Du pain, des jeux, la peur - Panem, circenses et timor.

Deux contributions de membres de la Commission "Démocratie" d'ATTAC France : Clément Jourdain et Robert Joumard puis Christian Delarue

Du pain, des jeux, la peur - Panem, circenses et timor.

Commission Démocratie d'ATTAC France

 

Partons, pour introduire brièvement les deux textes qui vont suivre d'une définition de la "stratégie du choc" qui utilise peur, drones, data-contrôle, police, disciplinarisation, etc  : "Cette “stratégie du choc” consiste à utiliser les crises pour faire avancer des politiques qui approfondissent systématiquement les inégalités et enrichissent les élites. Nous dénonçons la militarisation de la société et l’instrumentalisation des peurs comme arme politique pour faire passer des décisions anti sociales". La "construction de la peur" peut servir le libéralisme autoritaire sous régime d'exception à l'Etat de droit. Agir ensemble, solidairement, pour s'en libérer est nécessaire et possible.

Deux textes sont à suivre sur ce thème de la peur discuté par les membres de la  "Commission démocratie" d'ATTAC France

Le premier texte s'intitule "La construction de la peur", le second "Au-delà de la peur, la raison solidaire de libération".

 

XX

LA CONSTRUCTION DE LA PEUR

Par Clément Jourdain et Robert Joumard avec la Commission démocratie d’Attac France.

 

Du pain et des jeux.

Les dominants ont toujours su manipuler ces deux méthodes pour maintenir les foules sous contrôle. Depuis l’époque romaine.

On disait alors panem et circenses, les jeux étant les jeux du cirque.

Recette facile quand tu as le pouvoir.

Un peu de pain et de confort, la plèbe est moins revendicatrice quand sa panse est moins vide. Quelques divertissements accessibles au grand nombre, le peuple est moins regardant quand sa pensée est plus vide.

Les néolibéraux, eux, ne veulent pas juste gagner. Ils veulent gagner plus.

Ils ont donc développé un troisième levier, une troisième corde à l’arc du pouvoir. La peur.

Panem, circenses et timor.

Quand tu as peur, tu réagis émotionnellement et non rationnellement, tu prends donc moins le temps de la réflexion, tu acceptes des décisions moins en phase avec tes valeurs, tu acceptes de laisser (encore) plus de pouvoir aux autorités en vertu de leur rôle a priori protecteur.

Le train fantôme néolibéral s’est mis en branle il y a trente ans.

Les grandes multinationales possèdent la presse, les principaux réseaux sociaux. Ont leurs copains au sein des arcanes du pouvoir. Il leur est donc facile de créer et diffuser ce qu’il faut absorber et croire. Tout en te laissant penser que c’est toi-tout-seul qui t’es fabriqué ton ressenti.

On te sature les neurones toute la journée à coups de disparition d’avion, d’attaques de requins, de délinquance au bout de la rue, de frelon asiatique, de hacker russe, de marijuana colombienne, de fusillade californienne, de mauvaise chute boursière, ou d’invasion de migrants à bord de zodiacs en plastique. On te "fragilise".

Il semble qu’en France cette pression paranoïaque se soit franchement accentuée depuis quelques années.

Les attentats de Charlie-Hebdo et du Bataclan sont bien évidemment des actes inacceptables que nous condamnons sans réserve. Mais nos dirigeants n’ont-ils pas parfois tiré un peu trop sur la corde de l’émotion ? Au mépris, parfois, du respect des victimes et de leurs proches et surtout de la réflexion ?

Et puis, l’état d’urgence décrété le 14 novembre 2015, fallait-il vraiment le renouveler le 25 février 2016, et puis le prolonger encore le 26 mai, et à nouveau le 22 juillet, ainsi que le 22 décembre. Et encore le 16 juillet 2017 ?

Et surtout, le gouvernement Macron, après ces deux années de forte limitation des libertés, devait-il faire voter un renforcement de la loi sur la sécurité intérieure, qui revient presque à sanctuariser cet état d’urgence de façon permanente dans notre hexagone ? Du jamais vu.

Mais ce n’est pas tout.

On fait peur aussi au travail, en évoquant chômage technique, risque de rachat par une plus grosse pieuvre, possibles délocalisations.

