"COMMENT JE SUIS DEVENUE CELEBRE AU DAGHESTAN", de Nur DOLAY (WIP #82, 2 avril 2016)

"Juste une semaine avant la date convenue de notre rendez-vous à Sotchi, un Tupolev russe qui reliait Moscou à cette station balnéaire de la Mer Noire explose en plein vol. Un deuxième avion de ligne, décollant pratiquement au même moment de la capitale russe encore vers le Sud, s’écrase dans des conditions presque identiques. Avaries ou attentats terroristes, on ne sait pas encore."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

COMMENT JE SUIS DEVENUE CELEBRE AU DAGHESTAN

 

J'avais rendez-vous avec Shamil à Sotchi. Je partirais de Paris, lui d’Istanbul, pour nous rencontrer là-bas et poursuivre notre chemin ensemble vers le Daghestan.

 

Shamil est danseur à Istanbul. Comme tous les Turcs d’origine caucasienne, il a grandi dans la culture de la danse.

 

Il voulait aller voir sur place, dans leur berceau, ces danses frénétiques exécutées comme sur un champ de bataille. Il avait aussi des projets pour établir des passerelles culturelles avec cette petite république caucasienne d’où étaient originaires ses aïeuls.

 

Quant à moi, loin de la danse sauf en tant que spectatrice, je m’intéressais surtout, en tant que journaliste, à la situation politique actuelle dans ce pays où personne ne se rendait, pour la raison toute simple que le Daghestan était devenu, au cours des dernières années, un trou noir où les gens disparaissaient. La séquestration y était devenue presque un sport national. Pas seulement pour des raisons politiques, mais aussi pour des raisons tout bassement pécuniaires. On enlevait les gens pour obtenir une rançon plus ou moins proportionnelle à leur importance ou aux moyens dont disposaient leurs familles. Même en l’absence de moyens réellement existants, on prenait en considération le potentiel des proches des intéressés à mobiliser telle ou telle somme financière pour récupérer un être cher, un businessman ou un dirigeant politique. Mais parfois, malgré le paiement d’une rançon, on ne récupérait que la tête tranchée du corps de la victime.

 

Les prix oscillaient entre dix mille et cinq cent mille dollars, allant même jusqu’à un million dans le cas de journalistes étrangers ou d’employés occidentaux des organisations humanitaires (qui s’étaient d’ailleurs retirées du pays à la suite de quelques cas dramatiques).

 

Shamil ne savait pas tout cela. Il avait encore de la famille là-bas et il comptait sur leur aide pour toute recherche artistique. Moi, je comptais sur ma bonne étoile, sur la prudence et une extrême discrétion dans mes démarches. Personne ne devrait remarquer la présence d’une étrangère dans le pays, et encore moins d’une étrangère journaliste.

 

Juste une semaine avant la date convenue de notre rendez-vous à Sotchi, un Tupolev russe qui reliait Moscou à cette station balnéaire de la Mer Noire explose en plein vol. Un deuxième avion de ligne, décollant pratiquement au même moment de la capitale russe encore vers le Sud, s’écrase dans des conditions presque identiques. Avaries ou attentats terroristes, on ne sait pas encore. Selon certains, c’est un miracle que ces vieux appareils qui datent de l’époque soviétique puissent encore voler, surtout quand on sait le peu d’efforts consacrés à leur entretien. Selon d’autres, tout fait penser à des bombes qui auraient été placées à bord. Quelle qu’en soit la cause, le bilan humain est très lourd : 90 morts.

 

Shamil m’envoie un mail pour s’excuser. Vue la situation tendue en Russie, il a annulé son voyage. Il est déjà trop stressé dans son travail et il n’a pas besoin de se payer encore quinze jours de tension et d’angoisse supplémentaires dans un pays en proie à la violence.

 

Je le comprends. Les deux catastrophes dont l’une concerne plus précisément Sotchi, me donne, à moi aussi, un inexplicable frisson dans le dos comme si j’avais pu être dans l’un de ces avions, comme si je l’avais échappé de justesse. J’ai l’impression d’avoir bénéficié d’un sursis. Mais finalement ma curiosité est plus grande encore que ma consternation. D’ailleurs, s'il fallait restreindre ses mouvements à cause de ce qui se passe dans le monde, il faudrait carrément rester chez soi. La vie elle-même est trop dangereuse à vivre, selon cette logique. Je conseille à Shamil de se détendre en sirotant du raki au bord du Bosphore et je pars seule à Moscou.

