"NY, 1" d'Anita GRETSCH (WIP #81, 25 mars 2016)

New York, ville de la nuit, aussi, c'est ce qu’on se disait à chaque fois qu’on squattait sur les toits et que le noir était mauve, et les lumières des grands buildings au loin comme un feu froid, et que nous on était bien…

Anita GRETSCH au Pitch Me © Dimitri Menchikoff Anita GRETSCH au Pitch Me © Dimitri Menchikoff

 

 

 

 

 

 

 

 

NY, 1

    New York, ville de la nuit, aussi, c'est ce qu’on se disait à chaque fois qu’on squattait sur les toits et que le noir était mauve, et les lumières des grands buildings au loin comme un feu froid, et que nous on était bien…
Dans le cœur on était loin et on montait aussi haut que le Chrysler Building et son style art déco qui donnait envie d’aller secouer nos petites jupes à volant et de se la jouer Betty Boop. On avait des pics d’euphorie et nos jambes gigotaient de désir d’aller se secouer, et souvent on y allait. On sonnait chez Jan qui nous ouvrait et on l’embarquait pour de grandes virées.

    On entrait dans le métro à High Street et on poussait plus profond dans Brooklyn sur la A ou la C. Ou alors on remontait en bus vers Bedford. On arrivait dans des soirées improbables. Un toit sur lequel avait été planté un écran qui passait des bouts d’essai de films érotiques des années 20. Il y avait ce boa en plume qu’une femme plus habillée que nous baladait sur son corps, et on rigolait. On sortait de nos poches un jetable et on prenait quelques clichés comme ça, bras tendus, sans trop viser, et ça compensait de la journée à faire des mises au point sur des corps de mannequins trop maitrisés. Pas de masques dans nos soirées, ou bien tellement que c'était comme si chacun se présentait nu, et nous aussi malgré nos jupes et leurs volants.

    Jan, dans ces soirées, on le voyait disparaître. Il était là et tout à coup, comme le chat de Cheshire dans « Alice au pays des merveilles », il n’était plus. Nous on était Alice, hallucinées, nos yeux se multipliaient dans ses obscurités et on finissait toujours par le retrouver dans quelque coin étonnant auquel on avait mis du temps à songer. Pour le retrouver, il fallait les imaginer, ces lieux. Jan, il se racontait des histoires et les histoires finissaient par l’englober, et il devenait leur personnage. On le voyait secouer les éléments – des verbes, des mots, des plans – agiter les particules, et hop : un lapin blanc ! Il créait tout un monde pendant que nous on se balançait sur ce cheval à bascule en regardant sur l’écran le boa de plume se trémousser plus encore que la fille dessous.

    Jan, il était « ghost writer », écrivain fantôme d’un auteur a succès. Il n’écrivait pas tout, mais il avait des chapitres commandés. Il recevait le script, et puis le mec repassait dessus après, biffait quelques virgules, changeait un mot, le rythme de la fin d’un paragraphe. Il disait qu’il n’y avait pas d’injustice, qu’on était tous les ghost writers de quelqu’un, qu’on écrivait la vie des autres et qu’on les hantait. Il parlait de ses funny phantoms, les gentils, et aussi des autres, les spooky ghosts, ceux dont on aurait voulu se séparer comme d’un membre infecté. Il citait souvent ce poème d’Apollinaire, « Cortège » :
« Un jour je m'attendais moi-même
Je me disais Guillaume il est temps que tu viennes
Et d'un lyrique pas s'avançaient ceux que j'aime
Parmi lesquels je n'étais pas »
« parmi lesquels je n’étais pas », il répétait toujours, Jan, « I wasn’t among them », en découpant bien les mots malgré l’accent new-yorkais. Il balbutiait dans son français hésitant, et il reprenait de plus belle là où il voulait arriver depuis le départ :
« Le cortège passait et j'y cherchais mon corps
Tous ceux qui survenaient et n'étaient pas moi-même
Amenaient un à un les morceaux de moi-même »