On fait peur dans la rue avec des policiers municipaux en armes, des fouilles au corps dans les gares, des minutes de silence pour des événements survenus à l’autre bout du monde.

On fait peur sur les réseaux sociaux, avec des conseils pour protéger ton compte, tes enfants, ta maison. Ton chat.

On fait peur avec le Brexit-catastrophe-financière pour que tu laisses ton gouvernement taxer faiblement les hauts cadres de banques transférées de Londres à Paris.

On fait peur avec les tensions internationales de plus en plus va-t-en-guerre (ah bon ? Au siècle dernier c’était mieux, y’avait moins de conflits ?), pour que tu incites tes élus à augmenter le budget militaire et acheter plus d’armement.

On fait peur avec l’espionnage industriel, ses smartphones chinois et ses gaz Novitchok (la peur de l’étranger, la xénophobie, est un moteur très efficace), pour que tu ne t’opposes pas à la ratification de la loi sur le secret des affaires. Qui permettra de poursuivre plus brutalement les lanceurs d’alerte.

On fait peur avec la dette publique (qui est juste un emprunt), un trou béant bourré de zéros, pour que tu travailles jusqu’à soixante-dix ans, sans renâcler.

Quand viennent les Gilets jaunes et toutes les autres revendications de ces dernières années (hôpitaux, EHPAD, retraites…), le pouvoir trouve encore un nouveau degré dans l’intimidation. La vraie peur de se prendre un coup, de perdre un œil.

Les forces de l’ordre déploient LBD et GLI-F4, défilent en chars blindés sur les Champs Élysées. Il s’agit clairement de dissuader le peuple de manifester et de s’exprimer.

Et puis cette année, arrive le coronavirus.

Il ne s’agit pas, ici, de minimiser la dangerosité de ce virus. Et nous sommes les premiers à prôner un parfait respect des mesures visant à en limiter la propagation, tout en exigeant davantage de moyens pour la santé publique aujourd’hui et dans l’avenir. De nous protéger toutes et tous, y compris les plus faibles.

Mais revoilà un état d’urgence… Un état d’urgence sanitaire cette fois-ci. Le prétexte est différent, mais l’effet reste le même, réduction des libertés individuelles. Combien de fois sera-t-il "renouvelé" celui-là ?

Il est vrai qu’il y a pire ailleurs, en Hongrie par exemple, où Victor Orban vient de s’octroyer des pouvoirs quasi illimités via un état d’urgence qu’il peut reconduire aussi longtemps qu’il le souhaite, il peut même décider de reporter les élections et rester sur le trône.

Dans son énième discours télévisé le 16 mars, le président Manu a martialement martelé « nous sommes en guerre ! ». En guerre contre une bestiole grosse comme le dix-millième de millimètre. Serait-ce pour faire oublier ses atermoiements et son inaction des semaines précédentes ? Préparer la population à un durcissement (toujours présenté officiellement comme provisoire, avant d’être prolongé puis permanent) du droit du travail ? Faire disgression quant au débat sur l’appauvrissement des hôpitaux publics (sur lequel alertent des millions de manifestants depuis le début de son mandat) ? L’impréparation du ministère de l’Éducation nationale ? L’abandon des stocks de matériel médical ? Le non financement de la recherche publique ?

Préparons-nous dès aujourd’hui à l’après-crise. Le néolibéralisme et ses représentants au pouvoir, eux, dament déjà le terrain en propageant sans barrière cette peur virale (d’après Les Échos, journal de Bernard Arnault, le 18 mars, plus de huit Français sur dix se disent "inquiets" ou "très inquiets"). Pour tenter de nous faire avaler ensuite des décisions plus liberticides, plus inégalitaires, plus libérales.

C’est contre ça qu’il nous faut entrer en guerre. Et ne pas en avoir peur. Dès aujourd’hui

https://blogs.attac.org/commission-democratie/situations-non-democratiques/article/la-construction-de-la-peur

 

 

XX

AU-DELA DE LA PEUR, LA RAISON SOLIDAIRE DE LIBERATION.

