La planète des noirs, de Eric Niubo

Je me souviens du jour où j'ai quitté ce monde pour l'autre. WIP #83, 11 avril 2016.

Eric NIUBO WIP #83 Eric NIUBO WIP #83
La planète des noirs

Je me souviens du jour où j'ai quitté ce monde pour l'autre.
Comme chaque matin, afin de me rendre au laboratoire dans lequel je travaillais en proche banlieue parisienne, j'étais sorti l'esprit léger, de mon appartement situé dans le 18è arrondissement. Nous avions choisi, ma dulcinée et moi, une adresse, certes intramuros, mais dans un quartier vivant et mélangé, qui à nos yeux, incarnait parfaitement les valeurs de mixité et de diversité dans lesquelles nous croyions.

En ces temps troublés, d'accroissement des communautarismes et d'extrémismes de tout bord, il nous semblait indispensable de montrer aux autres que nous avions choisi notre camp : celui de la tolérance et de la vie ! Si nous étions sortis manifester le 11 janvier 2015 en solidarité aux victimes de Charlie Hebdo et si nous avions déposé une gerbe, Place de la République après le 13 novembre, pensant notamment à un ami d'ami qui avait failli se trouver au Bataclan ce soir là, nous nous inquiétions cependant de la montée du Front National et conspuions la dérive droitière de la politique française dont Sarkozy puis Hollande s'étaient rendus responsables.

Si nos amis étaient exclusivement, et à notre grand regret, français et blancs, nous ne manquions pas, dans les bars que nous fréquentions, lorsqu'il nous arrivait de rencontrer en soirée, des individus d'apparence exotique, de nous intéresser à leurs origines et à leur culture. Nous adorions aller déguster de temps en temps des spécialités africaines dans le boui-boui en bas de chez nous et le patron qui nous connaissait, nous saluait le matin en nous croisant et demandait toujours de nos nouvelles.

Vivre dans le nord de Paris, c'était une manière de se dire que l'autre était là, à portée de main : arabe, asiatique, africain… Il aurait suffi d'un mot pour que soudainement nous appartenions à la grande communauté du Monde, pour que l'imperceptible différence dont nous nous accommodions, se mue en indéfectible amitié.

Ce n'était pas du tout ce que j'avais à l'esprit ce matin là, en me dirigeant vers la Gare du Nord, pour rejoindre le RER qui devait m'emmener à mon laboratoire. A vingt-cinq ans, mon doctorat de physique quantique en poche, j'avais obtenu ce poste de recherche prestigieux qui me permettait d'approfondir mes recherches sur la théorie des cordes.

Parmi toutes les propositions scientifiques formulées au cours du XXème siècle pour tenter d'unifier la relativité générale et les avancées expérimentales de la physique quantique, la théorie de Kaluza-Klein avait particulièrement retenu mon attention. D'après cette hypothèse, les incohérences du modèle physique observées dans les accélérateurs de particules, pourrait être dû à l'existence de dimensions supplémentaires, aux quatre que nous connaissions.

Les expérimentations accompagnant ma thèse m'avaient permis d'impressionner la communauté scientifique en parvenant à déplacer des atomes entiers dans des univers inconnus de nous et à les en faire revenir. J'avais ainsi attiré l'attention d'une grande entreprise multinationale, qui intéressée par le débouché potentiel de mes recherches, m'avait engagé pour tenter d'appliquer ce transfert dimensionnel, à des objets de plus large échelle, si possible à des êtres vivants, voire à des humains.

Cinq ans après, ce matin là, j'étais prêt pour l'une des plus grandes aventures scientifiques de l'humanité : l'exploration de cette dimension parallèle que mon travail acharné était parvenu à mettre à jour. Je devais, en effet, utiliser moi-même et pour la première fois, un appareil mobile, me permettant de me déplacer dans cet autre monde et en revenir.

Aussi mon attention ce matin-là, n'était-elle que très peu distraite, sur un Boulevard Barbès encore endormi, par les techniciens de surface maghrébins, antillais ou africains affrontant les déchets abandonnés par les foules bigarrées de la veille, ou par les quelques échoppes de téléphonie mobile et de communication internationale à bas coût, déjà ouvertes à ces heures matinales. Je n'attachais pas plus d'importance au marchand de fruits et légumes ambulant qui installait déjà son stand devant l'entrée du métro Porte de la Chapelle.