 

Les deux « attentats » ou « catastrophes » aériennes me font tout de même hésiter à prendre l’avion pour Makhatchkala, la capitale du Daghestan. Je ferais peut-être mieux de partir en train. Mes amis russes me le déconseillent. Un long voyage en train vers le Daghestan serait bien plus dangereux selon eux. C’est encore les lois du Far West ici. Les convois subissent régulièrement des attaques en cours de trajet et les passagers sont dépouillés de tous leurs biens, et même violentés. Je suis vite convaincue par les arguments de mes amis, d'autant plus que j’avais déjà goûté à ces dangers au cours d’un long voyage de la Yakoutie vers le Kazakhstan. Le jour J nous avait même été annoncé par les passagers plus expérimentés du trajet : «restez bien sur vos gardes, ce soir nous allons passer par l’Attaque du train ». Et l’attaque avait bien eu lieu à l’endroit presque baptisé « l’attaque du train » au milieu de la steppe kazakh.

 

Je me mets donc à la recherche de billets d’avion pas trop chers dans les pubs des journaux. La compagnie Sbir affiche des réductions importantes sur ses tarifs.

 

« Normal » disent mes amis russes, « depuis la catastrophe récente, les gens ne veulent plus tellement prendre l’avion. Surtout pas les vols de cette compagnie.»

 

Ah bon. Qu’a-t-elle au juste cette compagnie ?

 

« Le Tupolev qui allait à Sotchi lui appartenait. »

 

Encore une fois « ah bon ! » Quelle autre compagnie je peux choisir alors ?

 

« Volga-Avia » me répond-on. C’est la compagnie de l’autre appareil qui s’est écrasé en même temps.

 

Le choix est décidément limité. Je ne sais pas ce qui me prend d’aller tout de même frapper à leur porte, ou plutôt à leur fenêtre, car la compagnie d’aviation en question n’a même pas de bureau. Ils ont juste un guichet adossé au consulat géorgien et le même homme qui sert dans le consulat passe ensuite derrière la vitre du guichet pour vendre des billets d’avion. Je suis venue en fait pour le visa puisque j’ai l’intention d’aller aussi en Géorgie, mais la facilité de régler les deux choses ensemble m’arrange tout autant. Je n’aurai pas à courir d’une adresse à l’autre à Moscou, car j’ai hâte de quitter cette ville austère où j’ai l’impression en plus d’abuser de l’hospitalité des gens qui m’accueillent. La famille ingouche dont j’avais hébergé, pendant plusieurs mois, un membre réfugié à Paris, tient à me rendre l’hospitalité ici, mais le problème est qu’elle habite dans un tout petit appartement de deux pièces au rez-de-chaussée. On m’a donné l’unique chambre à coucher avec le grand lit double pour moi toute seule, alors que les autres s’entassent dans le salon. D’ailleurs, je découvre le matin, avec une grande honte, que le chef de la famille a dormi dans sa voiture dehors, faute de place à l’intérieur. Si je les quitte pour aller à l’hôtel, ce sera perçu comme un affront, comme si je considérais qu’ils n’ont pas été à la hauteur pour accueillir une hôte qui leur fait l’honneur de rester dans leur modeste foyer.

 

Devant le guichet de la compagnie Sbir, je découvre avec plaisir que la réduction sur les billets est de 60 % ! Ça va me revenir dans les 20 dollars un aller simple. Au moment de sortir l’argent, j’hésite soudainement. Est-ce que ma vie n’a pas plus de valeur que 20 dollars ? Comment est-ce que je peux me réjouir de la possibilité d’économiser quelques dollars en confiant mon existence à cette compagnie de cercueils volants ? Est-ce si indispensable d’ailleurs d’aller au Daghestan, en ce moment précis ? Qui m’y oblige ? Qui m’attend là-bas ?

 

L’homme derrière le guichet remarque mon hésitation :

 

« Ne vous inquiétez pas » dit-il, «nous avons désormais des Boeings. Vous n’allez pas voler en Tupolev».

 

Soulagement d’un instant, car une question m’effleure l’esprit tout de même : quel âge pourraient-ils avoir ces Boeings ? En général, les compagnies occidentales se débarrassent de leurs vieux appareils en les revendant à la multitude de compagnies d’aviation privées qui ont surgi des décombres de l’URSS et de l’éclatement de son Aéroflot. Ces compagnies sont peu regardantes sur les conditions de sécurité, en sachant que personne ne leur demandera des comptes en cas de pépins. Que ce soit un Boieng ou un Tupolev, un vieil appareil mal entretenu est un vieil appareil usé.

