Sacrifices pour un simulacre - La Générale en manufacture va fermer -

En 2015, la Générale a fêté ses dix ans. Une partie du collectif est installée depuis 2007 dans l'ancienne École Nationale Supérieure de Céramique à Sèvres, en convention avec le ministère de la Culture et de la Communication. Le 16 décembre dernier, nous avons reçu un courrier nous sommant de partir impérativement avant le 31 décembre...

Stratégie du désarroi

Il plane depuis la mi-décembre une étrange atmosphère. Le site est en train d’être déserté. Les ateliers se vident et les artistes se dispersent aux quatre vents. Une nouvelle fois, les mots expulsion et fermeture résonnent pour un lieu culturel en France. Rappelons que depuis plus d'un an, on assiste à une hécatombe, entre ceux qui ont déjà fermé et les autres, menacés, ou dont la disparition est programmée. (En vrac : La Parole errante à Montreuil, Les Églises à Chelles, La Générale à Paris, le DOC à Paris, le centre d'art contemporain de Basse-Normandie à Caen, Le Lieu-Commun à Toulouse, le CAC Brétigny-sur-Orge, La Panacée à Montpellier, le Forum au Blanc-Mesnil, etc.).


La nouvelle est tombée le 16 décembre dernier : le ministère de la Culture nous demande de « libérer les lieux occupés par [notre] association avant le 31 décembre ». L'argument invoqué : notre sécurité. Après huit années de présence dans le bâtiment, il serait subitement devenu dangereux pour nous d'y rester. On serait presque reconnaissant de tant de bienveillance si ce même argument, tristement banal, terriblement efficace, n'avait pas déjà été maintes fois utilisé pour vider des lieux de leurs occupants. C'est bien connu, qui veut noyer son chien l'accuse de la rage.


Nous savions que nous devions partir et nous vivons d'ailleurs en bon terme avec l'impermanence ; par ailleurs nous étions et sommes toujours dans une recherche active d'autres lieux.


Mais cette précipitation et cette sourde détermination à nous évincer a fait naître chez nous un sentiment de peur. De voir nos affaires, y compris nos travaux, malmenées, voire vandalisées. D'être jetés hors du lit à six heures du mat' par des hommes entraînés à en finir au plus vite. Et l’État d'urgence, supposé nous rassurer, augmente plutôt notre inquiétude. À ce sujet, il faut lire le texte de Giorgio Agamben « De l’État de droit à l’État de sécurité », paru dans Le Monde le 23 décembre dernier.


Nous sommes environ quarante à perdre un atelier. Une vingtaine d'entre nous perdent en plus leur logement. (Et si tout à l'heure, nous avons parlé des lieux culturels qui ferment ou sont menacés de fermeture, il est ici impossible de faire l'impasse sur toutes les personnes expulsées, parfois le 31 octobre, veille de trêve hivernale, parfois au mépris du Dalo - droit au logement opposable -. La lecture du 20eme rapport de la Fondation Abbé Pierre est édifiante). Nous sommes devenus indésirables. La Générale, autogérée, avec un fonctionnement horizontal et souple, avec la place qu'elle laisse à la spontanéité des idées et des projets, celle qu'elle accorde largement à des pratiques artistiques expérimentales, fragiles, peu représentées dans les lieux d'art institutionnels, est difficilement définissable. Aussi est-elle relativement insaisissable. C'est une force ; sans doute est-ce aussi une faiblesse, car certains ne mesurent peut-être pas sa valeur.


Mais s'il fallait la définir quand même, on pourrait dire de La Générale qu'elle est une zone de création pluridisciplinaire qui permet depuis dix ans à de nombreux acteurs et producteurs culturels de trouver un espace pour faire, dire et montrer. Ici, c’est dans un esprit de transversalité qu'il importe à chacun de trouver et de faire sa, ses places, places mouvantes et sans assignation. Et s'il fallait parler chiffres, on dirait que La Générale en manufacture a, depuis 2007, organisé 290 événements, dont 173 expositions, 75 concerts, 45 conférences, et ce avec une économie précaire. Ce fonctionnement à la limite de l’utopie est ce qui lui a permis de devenir un espace singulier, du et des possibles.


On pourrait aussi faire nôtres ces quelques lignes : « Créer une communauté vivante de l'art fondée sur l'émulation réciproque. Habiter un lieu en conservant l’intranquillité du provisoire. Mettre en concordance l'expertise et l'hospitalité. Mettre en tension l'expérimental et l'économique. » Si ce n'est qu'elles servent à promouvoir « la philosophie du R4 », le futur Pôle des arts plastiques et visuels de l'Île Seguin.


Une reconquête

Le contexte de fermeture et d’expulsion de la Générale s’inscrit dans un plan d'urbanisme autour du réaménagement des terrains de l'ancienne usine Renault, qui prend le nom de « Vallée de la Culture », le grand projet culturel des Hauts-de-Seine. Depuis la fermeture de l'usine en 1992, l’Île Seguin et ses alentours font l’objet d’enjeux économiques, politiques, sociaux, mémoriaux et culturels d’une rare complexité. (On se souvient par exemple de l'échec du projet « Pinault »1). Ceux-ci ont finalement pris forme sur l'île si symbolique, au travers du projet architectural de Jean Nouvel - prévoyant entre autres la Cité musicale et le R4 - futur épicentre de la Vallée de la culture (le même Jean Nouvel qui, dans sa tribune Boulogne assassine Billancourt, publiée dans Le Monde en mars 1999, militait pour sauver « le krak des ouvriers »), ainsi que dans le nouveau quartier du trapèze aux abords de l’île.