    Il disait que c'était bien d’avoir des cortèges, et d’être le cortège des autres, de porter un petit bout d’eux, d’apporter une pierre à leur histoire, un chapitre à leur livre. Et que pour soi, il fallait toujours faire en sorte d’habiter aussi son propre cortège. Il disait pas « habiter », il disait « danser » avec les membres de son cortège. Il disait « dance », et nous on dansait sur le toit du building, bière à la main, en regardant le feu froid au loin, Manhattan, et en sentant notre chaleur à l’intérieur, et le boa qu’on avait pas, mais les volants de nos jupes qu’on faisait voler. On était loin, on était bien.

    Et puis c'était le matin. On prenait le métro vers là où le travail nous menait. L’avion aussi, des fois. Avec tout l’équipement, les objectifs, les caisses lourdes à porter comme des croix mais on avait les bras forts, l’action, des raisins qu’on vendangeait pour se saouler et se venger.

    « Ton cortège, tu l’as pas amené ? », on lui demandait certains soirs, en rentrant de shooting, quand il venait nous trouver avec l’air plus seul que d’habitude. Il disait « mais si, tu vois pas ? Ils sont tous là, avec moi, dedans moi ». Oui. On appuyait sur le bouton de l’appareil qu’on ne quittait jamais et le flash se déclenchait. Sur ces photos, encadré par l’embrasure de la porte, c'est vrai qu’il avait l’air accompagné. De nous, et de plein d’autres aussi. Cette foule de funny fantômes qui le constituaient. Les autres, ceux qui le hantaient, il les laissait à la porte avant d’entrer en s’essuyant bien les pieds sur le paillasson comme pour leur dire à ceux-là : allez, c'est bon, on en reste là pour cette fois. Chaque fois qu’il venait nous trouver, il était en bonne compagnie.

    Des fois il était mal accompagné et alors on le voyait pas. Ça s’entendait, de l’autre côté de la paroi. Un silence qui nous rappelait celui de maman, de l’autre côté de l’Atlantique, de l’autre côté du présent. Avant. Un silence trop peuplé qui faisait défiler le cortège spooky avec dedans on n’a jamais trop su qui… Jan, en fait, il parlait pas trop d’eux ; nous non plus. Mais maman, quand même, il a su.


NY, 2

    Des soirs de bière sur le toit, une ligne de bouteilles vides contre la rambarde, une ligne dressée pour faire concurrence en miniature à la skyline de Manhattan. Il défaisait un petit sachet et entre deux gorgées, réduisait plus finement la poudre avec la carte de la bibliothèque où il n’allait pas. On en prenait un peu, et ces soirs là, comme ça, on se disait qu’on pouvait nous aussi être ghost writer. Nègre de notre propre histoire qu’on racontait en reniflant pour racler les parois de notre nez des poudres qui s’y accrochaient. On hésitait, on disait « je », tu me reprenais. On commençait avec un début et on essayait de terminer par une fin.

    On racontait de Paris et de ses toits sur lesquels on adorait monter en sortant du lycée ; du grand salon aux meubles bâchés dans lequel on ne voulait pas rentrer ; de maman, toujours couchée. De nous dans sa chambre, chaque soir avant d’aller s’allonger, une fesse posée au bout de son lit pour l’entretenir un peu, et surtout de tout le reste du temps dehors. Des toits sur lesquels on montait pour embrasser la ville et faire des photos.

    Comment on avait découvert ça ? Une goupille d’extincteur était alors un laissez-passer pour la quasi totalité des immeubles parisiens. Il suffisait d’en faire rentrer le bout dans un des trous du code et, Sésame ouvre toi, le ciel s’ouvrait à nous. Pendant que maman clouée sur son lit n’attendait rien, nous sur les toits on voulait tout. On gobait l’air, la bouche ouverte, on respirait dans l’objectif, on faisait des photos surtout pas trop composées, pas comme Svevo qui nous attendait chez maman pour nous tirer le portrait et nous punaiser sur l’écran du temps ; et nous figer, pour l’éternité. Nous, surtout, surtout, on laissait le temps passer là haut sur les toits, on l’encourageait à bouger et on ondulait, déjà.