Durant mon trajet, dans une rame encombrée d'une foule fatiguée, où se distinguaient notamment quelques vigiles à la peau sombre, retournant chez eux après une exténuante nuit de garde, je rêvais impatient au grand moment qui s'annonçait. Arrivé à la gare de Saint-Denis, je n'attachais pas plus d'importance aux maliens installant les bidons calorifères sur lesquels ils exhiberaient, un peu plus tard, des brochettes odorantes.

Si j'avais su ce qui m'attendait dans un avenir proche, je me serai peut-être soucié un peu plus de cette foule invisible, éternellement présente à mes yeux, mais que mon esprit avait appris à reléguer à l'arrière-plan, par une forme de lassitude envers l'autre et sa différence : cet éternelle remise en cause de nous-mêmes.


Une fois arrivé au laboratoire, les événements s'enchaînèrent rapidement. Tout était déjà en place pour l'expérience : mes assistants appliquèrent les protocoles d'usages et après m'être équipé du scaphandre que nous avions conçu et qui devait me permettre de réaliser mon extraordinaire périple, je pressais le bouton qui me propulsa dans un monde inconnu.

J'aboutis dans une plaine, en laquelle je reconnus celle où se trouvait le laboratoire dans ma réalité, mais qui était ici parfaitement déserte. Avant toute chose, j'inspectais mon matériel et j'eus la désagréable surprise de constater que j'avais, suite à une erreur de manipulation, consommé beaucoup plus de cardamium que je ne l'aurais dû.

Le cardamium était une ressource récemment découverte, offrant des propriétés énergétiques bien plus intéressantes que le pétrole et plus facilement disponible que l'uranium. La principale raison pour laquelle cette ressource avait été choisie, était la présence d'un gisement important, proche de l'endroit où je me trouvais. Ayant prévu l'éventualité d'une carence, nous avions pensé qu'il serait ainsi plus aisé de mettre la main sur cette denrée, à condition que les éventuels humains de cette réalité aient procédé à son extraction. Je trouvai donc une cachette pour mon encombrant matériel et ne me chargeai que du nécessaire pour récupérer la ressource dont j'avais besoin.

Après quelques minutes de marche, je rencontrai un homme d'aspect fruste, recouvert d'une peau de mouton, provenant sans doute d'une bête ayant appartenu au troupeau dont il avait actuellement la garde. Je le saluai et engageai la conversation avec lui. Il parlait un français aux tournures simples et au vocabulaire pauvre. Son accent, ainsi que certains termes difficiles à comprendre me fit penser aux différences que l'on peut trouver aujourd'hui entre le français et le québécois. Je compris vite qu'il n'était pas très utile de chercher à lui expliquer le détail de ma situation et que cet individu ne comprendrait pas grand-chose à mon problème. Je me fis donc indiquer l'emplacement de la route la plus proche et me dirigeai vers le gisement de cardamium que je convoitais.

En guise de route, je découvris plutôt une piste, à peine goudronnée et remplie de trous. Dans les deux heures où je la suivis pour arriver à ma destination, je vis passer quelques véhicules qui semblaient assez vétustes et plusieurs petites motos. Je croisai bientôt d'autres individus à l'air fatigué, vêtus simplement eux aussi, comme le berger que j'avais vu précédemment. Sur les bords de la voie, des ordures balancées négligemment dans les champs, s'accumulaient doucement.

Les constructions qu'on observait ici ou là, en bord de route, semblaient peu développées, usées. Elles n'étaient jamais constituées de plus de deux étages, étaient entourées de murs épais et protégées de lourdes grilles. Souvent on voyait les structures métalliques rouillées sans doute destinées à soutenir un étage supplémentaire mais qui faute de moyens, n'avait jamais été construit. On trouvait quelques échoppes ici et là, elles aussi fortement protégées et dont les rayonnages semblaient chiches en marchandises. Cet univers dégageait une impression générale de vétusté et de dégénérescence, peu conforme avec le monde que je venais de quitter.

