune homme, moi, confronté à la montée du fric et du paraître dans l'univers des médias. Une prouesse d'autant plus grande de la part de mon moi fantasmé qu'à vingt-deux ans, mon moi authentique traînait avec un groupe de Tunisiens sans-papiers qui dealaient de l'héroïne au Forum des Halles. Ces garçons charmants et plutôt dangereux squattaient une pizzeria à Etienne-Marcel pour leurs petites affaires. Les patrons nous laissaient la jouissance du premier étage, où on tapait tranquille des rails de brwon sur la largeur des plateaux-repas. C'était le mauvais temps. Il m'en fallait un autre.  

Très vite la vie littéraire parisienne, avec son côté vieille France, St-Germain des Prés, Nouvel Observateur, ne correspondait plus à mon style d'écriture résolument post-punk. Il m'a fallu traverser l'Atlantique. New York d'abord, l'appartement de Harlem dans un Brownstone décati, les fêtes sur le toit avec les gars du quartier. On sait combien les Américains sont hantés par la question raciale, la culpabilité blanche vis à vis de l'esclavage et de la ségrégation. C'était assez logique que ce soit un Français, naturellement étranger à toute forme de racisme puisqu'élevé dans le mélange des cultures, qui puisse les réunir dans leur plaisante diversité. Peu à peu, mes invités de Soho comme les gars de mon block partageaient des fêtes nocturnes sur le rooftop, avec des ailes de  poulet grillé sur un barbecue de fortune et les canettes de bière qui refroidissaient dans une cuvette en plastique. Beaucoup, j'en suis sûr,  se souviennent avec émotion du Frenchy de la 112 ème rue. C'est à ce moment que j'ai rencontré la torride ashkénaze qui allait devenir ma première épouse imaginaire. Les loyers étaient peu chers alors au nord de Central Park, et nous partagions une même précarité. Bientôt je dus céder comme tant d'écrivains avant moi aux sirènes de L.A., et aller vendre un bout de mon âme dans l'usine à rêves. Mes livres marchaient moins bien, et j'acceptai des boulots ingrats d'auteur non crédité, soit qu'il fallut gonfler une scène d'action où le serviteur muet s'échappe en sous-marin, soit rédiger des punchlines égrillardes pour une vedette désireuse de se lancer dans le stand-up. Pendant toute une période, je vivotais dans un basement sur Laurel Canyon, loin de tout, car même dans mes rêves les plus fous je n'ai jamais appris à conduire. Le salut vint un peu par hasard. Alors que je jouais simplement dans une soirée les disques de mon enfance, je devins en quelques semaines un genre de coqueluche branchée, un DJ intérimaire pour les jeunes friqués qui s'extasiaient quand j'enchaînais Magma et Juliette Gréco. Je m'empressais de convertir mes quelques gains dans l'achat d'actions Apple, ce qui allait se révéler fort utile par la suite. Au bout de quelques mois, le soleil californien me grillait les neurones. Je ne conduisais pas, je surfais très mal. Un soir je regardais le soleil se coucher sur Venice en me désespérant de cette vacuité, cette indolence, cette absence d'âme et de profondeur. Je l'avoue aujourd'hui bien simplement : Hollywood m'a déçu. Il était temps de rentrer.

A Paris, je fis l'acquisition d'un appartement fort bien situé dans mes rêves. A ce moment de ma vie secrète, je remarque que je cesse peu à peu toutes mes activités, artistiques ou autres, pour me concentrer sur mes choix immobiliers. C'est un fait étrange que mon existence fantasmatique, ces autres vies que la mienne qui me hantent avec régularité, et surgissent dans mes pensées au moment le plus imprévu, ces fantasmes s'incarnent depuis plusieurs années dans des images très vives de lieux. Pour quelqu'un qui vit essentiellement dans sa tête, j'ai habité dans mes songes nombre d'endroits très agréables.