 

Comme si ce serait malpoli de faire demi-tour, je tends l’argent à l’homme au guichet et place le billet dans mon sac presque comme si je manipulais une bombe à retardement.

 

Maintenant, il me reste une dernière chose à faire avant de quitter cette ville demain matin. Un dernier rendez-vous. Je file à la station de métro Rijskaia où je dois rencontrer un homme d’affaire passionné de chevaux. Il a des contacts avec d’autres passionnés au Daghestan et pourrait me donner quelques adresses utiles.

 

Nur Dolay Nur Dolay

Nous nous retrouvons dans une pâtisserie juste à côté de la sortie du métro. On bavarde pendant une heure, en prenant le thé accompagné de quelques gâteaux délicieux. On passe en revue toutes nos connaissances communes, et en voyant mes références dans le domaine des chevaux, il décide de me mettre en contact direct avec une personne importante du Daghestan. Il s’agit d’un bon ami à lui, professeur à l’Université, directeur d’une faculté prestigieuse et propriétaire d’une quarantaine de chevaux Akhal-Téké. Il l’appelle aussitôt pour lui annoncer mon arrivée le lendemain. Le professeur est heureusement disponible et il promet de venir en personne me chercher à l’aéroport. Je serais d’ailleurs son hôte pendant mon séjour au Daghestan.

 

 

 

 

 

C’est un grand soulagement de savoir que j’aurai un point de chute de confiance dans ce pays dangereux. Mon interlocuteur me propose encore une tasse de thé et quelques gâteaux, mais je refuse car mon vol partira aux aurores et je ne veux pas rentrer trop tard.

 

 

 

Je quitte l’homme d’affaire et reprends le métro. Au bout de 20 minutes j’arrive à ma destination, mais il y a une agitation pas tout à fait habituelle dans cette station plutôt banale et calme de ce quartier périphérique. Les gens s’attroupent avec inquiétude autour de quelques agents de service. Il y a des policiers et des militaires qui courent dans les couloirs. Je demande à l’un des passagers ce qui se passe. Il me répond qu’une bombe vient d’exploser dans une sortie de métro, en faisant près de 40 morts.

 

« Dans quelle station ?»

 

« A Rijskaya » répond l’homme, « il y a tout juste un quart d’heure ».

 

Rijskaia, c’est là où je suis entrée dans le métro il y a 20 minutes. Si j’avais accepté de prendre encore une tasse de thé, j’aurais sans doute été parmi les victimes. Encore une fois j’ai un frisson dans le dos, un drôle de sentiment d’avoir échappé de justesse à la mort, d’avoir eu encore un sursis. Je ne sais plus quoi penser. Le destin semble guider mes pas sans que je puisse réfléchir ni prendre une décision par moi-même.

 

Quand l’avion de la compagnie Sbir atterrit à Makhatchkala, je suis presque étonnée d’être arrivée intacte et sans incident. Le professeur m’attend sur le tarmac et me conduit directement chez lui, avec une escorte de deux voitures, une devant, l’autre derrière ! Je ne me connaissais pas si importante. J’ai presque honte que mon hôte se soit cru obligé de mobiliser de tels moyens pour m’accueillir.

 

J’apprendrai assez vite pourtant que ce n’est ni un signe d’hospitalité exagérée ni une trop grande importance attribuée à ma modeste personne, mais une situation tout à fait banale faisant partie du quotidien de la famille. La villa est entourée de hauts murs, de caméras de surveillance et deux hommes armés montent la garde près d’énormes portails en fer, relayés par d’autres qui campent à l’intérieur, dans le petit jardin.

 

Le lendemain, c’est le moment tant attendu du départ à la campagne, tout en famille, pour voir les beaux chevaux du professeur. La perspective d’une journée qui se promet tranquille. Mais je change vite d’avis quand je vois les hommes charger les coffres des voitures qui doivent accompagner notre puissant 4X4: pas de bottes de cuir ou de culottes de cheval, mais des grenades et des Kalachnikovs au milieu des paniers de nourriture! On dirait que nous partons à la guerre avec cette escorte prête au combat. Une voiture devant, une voiture derrière, trois costauds dans chacune d’elles, et les coffres remplis de munitions. Quant aux pistolets que les gardes du corps ont l’habitude de porter à la ceinture, glissés négligemment entre le pantalon et la chemise, je suis déjà habituée au spectacle de ces accessoires vestimentaires, aussi banals qu’un mouchoir glissé dans la poche de la veste.

 

 

 

Ici, le texte dans son intégralité.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.