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Billet de blog 23 mai 2022

Janvier-février 2016 : la ville de Djizré subit un véritable massacre

Le journaliste Cihan Ölmez nous parle du massacre de Gizré , au Kurdistan de Turquie , dans cette vidéo ; Vous trouverez la traduction de son intervention, réalisée par Tuna Altinel, en dessous de la vidéo.

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https://youtu.be/Ug8r9hg17Rg

          Nous pouvons diviser en deux périodes le couvre-feu à Djizré déclaré le 12 décembre 2015 et qui a duré 79 jours: avant et après les sous-sols d’exactions. Sans aucun doute, lors de cette période de couvre-feu de sérieuses violations des droits humains ont été vécues dans cette ville où vivaient près de 150 mille habitants. Mais dans  les sous-sols de Djizré ces violations ont évolué en un crime contre l'humanité. Ces crimes ont été commis devant les yeux du monde entier. L'opinion publique en a suivi chaque seconde lors d'émissions en direct. L’Etat turc commettait manifestement des crimes à Djizré. Pourtant l'opinion publique du monde entier ne réagissait pas comme elle aurait dû. Cette situation encourageait l'état turc à continuer.  La gravité des massacres et des crimes augmentaient chaque jour. Nous, les journalistes, informions sur chaque mort, chaque violation. Personne, sauf quelques révolutionnaires et démocrates, n'élevait sa voix. C'est parce que, quand il s'agit des kurdes, la plupart des partis politiques en Turquie s'entendent sur la politique de répression. Djizré avait une place très importante dans la lutte nationale kurde. Pour que le plan d'écrasement (ndtrad: “çöktürme planı” expression utilisée pour se référer à un plan d'actions contre le mouvement kurde proposés par le Bureau de sécurité publique) aboutisse, les kurdes seraient réprimé-e-s en commençant par Djizré. Ce serait un pas vers l'empire de la peur qui serait mis en place. La ville serait totalement rasée.Tout-e résistant-e serait abattu-e. Celles et ceux qui s'opposeraient seraient arrêté-e-s. Ils ont voulu montrer que la volonté des kurdes de se gouverner aboutirait à une soumission. D'énormes souffrances ont été vécues. Elles ont laissé des traces profondes. L'état Turc a commis des crimes contre l'humanité. Mais il n'a pas pu soumettre Djizré.

          Pendant le couvre-feu à Djizré, près de 300 personnes ont perdu la vie. Plus de la moitié de celles-ci ont été massacrées dans les trois immeubles où elles étaient coincées. L'opinion publique a pris connaissance de ce qui se passait dans ces immeubles sous le  nom de “ Sous-sols d’exactions”. Les blindés et tireurs d'élite qui ont été placés autour de la ville après la déclaration du couvre-feu ont attaqué tous les lieux et toutes les personnes sans distinction. Bien sûr dans la ville il y avait des combattant-e-s des YPS (ndtrad: Yekîneyên Parastina Sivîl --- Unités de défense civile). Eux aussi luttaient contre les forces de l'état. Néanmoins, en se servant des YPS comme prétexte, l'état a paralysé la vie dans une ville où 150 mille personnes vivent. La guerre, la violence et le massacre étaient imposés comme solution à un problème qui aurait pu être réglé par le dialogue. En effet, c'était les jours où le “processus de solution était mis au congélateur” (ndtrad: les mots d'Erdoğan pour annoncer le gel des pourparlers de paix). À travers les kurdes, l'état montrait sa face cruelle à tous les opposants.