Par Christian DELARUE également membre de la Commission démocratie d'ATTAC

 

La « Raison solidaire » est l’objet du livre ancien (35 ans) du suisse Jean Ziegler intitulé « Vive le pouvoir ! Ou les délices de la raison d’état  » (Seuil, 1985) qui oppose la Raison des « internationales ouvrières » à la Raison d’Etat et à celle du Capital. La Raison solidaire est non seulement collective, sociale et historique mais aussi émancipatrice sur plusieurs fronts : justice sociale, fiscale, territoriale, climatique, plus antisexisme (patriarcat), antiracisme, liberté publique, démocratie, etc.

Quid de la peur ?

C’est le thème d’un débat lancé par les membres de la commission « Démocratie » d’ATTAC France . Une première contribution est intitulée « La construction de la peur » (1), voici une seconde contribution à partir d’un livre sur le sujet . La peur n’est pas qu’un fait de nature, elle est aussi construite.

I - Note brève sur un livre.
La dictature de la peur de Jean-Yves CORNACHON

Il s’agit d’un essai publié en 2007 aux Editions Bénévents.
L’ouvrage est divisé en cinq parties
1 - Les peurs de notre société (A- En politique et en économie, B - De l’immigration, C - En géopolitique)
2 - Les peurs de l’avenir (A - de mourir, B - d’espérer, C - du monde)
3 - Les peurs intimes (A - Quotidienne, B - de la relation avec autrui, C - de soi-même)
4 - Tentative de libération
5 - Confirmation de la « dictature de la peur »

Pour l’auteur, la peur fait partie de la vie. Il est normal d’avoir peur. Il cite JP Sartre « Tous les hommes ont peur. Tous. Celui qui n’a pas peur n’est pas normal ». Mais dit-il (page 154) « les peurs d’hier ne sont pas les peurs d’aujourd’hui ». Certes ! en ce printemps 2020, en pleine pandémie de coronavirus, une peur nouvelle s’est installée, celle d’être atteint.e par le virus. Un virus qui s’est diffusé partout sur la planète. Pandémie disais-je ! Mais d’autres peurs surgissent

II - Voir la peur inscrite dans les rapports sociaux.

D’autres peurs surgissent et là la position sociale des personnes a son importance. L’auteur ne fait qu’assez peu intervenir les différents rapports sociaux qui clivent la société et qui font, du fait des inégalités de position, que la peur a une origine et une cible.

Selon que vous soyez de condition modeste et en situation précaire (ce qui va souvent ensemble) ce n’est pas du tout la même chose que si vous vivez confiné sans problème . Il y a de nombreuses situations à considérer. Il ne faudrait pas « égaliser » abstraitement les craintes hors contexte de la situation réelle des personnes.

Pour autant, une peur plus générale se fait sentir et concerner plus largement la population. Fort heureusement cette peur n’est pas forcément paralysante - car construite - et elle peut être au contraire source de libération sociale et politique ; Il s’agit alors de refuser plusieurs formes de dumping ou plusieurs grands types de destructions qui sont à l’initiative des puissants soutenus par les idéologues ultra-libéraux.

Au-delà de la peur, mais aussi du fatalisme devant les difficultés , il est possible de refuser collectivement la « thatchérisation du monde » (2), de refuser solidairement les « grandes destructions mortifères » (simplement citées - développements enlevés) :

Destruction de l’Etat social, vers un Etat pour le 1%
Destruction de l’Etat démocratique-représentatif, non vers mieux que ce type mais vers moins bien Etat césariste
Destruction de l’Etat de droit, vers un Etat d'exception ou régime d'exception
Destruction du vivre ensemble,
Destruction de l’écosystème, pas d'Etat de résilience de reconstruction des services publics pour la vie épanouie du peuple-classe

« Vivre dans la peur c’est refuser de vivre » dit l’auteur du livre.
Pour nous, il s’agit bien de vivre !
Nous devons donc lutter, lutter collectivement pour vivre !
Entreprendre pour espérer, persévérer pour réussir !
Ne rien lâcher !

XX

La thatchérisation du monde et l’extrême-droite économique : un trajet vers la ploutocratisation du monde.

http://amitie-entre-les-peuples.org/La-thatcherisation-du-monde-et-l-extreme-droite-economique

 

http://amitie-entre-les-peuples.org/Au-dela-de-la-peur-la-raison-solidaire-de-liberation-Christian-DELARUE

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