Je fus agréablement surpris, une fois parvenu à mon objectif, en découvrant une grande construction moderne dont les importantes structures d'entrelacs métalliques ne laissaient planer aucun doute quand à sa nature : il s'agissait d'une centrale d'extraction de cardamium. Je m'approchai de la grille d'entrée, surveillée par un garde à l'air tranquille. Arrivé à la petite guérite, j'expliquai ma situation dans un français exotique aux oreilles de mon auditeur, en m'aidant de gestes en direction de la pièce d'équipement qu'il me fallait recharger avec la précieuse ressource. Il me répondit avec un sourire qu'il avait compris la moitié de mes explications mais qu'un responsable ayant les connaissances techniques nécessaires serait sans doute plus à même de répondre à mes attentes. Il contacta ses supérieurs par téléphone et me répondit que bientôt, quelqu'un viendrait s'occuper de moi.

Environ une demi-heure plus tard, un homme arriva. Il avait une quarantaine d'années, était vêtu d'un élégant ensemble chemise/cravate assorti de petites lunettes : tout en lui dégageait un professionnalisme hautain. Je m'aperçus alors que, dans cet univers, c'était le premier noir que je voyais. Il me questionna d'un ton poli, derrière lequel perçait un certain scepticisme, dans une langue inconnue de moi. Quelque peu désarçonné, je repris en français mes explications techniques, en montrant l'engin que j'avais avec moi. Le responsable me coupa assez vite et froidement se tourna vers le garde pour lui demander sans doute de traduire mon laïus. Celui-ci s'exécuta et livra un thème, que, même sans connaître la langue dans laquelle il s'exprimait, je sentis laborieux. Le garde hésitait, butait sur certains mots, s'embarrassait d'un accent français à couper au couteau, cherchait à s'aider de gestes qui rendaient ses explications d'autant plus confuses. Le responsable finit par le couper à son tour et lui répondit brièvement avec mépris, avant de tourner les talons sans même nous saluer.

Le garde m'expliqua en quelques mots le propos de son supérieur : il me considérait comme un escroc des plus médiocres. Je m'imaginais qu'on donnerait du cardamium au premier paysan venu se présentant avec un assemblage quelconque, de déchets trouvés dans une décharge ! Le moindre des efforts aurait été de préparer mon stupide boniment en dioula plutôt que de m'exprimer dans ce dialecte de bouseux ! Je me trouvai totalement désemparé face à la situation et le garde réalisant ma détresse, me proposa d'attendre qu'il ait fini son service pour m'emmener chez lui. Je le remerciai, m'assis patiemment un peu plus loin et le soir venu, il me fit monter à l'arrière de sa petite moto pour me conduire dans son foyer. Sur le trajet, il m'expliqua que la centrale d'extraction pour laquelle il travaillait dépendait d'une importante multinationale africaine. Si les simples travailleurs étaient des français, les cadres étaient tous noirs et parlaient exclusivement le dioula, langue d'origine d'Afrique de l'Ouest.

Je m'étonnai de la situation et le garde de plus en plus surpris par cette ignorance, qui paradoxalement rendait mon histoire plus crédible, m'expliqua patiemment que depuis la colonisation malienne des XIXème et XXème siècle, le dioula était devenu la langue la plus parlée en Europe, comme elle était déjà la plus employée dans les milieux internationaux. En réalité, dans le pays où je me trouvais, qui regroupait la partie nord de la France, la Belgique, les Pays-Bas, le Luxembourg et le sud-ouest de l'Allemagne, le dioula s'était naturellement imposé, malgré le départ des colons, comme la seule langue susceptible de maintenir l'unité nationale. Pour en revenir à ma situation, je déduisis des explications de mon guide, que dans cet univers, un blanc qui parlerait uniquement le français et se promènerait, néanmoins, avec un prototype de transfert quantique, était impensable. Par ailleurs, le cardamium étant destiné exclusivement à l'exportation, il était parfaitement exclu qu'on en fasse profiter la population locale.

Au fur et à mesure du trajet, l'urbanisation et la circulation s'intensifiaient. Les petites motos comme celle de mon chauffeur, s'étaient progressivement multipliées autour de nous et s'agitaient sans ordre apparent avec une conduite sauvage. Cette masse anarchique de véhicules provoquait d'ailleurs, avec l'omniprésente poussière du sol, un épais nuage de pollution au travers duquel je peinais à respirer. On voyait apparaître à l'horizon de massives constructions en béton rappelant le pire des années 70 et c'est devant l'un de ces immeubles hideux, que finalement, nous nous arrêtâmes.