          Les lieux connus commes les Sous-sols d’exactions étaient les sous-sols de trois immeubles. Ces trois immeubles étaient situés au croisement des quartiers de Cudi et Sur. Depuis le premier jour du couvre-feu, beaucoup de blessé-e-s qui s’inquiétaient de savoir s’ils pourraient  aller à l'hôpital étaient installés dans ces immeubles. C'est là qu'ils recevaient des soins. Des blessé-e-s qui étaient allé-e-s à l'hôpital y étaient massacré-e-s, ou torturées et emprisonné-e-s. Pour cette raison, la plupart des blessé-e-s  ont trouvé ces immeubles plus sûrs et ont choisi d'y rester. Au fur et à mesure que l’heure du couvre-feu avançait les soldats et les policiers s'approchaient de ces immeubles. L'opinion publique a d'abord eu connaissance de ce qui se passait au premier sous-sol. Les gens qui y étaient ont essayé de faire entendre leurs voix à travers nous, les journalistes. Nous avons alors informé qu'un groupe d'individus étaient coincés au sous-sol d'un immeuble sur la rue Bostancı. Pendant des jours, nous avons fait savoir que ces gens attendaient une ambulance et qu'ils n'étaient pas armés. Il y a même eu des pourparlers entre le HDP (ndtrad: le Parti démocratique des peuples) et les autorités de l'état, pour l'évacuation de ces personnes. En fait, il y avait un espoir pour qu'elles puissent sortir de là en vie. Mais les pourparlers étaient sans cesse interrompus. Chaque jour, il était dit que les ambulances allaient récupérer les blessé-e-s. Mais cela ne se réalisait jamais. Dans des émissions en direct, les blessé-e-s dans l'immeuble criaient que la police et les soldats s'approchaient d'eux et qu'ils voulaient les massacrer. Tous les responsables de l'état, à commencer par le premier ministre de l'époque Ahmet Davutoğlu, annonçaient qu'il n'y avait pas de blessé-e-s. L'état a essayé de présenter ceci comme un plan des YPS. Les médias dominés par le pouvoir politique ont fait souvent état d’un complot. L'état et ses médias ont ainsi influencé l'opinion publique. De fausses informations selon lesquelles  “Les ambulances y sont allées mais ils ont tiré sur les ambulances.” ont été diffusées. Ou encore “Dans cet immeuble, il y a des haut-gradés du PKK.” Or, les YPS ont maintes fois annoncé qu'elles n'avaient pas de combattants dans ce secteur-là  et qu'elles déclaraient le cessez-le-feu. Il a même été demandé que les identités et photos des blessé-e-s soient partagé-e-s. Alors celles-ci ont été diffusées. Mais l'état était déterminé à massacrer ces hommes et femmes. Pour cela, il les a massacré-e-s suivant le plan qu'il avait préparé  à l'avance. Avec ce massacre, les sous-sols d’exactions  se sont installés dans la mémoire publique. Les massacré-e-s étaient sans armes. Ils-elles attendaient d'être transféré-e-s à l'hôpital. Mais ils-elles ont tou-te-s été  massacré-e-s afin d'instaurer un climat de terreur tel que le plan d’écrasement le prévoyait.

          Nous avons été informés des massacres du premier sous-sol par l'intermédiaire de Mehmet Tunç, le Co-président de l'Assemblée populaire de Djizré. Alors que tout le monde s'attendait à l'évacuation de ces êtres humains, l'état les a massacrés. Bien sûr, Mehmet Tunç a informé les journalistes de la présence d'un deuxième sous-sol. Il a informé que près de 60 personnes y étaient coincées. Mais malgré tous les pourparlers l'état a massacré tous ces gens dont Mehmet Tunç. Pour le massacre dans cet immeuble, des explosifs de grande puissance ont été utilisés. Le jour du massacre le bruit des explosions était entendu de toute la ville. Après la fin du massacre, les autorités de l'état ont annoncé que les opérations étaient terminées et qu'il restait à faire des fouilles et ratissages. Après le 7 février, on n'a plus rien entendu de ce secteur-là. Jusqu'à ce que le 10 février Derya Koç, l'ex-coprésidente de l'arrondissement de Milas du HDP, se connecte à l'émission IMC TV en direct. Ce jour-là, l'opinion publique a eu connaissance de l'existence du troisième sous-sol. Koç disait que  toutes les personnes dans le sous-sol était blessées et qu'il fallait des soins. Les responsables du HDP, après les massacres dans les deux premiers sous-sols, ont fait des tentatives sérieuses pour l'évacuation des vivant.es coincé-e-s. Une grève de la faim a même été faite au Ministère de l'intérieur. L'état a même promis que ces gens seraient évacués en vie. Le 11 février, de bonne heure, des appels à se rendre ont été faits aux gens dans l'immeuble par des blindés. Ceux-ci croyaient qu'Amnesty international était venu les récupérer. Suite aux appels, ils-elles sont sorti-e-s en ligne. Les blindés leur ont tiré dessus. Les soldats et policiers sont entrés dans l'immeuble et ont abattu les blessé-e-s. Seulement 3 personnes ont survécu. Elles  se cachaient dans les décombres. Les autres avaient été exécuté-e-s. Un mois après ce massacre, le couvre-feu à Djizré a été levé. Pendant un mois, l'état a essayé d'effacer les traces du massacre. Néanmoins, maintes preuves du massacres sont restées. Nous pouvons voir ces preuves dans les documents de l'état lui-même.