Alors quelle est la place de l’ancienne École Nationale Supérieure de Céramique (le bâtiment que nous occupons) dans cette affaire ? Située tout à côté de la manufacture de Sèvres, à trois pas de l’Île Seguin, elle est un lieu évidemment stratégique pour le Conseil Général des Hauts-de-Seine. La question pour eux n'est pas de défendre un projet à venir, même s'il y en a un finalement : l'Hôtel des métiers d'arts. Non, il s'agit de récupérer un lieu-clé. Il s'agit d'une reconquête. Alors, qui de nous ou du CG92, le Ministère de la Culture se fait-il le soutien? De quelle culture promeut-il les fondations ? La réponse va tellement de soi qu'on nous reprochera sans doute d'avoir eu la candeur de poser la question.


Le terme reconquête n'est pas de notre fait. Il est répété dans les supports de communication présentant la Vallée de la culture et dans la bouche des élus. (La dimension martiale de ce terme qui semble leur tenir à cœur nous préoccupe un peu). C'est donc la main (re)mise sur un territoire et sur les individus qui le peuplent. C'est une tentative de réappropriation d'une mémoire qu'il faut préserver et garder vivante. Nous ne sommes pas seuls à subir les effets de cette reconquête. Ainsi, l'ATRIS (l'Association des travailleurs de l’Île Seguin), créée en 1998, a récemment été expulsée par la mairie de Boulogne-Billancourt. C'est une idéologie au service de laquelle les signes sont captés et vidés de leur sens. Car ce projet récupère le populaire et l'underground tout en sacrifiant l'un comme l'autre à la simulation.


Simulation, parce qu'on peut raisonnablement douter que les promesses soient tenues. Parce qu'ici, encore une fois, la culture, « une culture pour tous », fait office de valeur ajoutée pour redessiner ces territoires selon un schéma vertical qui s’impose dans l’intérêt de quelques uns. Que dans ce Grand Paris naissant, le centre culturel, plus approprié, s'est substitué au centre commercial si caractéristique de la banlieue. Ou plutôt que l'un se superpose à l'autre pour offrir aux usagers des complexes complets. Enfin, parce que la vie proposée est planifiée, hiérarchisée, encadrée, rationalisée, et donc artificielle. Il semblerait que les concepteurs de ces projets ne savent pas, ou ont oublié, que ce n'est pas la ville qui fabrique la vie, mais bien la vie qui fabrique la ville. « Urbanisation sans urbanité ».


Relocalisation

Nous vivons une période particulièrement sombre, d’une âpreté extrême, dans laquelle l’art et la culture, pourtant polysémiques, ne seraient plus qu'activité de divertissement et de consommation. Sous cette forme pacifiée, l'art et la culture portent en eux le langage de la distinction2, mais aussi, nous l'avons vu, celui de la reconquête territoriale, spéculative et symbolique. Heureusement, la culture appartient aussi aux classes populaires qui en produisent en abondance. On la nomme parfois contre-culture.


Il nous apparaît évident qu'un énorme travail critique est à mener. Que ces conceptions culturelles et urbaines sont un désastre (dont on sous-estime peut-être encore certains effets). Aujourd'hui, le front se dilate jusqu'à notre porte. Les plans qui se dessinent actuellement rendent notre présence impossible dans ce lieu qui fut chez nous, un lieu comme il en existe trop peu, dont l'usage est une appropriation collective, non satellisée. Face à l'asymétrie de la situation, la fuite semble la seule option, bien qu'incertaine.


Nous sommes prêts à nous renouveler, nous sommes même prêts à nous scinder en entités plus mobiles, par affinités de pratiques, sur des surfaces multiples et plus réduites. En somme, créer des antennes qui communiquent entre elles, tout en prenant soin de cette hétérogénéité et spontanéité qui nous sont si chères. Mais nous ne renonçons pas à l'idée qui a pris forme dans ces murs, d'ailleurs inséparable d'un espace.


Nous savons que la survie de notre projet dépend de nous, de notre capacité à le faire évoluer et à aller à la rencontre de nouveaux partenaires. Mais nous osons croire, encore et malgré tout, que le rôle du ministère de la Culture et de la Communication ne se résume pas au soutien des pratiques les plus consensuelles et des intérêts des promoteurs immobiliers. Que des projets comme le nôtre peuvent encore être défendus en respect de sa vocation : « […] il conduit la politique de sauvegarde, de protection et de mise en valeur du patrimoine culturel dans toutes ses composantes, il favorise la création des œuvres de l'art et de l'esprit et le développement des pratiques et des enseignements artistiques. »


Le 8 janvier prochain, nous rencontrerons nos interlocuteurs de la direction générale de la création artistique (DGCA) et de la direction régionale des affaires culturelles (DRAC) Île-de-France. Ils nous confirmeront certainement une promesse faite à demi-mots : nous pourrions obtenir des espaces de stockage temporaires. Ce serait bien, mais c'est insuffisant. Nous leur redirons notre réalité.


Amitiés,3

1 Île Seguin : je renonce, par François Pinault, Le Monde, 10.05.2005
2 La Distinction. Critique sociale du jugement, Pierre Bourdieu, Les Éditions de Minuit, 1979
3 Amitiés, est un groupe de réflexion nouvellement constitué. Renaud Codron, Arnaud Elfort et Caroline Keppi en font partie ; ils cosignent ce texte.

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