Mon guide habitait avec ses deux parents, sa femme et leurs trois enfants dans deux pièces de trente mètres carrés. L'appartement comportait un seul point d'eau. Les toilettes à la turque ne possédaient pas de chasse d'eau et il fallait employer une sorte de petite théière pour évacuer la rémanence d'excréments. En guise de salle de bain, on trouvait une pièce minuscule avec une simple sortie d'eau, un seau et une écuelle. L'installation électrique était sommaire, constituée uniquement de quelques vieilles barres de néons éparses dans l'appartement. En guise de cuisinière on disposait d'un simple réchaud à gaz et la présence d’électro-ménager moderne était exclue. Mes hôtes m'accueillirent néanmoins très chaleureusement, excusant mes maladresses dans cet environnement si différent du mien et je pus, grâce à eux, dans les semaines qui suivirent, me trouver une place dans cet univers en apparence si hostile.

Je dégotais un poste de technicien dans l'une des innombrables petites échoppes de téléphonie mobile et d'informatique qui pullulaient en ville et pus ainsi m'installer dans une pièce minuscule située au sous-sol d'un immeuble. Je la partageais avec deux colocataires : nous n'avions ni eau ni électricité et nous recevions à peine la lumière extérieure par un minuscule vasistas. Les circonstances me contraignirent bien vite à apprendre le dioula.

Paris était là, mais devenue méconnaissable. Il n'y avait pas de Tour Eiffel, pas non plus de grands axes haussmanniens et le Louvre était resté la forteresse construite par Philippe le Bel. Le seul repère géographique valable était Notre Dame qui, n'ayant pas connu sa grande restauration du XIXème siècle, tombait partiellement en ruines. L'importance du tourisme africain avait néanmoins incité la ville à bien sécuriser les ruelles du centre, où l'on trouvait une multitude d'échoppes mais les moyens manquaient pour effectuer des rénovations complètes en bonne et due forme.

La ville était sauvage, agitée, fascinante. Il était déconseillé, surtout aux noirs étrangers, de s'y promener seul le soir et des violences, qu'une police corrompue et inefficace était impuissante à endiguer, éclataient régulièrement à la nuit tombée. Tous les plaisirs, tous les excès y semblaient permis à ceux qui en avaient le moyens. La corruption dévorante, la manne financière du tourisme se conjuguaient pour édifier ce monumental miroir aux alouettes où tous semblaient disposés à venir se brûler les ailes. Par bien des aspects cette cité me paraissait, plus vraie, plus authentique que celle que j'avais quittée.


J'eus durant cette période, l’occasion de me renseigner sur cet univers et son histoire afin de comprendre comment il avait pu dériver autant du mien. La première différence de taille semblait être le triomphe de Marc-Antoine à la bataille d'Actium qui s'était traduit par un transfert du siège de l'Empire Romain en Egypte, suivi quelques siècles plus tard de l'installation de la papauté en Ethiopie. Cette nouvelle cartographie de l'Empire l'avait naturellement amené à se développer vers le Sud.

L'autre différence de taille, semblait être la découverte des Amériques par un explorateur Mauritanien. L'Amérique, et particulièrement l'Amérique du sud, avait donc été colonisée par les africains. Une grande controverse ayant eu lieu à Ouagadougou au XVIème siècle, pour savoir si les colons américains pouvaient maltraiter les indiens d'Amérique, il avait été décidé que les indigènes méritant le respect dû aux êtres humains, il était de loin préférable d'employer dans les colonies la main d’œuvre d'esclaves blancs. Un commerce triangulaire s'était alors mis en place : les navires quittaient l'Afrique de l'Ouest pour se rendre en Europe, où ils achetaient des esclaves blancs aux potentats locaux, avant d'aller les revendre en Amérique.

Tout cela avait grandement évolué par la suite, lorsque les états américains s'étaient détachés des grands royaumes africains et que l'abolition de l'esclavage avait été décrétée à la fin du XIXème siècle. Aujourd'hui l’État le plus influent au Monde se trouvait en Amérique du Sud, ayant pour siège l'actuelle Buenos-Aires.