    Jan il nous écoutait. Après, la ligne de coke finissait de faire ses effets et des fois on s’arrêtait là. Et des fois on en reprenait et c'était comme remettre des pièces dans le juke-box, la chanson redémarrait, on vagabondait plus longtemps sur les toits de Paris depuis ceux de Brooklyn, avec Jan qu’on invitait à tout s’imaginer, avec maman qui était plus là et même ne l’avait jamais vraiment été, avec Svevo qui attendait en bas pour faire nos portraits. Et à la fin des lignes on s’arrêtait, on avait épuisé nos minutes d’histoire, les fantômes écrivains nous avaient désertées et on pouvait comme d’habitude plus se raconter. La magie volubile des poudres s’en allait avec maman, maman allongée, maman qui dormait sans plus se réveiller, et nous qui nous étions allongées à côté, et le portrait dans lequel Svevo nous avait enfermées, et nous qui nous étions quand même réveillées après.

NY, 3

    Il faisait si chaud qu’on finissait souvent sur les toits avec une musique qui flottait dans l’air, et nous dans l’histoire. On se sentait petites avec notre grand corps. Petites face au climat, alors on se lovait, molles, dans ses bras, on hésitait en bas dans l’appartement entre les draps, nues, des minutes de sommeil grappillées au soleil qui chauffait notre plomb, même en pleine nuit, soleil de minuit, la peau couverte d’un voile de sueur. On se levait pour avaler un peu de frozen yoghurt et des fraises, parce que notre survie en dépendait, qu’on pouvait rien manger de plus qui fasse encore monter la température corporelle. Des fraises et du yaourt gelé. On allait shooter là où il faisait froid, dans les grands studios des grands photographes qu’on assistait, avec la clim trop forte et un gilet sur nos bras nus et la chair de poule par dessus nos os.

    À quelques toits de nous quand on rentrait le soir ou quand on n’en pouvait plus des draps, on voyait cette foule sur ce toit noir, alors on allait les voir avec Jan. Il faisait si chaud que le temps passait mais comme à l’intérieur d’un bloc d’air compact et lourd et autonome qui faisait fi de la frontière entre les jours et les nuits. On évoluait dans une gigantesque entité temporelle surchauffée. La foule des toits, c'était notre premier projet personnel comme photographes, un projet qui commençait sans se l’avouer, d’abord avec des bières fraiches qu’on montait pour ceux dont on ne connaissait pas encore les prénoms mais déjà les obsessions.

    Ils étaient en fuite sur les toits, refusaient pas mal de choses avec les rues collantes et leur réalité. Ils sciaient les barreaux de cette échelle qui les raccrochait à la terre. Ils n’en gardaient qu’un sur deux fonctionnel pour pouvoir se ravitailler. Les gars ne voulaient plus se poser. Il y avait des tours, et tous les deux jours, l’un d’entre eux était désigné pour aller à terre refaire les provisions.

    On se sentait bien avec eux, et on shootait sans trop poser de questions. Au début avec nos jetables, et puis on avait quand même ramené le vrai matos. Des intuitions, on en avait. Comme des cordons ombilicaux imaginaires qui nous reliaient à eux, et on les comprenait un peu. On aurait bien partagé leurs tentes nous aussi, mais les rues nous appelaient tous les jours – bzz bzz – le téléphone comme un tremblement de terre qui vibrait contre nos chairs, et les shootings – bang, bang – les corps à mettre en boite nous rattrapaient, et les studios photos. Alors eux, ceux des toits, à un des bouts de la nuit, on devait les laisser ; nous on devait redescendre aux réalités, et aux fraises, et au frozen yoghurt. C'était dur, mais on le faisait. Fallait toujours se réacclimater, mais on y arrivait.