Cet appartement-là est au dernier étage, avec un grand salon-cuisine et une baie vitrée qui ouvre largement sur la terrasse. Il y a, et de cela je suis absolument sûr, des graviers sur cette terrasse. Ce n'est ni très pratique ni très agréable. J'ai dépensé une fortune pour faire monter des tonnes de terre au dernier étage, planter une pelouse et des fleurs contre la rambarde, et pouvoir enfin marcher pieds nus jusqu'à la piscine. Mais j'ai beau m'activer, dès que je vois cet appartement et sa sublime terrasse, je suis aussitôt dans les graviers.

La piscine reste une prestation très agréable, et je me souviens d'étés caniculaires où elle faisait le bonheur des enfants. Je rédigeais au début de juillet une circulaire amusante, signalant à toutes nos connaissances que le bassin était ouvert. Chaque samedi débarquaient les bambins en maillot, et ils s'éclataient comme des mabouls sous la surveillance bienveillante d'Ingrid, notre jeune fille au pair, pendant que je sirotais des margaritas avec les parents. Je vivais à l'époque avec ma deuxième ou troisième épouse imaginaire, en tous cas je ne vivais pas seul, ce qui est un autre avantage de mes logements rêvés. Là encore, ce furent de bonnes soirées. Il n'y avait pas vraiment de vue, l'appartement étant plus bas que l'immeuble  voisin, et on a eu plusieurs fois des plaintes à cause du bruit. J'aurais pu dans ma rêverie faire construire plus en hauteur mais c'est comme ça, on pouvait nous voir depuis certaines fenêtres. Ca a été un vrai cauchemar pour le Secret Service lors du dîner avec les Obama.

C'est ma deuxième épouse, la petite Arabe qu'hélas je ne vois plus que dans mes rêves, qui s'était fait copine quelques années auparavant avec Michelle et Barack. Ils sont venus parfois sur le rooftop à Harlem, puisque je me rappelle avoir tapé des traits avec Barack dans la salle de bain. On peut dire qu'on a pratiquement baby-sitté Malia et Sasha. Je crois que mon amour a eu une brève aventure avec le futur sénateur, ou alors avec son avocate d’épouse, mais je ne leur ai jamais rien reproché. Quand ils sont venus à Paris, des années plus tard, le leader du monde libre m'a gentiment proposé d'organiser un dîner en souvenir du notre folle jeunesse, et pour me remercier de ma discrétion. J'ai réalisé alors à ma grande honte que dans la réalité j'ai très peu d'amis noirs.

Je ne compte pas les musiciens, pour qui une occasion de faire la fête en emmerdant les voisins est toujours bonne à prendre. Une petite estrade à côté de la piscine a accueilli des prestations impromptues de Keith Richards, de Q-Tip, et même un mythique concert privé de Prince. Thank you Frenchy for such groovy times a dit sa majesté, d'habitude peu loquace, après le délire électrique qu'il a déclenché cette nuit-là en me dédiant « Purple Rain ». Je suis resté humble et seuls les proches m'ont entendu murmurer, You're welcome, prince.

Ces plaisirs n'ont qu'un temps, et l'absence de vue nous pèse. C'est pourquoi nous quittons parfois Paris pour une maison cachée dans la campagne. Elle possède une grande pièce ouverte sur la vallée, une loggia meublée de divans bas et de meubles orientaux. C'est la seule pièce que je distingue avec clarté. Je confesse que je visite plus souvent la petite chapelle au fond du jardin. Une chapelle très modeste, une vieille bâtisse blanche dont la porte en bois s'ouvre avec une grosse clé rouillée. A l'intérieur, des murs nus, quelques bancs, des prie-dieu dont le siège se rabat, et un grand confessionnal en bois sombre. Au fond, un simple autel en pierres monte jusqu’à la taille. La chapelle a été désacralisée comme c'est l'usage. On n'y célèbre plus la messe ; elle sert à d'autres divertissements.

Ecrire peut servir à cela, à s'inventer des vies. On peut alors améliorer ce qui est, ou au contraire imaginer bien pire pour conjurer le sort. Il y a des auteurs qui dès les premières pages se font sucer par des femmes sublimes en sirotant des cocktails au bar des grands hôtels. D'autres subissent mille tortures de cauchemar dans les sous-sols monstrueux de leur peurs intimes. Je préfère encore lire ces derniers, mais je ne sais pas où me situer. J'écris aussi pour en finir avec mes obsessions. Si je raconte les trois manières possibles de me suicider, c'est dans l'espoir bien vain de ne pas me tuer. Si je décris avec sincérité les fantasmes ridicules de mes vies secrètes, c'est peut-être pour m'autoriser à vivre enfin une vie réelle.