Les africains, privés de leurs colonies américaines, avaient alors reporté leur attention sur l'Europe qu'ils avaient colonisée au cours du XIXème siècle, exploitant sans vergogne les ressources naturelles locales tout en imposant leurs croyances religieuses. Bien que les pays européens eussent accédé à leur indépendance à l'égard des africains depuis une cinquantaine d'années, ils restaient cependant, comme j'avais pu le constater à mon arrivée, fortement tributaires de ces derniers.

 

Pour en revenir à moi, la vie était dure : je gagnais à peine assez d'argent pour survivre dans cet univers impitoyable. Je regrettais le monde que j'avais perdu, mais progressivement son souvenir s'effaçait et je me demandais parfois si je n'avais pas rêvé cet univers idéal, dont il ne me restait que des images évanescentes.

Ma vie changea le jour où Souleymane Sissoko entra dans ma boutique. C'était un élégant malien d'une cinquantaine d'années, qui après avoir fait semblant de s'intéresser à la marchandise que je vendais avait subtilement fait dériver la conversation sur ma personne, avant de poser négligemment sur le comptoir l'équivalent d'un an de mes gains, en déclarant qu'il adorerait passer la soirée avec moi. Je n'avais jamais été attiré par les hommes mais je pouvais difficilement me permettre de refuser sa proposition. Je le rejoignis donc le soir dans un grand hôtel où il me fit très bien manger, très bien boire et s'intéressa même à mon invraisemblable histoire. Une fois ces préliminaires passés, il m'entraîna dans sa chambre et me prit, avec un savant mélange de fermeté et de douceur, dans lequel l'urgente satisfaction de son désir, ne l'emportait pas totalement sur une sincère attention pour l'objet qui le lui procurait.

Très vite et sans grand effort de sa part, ni grande résistance de la mienne, je devins son amant. Il me fit découvrir un monde au luxe délirant que je n'aurais jamais imaginé connaître, même dans ma vie d'avant. Après les mois difficiles que je venais de vivre, le répit était grandement mérité, et ma soumission aux insatiables et indénombrables fantaisies sexuelles de mon nouveau patron, me semblait peu cher payée. Souleymane avait eu de nombreux amants et pouvait sans doute s'en offrir beaucoup d'autres, mais il semblait fier de la découverte qu'il avait faite en moi : en dehors du plaisir purement charnel que je lui offrais, il avait compris que je n'étais pas tout à fait un blanc comme les autres, que je disposais sans doute d'une éducation bien supérieure à la moyenne et il semblait même croire un peu à ma fantastique histoire.

 

Bientôt, il m'emmena avec lui à Bamako, pour que je partage la vie de plaisir qu'il menait dans son vieux palais. Je vis très peu la ville : Souleymane me retenait constamment avec lui ou m'emmenait dans ses luxueuses voitures avec chauffeur pour prendre part à d'élégantes soirées, dans de grands salons feutrés au mobilier ancien. L'antique cité aux belles rues calmes, ne me semblait ainsi vivante que dans ces alcôves, où une petite élite savourait sereinement son inévitable décadence. On me recevait poliment par respect pour mon patron, mais les regards sceptiques et les sourires en coin, trahissaient le mépris profond dans lequel on me tenait.

J'appris cependant que la vieille Afrique, connaissait une période trouble dans sa relation aux blancs. Suite à la deuxième guerre mondiale ayant débuté sur le continent africain, après qu'un dictateur Nigérien ait décidé d'exterminer les juifs en masse, la jeune Amérique avait dû intervenir pour rétablir l'ordre dans ce vieux monde fatigué. Après-guerre, pour leur reconstruction, les pays Africains avaient donc fait appel à leurs colonies européennes, entraînant une immigration blanche massive sur leur territoire et comme une inévitable conséquence, une montée en flèche du racisme anti-blanc dans la population africaine.