NY, 4

On shootait aussi depuis la maison parce qu’on y avait une belle lumière et que les murs étaient vierges comme nos écrans personnels. À la maison, on faisait nos autoportraits, et il y avait cette fois où on avait surpris un type à sa fenêtre qui buvait la scène de shooting. On avait fait une drôle de tête et puis on avait répliqué parce qu’il fallait jamais jamais plus se laisser faire, baisser les bras et abdiquer, et se laisser voler. On avait décroché l’appareil de son pied et on l’avait shooté lui ! Après il avait plus bronché ; plus un pli au rideau de ses fenêtres, comme s’il avait disparu. On n’avait jamais su qui c'était. On essayait de le reconnaître en chaque passant croisé sur le trottoir les jours suivants. On lui avait cloué les yeux –  maison aux volets fermés. Notre seul témoin, on l’avait supprimé : il était temps de se barrer.

Avec cette histoire là, on s’était rendues compte qu’on avait du vis-à-vis sur Gold Street. Avant, rien que le temple tibétain jaune vif face à notre immeuble (combien de photos de celui-là !) Mais depuis qu’ils avaient fait pousser cet immeuble noir juste à côté, bah voilà, y’avait un truc cassé. On avait rangé le matos et on s’était rhabillées.

Dans la boite aux lettres, une petite carte de Svevo avec des montagnes enneigées et des bouts de roche rose qui dépassaient. Il écrivait en italien, rien. Que nos silences l’inquiétaient. Que ça faisait maintenant des années. Que de son côté, ça allait bien, qu’il retapait le refuge que ses parents lui avaient laissé dans les Dolomites qu’on connaissait si bien. Qu’on était bien sûr constamment invitées. Et comment allait la photo ? Lui avait définitivement raccroché les appareils qu’il avait troqués pour les cordes et les crampons. Mais que pour nous, bien sûr, ce serait un état permanent d’exception. Qu’il voudrait bien refaire nos portraits, même si ce ne serait plus comme avant, plus pour maman mais bien pour nous. Qu’on devait venir le trouver. Tout ça était déposé avec délicatesse entre les pattes de mouches des trois mots dessinés en noir sur le dos blanc de la carte – « Quando vieni ? Baci ». Nous on savait lire entre ses rares mots, à Svevo.

    La carte, c'est Teresa qui l’avait faite suivre par delà l’Atlantique. La concierge nous avait toujours bien aimées et nous faisait parfois goûter dans sa loge, les jours où on revenait de l’école, au bout de la longue laisse qu’était le bras télescopique de maman, maman qui nous promenait à distance de son bras tendu parce qu’elle marchait toujours ou trop vite ou trop lentement. Y’avait une sorte d’arythmie constitutive dans notre duo. Comme elle était là avant nous sur terre, on se disait que c'était nous qui n’avions pas du savoir bien nous régler.

    Des fois, pendant les cours de piano, on regardait le gros métronome noir qui ressemblait à un pingouin, un manchot gras, et on se disait que sans ses bras à maman, on serait plus proches d’elle, sans ses bras qui ne savaient plus nous porter et pas – et jamais – nous promener, on pourrait trouver son rythme, entendre son cœur, la sentir. On entendait POUM POUM, un cœur sourd d’espace douillet qui résonnait, on se lovait dans la petite cage molletonnée d’un rythme confortable enfin trouvé, on évoluait dans un espace ouaté, maman, maman, ses bras plus mous pour nous serrer. Et puis Alicia, la prof de piano, nous tirait gentiment de nos rêveries et on voyait le manchot qui faisait un sec TAC TAC et maman avec ses bras toujours raides et déjà si maigres, les yeux clos, là bas, si loin, sur le canapé.

Carte postale en main, on avait toqué à la porte de Jan. Il avait tout de suite compris à nos yeux que nos cortèges nous avaient rattrapés. Que les funny phantoms avaient été supplantés, que les spooky ghosts nous appelaient de l’autre côté du présent. Qu’il fallait sauter l’Atlantique, aller faire face au passé. On avait pris l’avion et on était parties, ou rentrées.

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