Toujours est-il que ma dernière maison en date est très grande. C'était d'abord un immeuble désaffecté dans un quartier populaire. Là encore, j'ai fait beaucoup de travaux. Passé un porche, on débouche dans une cour avec le bâtiment principal au fond, un peu plus haut que les ailes qui le bordent sur les côtés. Le tout fait une forme d'hôtel particulier mais ça n'en est pas un. Parfois c'est comme un ancien garage, parfois comme un atelier, sans être ça non plus. Je le reconnaîtrai quand je le verrais. A ma grande surprise, il y a encore du gravier dans la cour.

Nous sommes nombreux à vivre là. Ce lieu est l'aboutissement de toutes mes aventures imaginaires Il correspond à toutes les vies que j'ai vécues, à tous les pays que j'ai habité, à toutes les femmes que j'ai aimées. Pour avoir le droit de vivre ici j'ai voyagé longtemps en Amérique du Sud, en Afrique et en Asie. Et partout j'ai eu des femmes et des enfants.

Il y a une grande salle au premier étage avec une cuisine américaine. D'un côté, la cuisine proprement dite, avec l'évier, le four et les feux. Juste en face, les étagères de vinyle et les platines. C'est là que le chef prépare à danser. Au-dessus sont mes appartements privés. Dans les ailes du bâtiment, de petits studios confortables accueillent pour quelques mois des étudiants et des jeunes. J'y tiens beaucoup.

Et puis surtout, il y a ma famille. Les femmes que j'ai connues quand j'étais baroudeur au Guatemala, journaliste au Proche-Orient, chasseur d'opium au Vietnam. Certaines ne sont plus là mais presque tous les enfants sont restés. Comme un guérillero vieillissant ou un roi nègre, je vis entouré de jeunes enfants qui portent mon nom. Il n'y a pas de querelles domestiques, presque pas de jalousies entre mes épouses. La juive ashkénaze et l'Arabe sont très copines. Je vois bien ce qu'il peut y avoir de déplorable dans ce fantasme d'un monde réconcilié autour de ma queue, mais si on y réfléchit bien, le sexe reste la meilleure solution pour mieux s'entendre. Je veux dire, si le Proche-Orient appliquait notre philosophie domestique, le monde s'en porterait mieux.

Le plus étonnant c'est que je n'ai en vérité aucun fantasme sexuel dans cette vie-là. Ce n'est pas un harem, plutôt une communauté, avec des femmes, des hommes et sans doute des amantes de passage. En vérité je passe le plus clair de mon temps au café d'en face, à lire le journal pendant que ma famille nombreuse tente de s'autogérer. Mais il y a pire.

Depuis que cette vie parallèle s'est imposé à moi, il y a quelques années  - et encore une fois j'espère que de l'écrire ici va la faire disparaître – depuis que j'habite de temps en temps dans ce fantasme, j'y ai pris des habitudes étranges. Voilà. Il y a donc pas mal d'enfants qui portent mon nom, et certains du même âge. Bien entendu nous les avons inscrits à l'école publique du quartier. Ca n'est pas sans poser des difficultés – par exemple, nous aimions beaucoup l'ancienne directrice, qui est partie en province. La nouvelle est moins commode, et pour des raisons obscures elle n'apprécie guère de voir se succéder dans chaque classe des petits Gire de toutes les couleurs. J'ai peur qu'elle monte l'équipe éducative contre nous.

Du coup, je m'implique beaucoup dans l'association des parents d'élèves. Parvenu à ce stade de ma vie secrète, au faîte ultime de mes fantaisies de gloire et de toute-puissance, voilà que je consacre beaucoup trop de mon temps de rêve aux réunions parents-profs. Dans la vraie vie, la vie réelle où je n'ai pas d'enfants, j'ai cru comprendre que ce n'est pas un fantasme très partagé. Mais c'est le mien.

Silvain Gire        
WIP au Pitch Me le 11 février 2016

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