Un soir que je consultai Internet, je découvris ainsi en vidéo le violent diatribe d'un raciste noir : « La race blanche, déclarait-il, est une race primitive, profondément rétive au progrès ! Les blancs n'ont pas eu comme les africains à se confronter à un environnement aride qui les aurait obligés à transcender la nature pour bâtir une civilisation. Les climats froids auxquels sont soumis les blancs, les poussent à l'éloignement, et renforcent en eux leur tendance naturelle à la sauvagerie. L'homme blanc est un être isolé des autres qui n'a plus en lui que l'instinct : le désir de se chauffer, de se nourrir, de se reproduire, à tout prix, comme les bêtes. Tout ce qui constitue la grandeur de la civilisation lui est étranger : l'organisation, le travail, l'hygiène. Cette couleur qui n'en est pas une, trahit la faiblesse du blanc : arrivé sous nos climats, le blanc est incapable de résister à une nature vraiment exigeante. Il sue comme un porc ! Il pue ! Son besoin de chaleur contenté, maintenant qu'il est enfin libre de se mêler aux autres, il se laisse aller à sa nature profonde : le pillage. Ce qu'il n'a pas, il le vole ! Les femmes qui se refusent à lui, il les prend ! Avez-vous vu les statistiques de la criminalité ? Savez vous que la plupart des délits, des crimes, des viols sont commis par des blancs ? Que deviendra notre société avec ces êtres sauvages libérés parmi nous ? Faut-il se laisser entraîner par le chaos ? Avez-vous entendu les femmes parler des blancs ? Déjà séduites par leur sensualité primitive, les mariages mixtes sont en pleine augmentation ! Est-ce le monde que nous voulons ? Une société de quarterons ?

Les blancs ont déjà volé notre travail et mis bon nombre d'entre nous au chômage ! Désormais, ils volent aussi nos femmes, nous condamnant à la solitude qui était leur lot naturel ! Y-a-t-il rien de plus fourbe, de plus traître qu'un blanc ? Pourquoi le blanc est-il blanc ? Pourquoi n'est-il pas brun ou jaune ou noir ? Parce qu'il n'est rien ! Le noir est un être pur dans sa couleur et dans ses traits ! Le noir est l’Être, l'essence même, le trait qu'on trace sur une page, le mot qu'on écrit, l'origine de la pensée et de la civilisation. Le blanc n'est rien ! Rien d'autre que son absence de couleur ! Et c'est ce vide primitif qui entraîne désormais notre société vers l'implosion ! »

Me voyant affecté par ce discours, Souleymane tint à me réconforter : « Ces racistes ignobles sont des arriérés ! Ils ne comprennent rien à la marche inexorable de l'Histoire. Les blancs sont la Lumière du Monde ! Ils amènent fraîcheur et gaîté dans cette vieille Afrique triste et rationnelle ! Leur teint clair est comme l'incarnation d'une innocence nouvelle, d'une virginité retrouvée !

Surtout, la culture africaine du XXème siècle doit tout aux blancs ! Nos créations tendent à se perdre dans l'abstraction. Depuis cinq siècles, nous avons constamment repoussé les limites de la complexité narrative, picturale, musicale, tout en restant attachés à l'idée derrière la forme. Notre art est essentiellement et éternellement un art de symboles permettant de donner vie aux pensées ! Nos contes primitifs ont évolué en romans virtuoses, nos fétiches et nos masques sont devenus de puissantes structures plastiques abstraites, nos rythmes entraînants se sont complexifiés pour donner naissance à de grands opéras… Mais finalement, derrière cette création, si profondément intellectualisée, nous avons peut-être oublié l'essentiel : la vie !

Aussi, la découverte au siècle dernier, de votre culture simple et si profonde, a modifié absolument la vision que nous avions du monde et de nous-même ! Vos romans pleins de sentiments et d'aventures, où souvent l'importance du contexte et du détail prime sur le récit, nous ont poussé à imaginer une littérature nouvelle. Cette littérature, comme votre peinture, s'attache d'abord au monde, au lieu de s'enfermer dans la profondeur de l'âme. Vos travaux picturaux sur la perspective et la représentation, qui nous semblaient jusque là, naïvement matérialistes, laissent entrevoir un art nouveau fondé d'abord sur l'observation du réel. Enfin, le triomphe de la musique des esclaves blancs d'Amérique fait paraître aujourd'hui la musique classique africaine totalement ringarde. Votre musique, avec son lyrisme chantant, ses petits airs entêtants, au-delà des subtiles mais trop complexes structures rythmiques des sons africains a ainsi fasciné le monde entier. La mélodie, dans sa simplicité primitive, se prête à la fête, à la transe, aux consommations de psychotropes. La culture africaine était ainsi devenue une froide construction de l'esprit et nous avons retrouvé grâce à vous, le chemin de ce grand oublié : le corps, dans toute sa richesse essentielle.