          Les corps de la plupart des gens morts avaient été brûlés. Aux familles, n'étaient donnés que quelques kilos d'os. Ceux qui ont réalisé ce massacre n'ont jamais rendu  de compte. Au contraire, les familles des massacré-e-s ont été mises en procès. Il y a eu un bombardement d'obus très dense au premier sous-sol. Les gens ont été coincés sous les débris. Les soldats et policiers ont mis le feu à l'immeuble où il y avait des blessé-e-s. Certains des cadavres n'ont jamais été trouvés. Les familles les cherchent depuis des années. Il y en a treize aujourd’hui. Des excavateurs de l'état ont été utilisés pour jeter les décombres au Tigre (ndtrad: Djizré est le long de la rivière Tigre.). Des organismes comme l'Association des droits humains ont découvert des morceaux de corps humains suite à leurs recherches dans ce fleuve. Le deuxième sous-sol aussi était rasé par un bombardement dense. Là aussi la plupart des cadavres trouvés étaient méconnaissables. Ce n’est qu’au troisième sous-sol que la situation était différente. Celles et ceux qui y étaient coincé-e-s étaient exécuté-e-s.

          Des preuves des massacres commis par l'état ont même été retrouvées dans les analyses des lieux faites par les policiers eux-mêmes.Quand on étudie les analyses effectuées sur les lieux ou les rapports des policiers sur les plus de 150 personnes qui ont perdu leur vie, il y a une nette cohérence avec les dépositions des témoins. Par exemple, sur la plupart des cadavres trouvés au 3e sous-sol, il y avait plus d'une trace de balle au niveau des genoux et de la poitrine. Ceci prouve qu'ils-elles avaient été mitraillé-e-s. Quand nous étudions les analyses des lieux, nous voyons que tous les cadavres ont été  trouvés devant la même maison.

          Pendant cette période, il y avait là des dizaines de blindés sur place. Les photos de ces véhicules n'ont pas été incluses dans les dossiers. Personne ne les a vues. En effet si les photos avaient été  divulguées, tout le monde aurait pris connaissance  du massacre. Beaucoup de gens ont suivi des conflits armés dans beaucoup d'endroits du monde. Je pose alors la question: supposons que dans un secteur où il y avait plus de 150 personnes, un affrontement armé ait eu lieu. N y aurait-il pas un-e seul-e survivant-e, une seule personne capturée vivante? Ce tableau nous montre le comportement de l'état. Ils n'ont pas voulu laisser un seul témoin. Pour cela, ils ont abattu tou-te-s les blessé-e-s. Il ne fallait pas que ceux/celles qui auraient été hospitalisé-e-s, puissent parler plus tard de ce qu'ils-elles avaient vécu. Il n'y a eu que 3 survivant-e-s parce qu'ils-elles s'étaient caché-e-s dans les décombres. Or, nous savons toutes et tous que dans un affrontement normal les blessé-e-s aussi seraient faits prisonniers, ainsi que des gens en bonne  santé. En fait, des gens se sont connectés aux émissions en direct et ont exprimé  leurs demandes d'aller à l'hôpital. Tou-te-s ont déclaré qu'ils-elles n'avaient pas d'armes et étaient civils. Ceci est visible dans des images de drone diffusé-e-s par l'état. Mais ils ont voulu faire un massacre auquel aucun témoin n'aurait survécu. Comme dans les conditions actuelles de la Turquie, les criminels continuent d'être au pouvoir, un procès équitable n'a pu être fait. Mais quand un jour, une vraie démocratie sera mise en place, chacun demandera des comptes.

          Je remercie toutes les associations qui essayent de faire entendre ce que le peuple de Djizré a vécu dans le monde entier. Ce sont des activités très importantes. Je remercie aussi les ami-e-s qui nous ont donné cette possibilité.     

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