Nous avions oublié la chair, mais vous, mais toi mon amour, tu nous y a ramené ! Les racistes noirs, tremblent dans leurs enveloppes épaisses et rabougries d'africains frustrés ! Comment ne pas les comprendre lorsqu'on découvre la majesté à laquelle ils se confrontent. Ces épidermes pâles et doux comme le lait, ces fines architectures musculeuses sculptées par des siècles d'efforts et surtout ces organes massifs, puissants, destinés à sillonner l'océan des désirs ! J'aime les bites de blancs ! J'aime les culs de blancs ! » , et sur ce, enflammé par son propre discours, il joignit l'acte à la parole.

Ce soir là, après avoir contenté les désirs de mon hôte, je m'interrogeai sur ces deux discours dont j'avais été l'auditeur silencieux, et sur mon évolution depuis que je m'étais perdu dans l'autre monde. Paroles de haine ou de désir, les noirs semblaient incapable de me voir pour ce que j'étais : ma couleur était ce filtre constant qui orientait le regard qu'ils portaient sur moi. Ils avaient tous enfermés ma chair dans leurs discours, me rendant éternellement prisonnier de ma différence, de cette enveloppe superficielle de moi-même, désormais devenue le principal critère de mon identité sociale. Souleymane me parlait de ma peau blanche, de mes cheveux blonds, de mes yeux bleus, comme de qualités dont je devais être fier, mais qui en Afrique aurait réellement voulu naître blond aux yeux bleus en étant conscient des difficultés que cela entraînerait pour le reste de sa vie ? Deviendrais-je comme ces blancs ridicules qui s'exposaient toute la journée au soleil brûlant d'Afrique en espérant ressembler à nos maîtres ?

Je repensai à l'autre monde, à ces particules qui m'avaient fasciné dans le cocon protecteur de mon laboratoire, à ces grandes théories qui auraient dû m'amener la gloire et la grandeur, me permettre de faire avancer l'humain. Et je repensai à ces corps sombres qui m'entouraient alors et que j'avais refusé de voir, comme aujourd'hui, le regard des noirs semblait glisser indifférent sur ma chair couleur de neige. La pensée, la connaissance m'avaient jadis servi de prétexte à m'éloigner de la richesse, de la diversité du monde : cette diversité que je m'étais dit vouloir embrasser, mais qui déjà m'avait échappé à l'instant où j'avais pris conscience d'une différence, ou une simple couleur d'épiderme avait fait de l'autre irrémédiablement un autre.

C'est alors que je ressentis un picotement étrange, une sorte de vibration qui semblait provenir de chacun de mes atomes… C'est que dans mon monde, la science avait fait d'immenses progrès. Il avait fallu de nombreuses années pour stabiliser les techniques que j'avais mises en place et les hommes du futur étaient même parvenus, en combinant leurs connaissances avec la génétique, à suivre à la trace les individus qui voyageaient dans des dimensions parallèles, étant même capables de les retrouver en arrière dans le temps.

Aussi, un jeune scientifique brillant, comme je l'étais à l'époque, s'était mis en tête de récupérer dans le passé et de ramener dans son monde, le grand initiateur de toutes ces découvertes et grand égaré de la science : moi-même ! Dans les quelques instants que dura mon voyage, je saisis à peu près tout cela et j'éprouvais un immense soulagement. Mes malheurs s'achevaient ! J'allais retrouver la paix, le bonheur d'autrefois ! J'atteindrai enfin la gloire, jadis espérée !

En arrivant, je me retrouvai dans un grand laboratoire moderne. D'un côté je voyais les scientifiques qui réglaient tous les détails de l'opération. Face à moi se trouvait un groupe d'individus solennels, très bien habillés : les officiels qui étaient venus me recevoir. Celui qui semblait le plus important d'entre eux s'approcha de moi, la main tendue, avec un grand sourire, derrière lequel perçait malgré tout une forme de gêne.

Il était noir et me salua en dioula.

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