Camp de réfugiés au Liban : le shawish, chef et gestionnaire

Le Liban accueille plus d'1,2 million de réfugiés syriens dont 18% vivent sous des tentes. L’organisation de ces campements informels a fait émerger un personnage singulier : le shawish. L’envoyée spéciale de La Chronique d’Amnesty International a rencontré celui du campement al Hisan.

Le Liban accueille plus d'1,2 million de réfugiés syriens dont 18% vivent sous des tentes. L’organisation de ces campements informels a fait émerger un personnage singulier : le shawish. L’envoyée spéciale de La Chronique d’Amnesty International a rencontré celui du campement al Hisan.

Cheikh Abdou allume cigarette sur cigarette tout en offrant à ses hôtes des verres de thé saturé de sucre et de petites tasses de café à la cardamome. Il reçoit dans le bâtiment principal de l’école « informelle » du campement al Hisan. Installé en mai 2013 dans l’Akkar au nord du Liban, ce site dispose de 220 tentes pour 35 familles.

zaatari_foule_nb2.img_assist_custom-950x797.jpg  Les dessins ont été réalisés gracieusement  par Grumbl pour Amnesty International France.

Front large, barbe grisonnante, Cheikh Abdou, 37 ans, vient de Qossayr en Syrie. Il a étudié le droit islamique, avant de travailler comme ingénieur en électricité, professeur d’école, commerçant, agriculteur… En 2012, il met en place dans sa région un dispensaire clandestin puisque l’hôpital public est devenu un lieu de torture aux mains du régime syrien : « On y entre avec une balle dans la jambe, on en sort avec une balle dans la tête ». Arrêté par les Moukhabarats (les services de renseignement), il doit son salut à une connaissance chargée de sa surveillance qui lui laisse la porte grande ouverte… Recherché, il fuit alors au Liban, loue un appartement dans un village où il reçoit jusqu’à dix familles de réfugiés. Après le siège de sa ville d’origine et l’afflux des habitants de Qoussayr en 2013, Cheikh Abdou démarche un propriétaire terrien libanais, crée puis organise un campement qu’il baptise al Hisan, la solidarité. Sa mère étant libanaise, le Syrien disposait d’un réseau local. Même s’il n’aime pas beaucoup le terme auquel il préfère celui de « chef d’équipe », l’homme a le profil parfait du shawish.

En arabe, le terme shawish désigne le « gardien des clés » ou plutôt le « maton », figure popularisée au Moyen-Orient à travers les films égyptiens. Avant la guerre, il était souvent utilisé pour qualifier le contremaître des travailleurs syriens. Aujourd’hui, le mot définit le représentant – plus ou moins représentatif – des campements de réfugiés syriens. Le shawish peut s’autodésigner, être choisi par consensus ou encore élu comme le Cheikh Abdou. « Sa légitimité se fonde en général sur ses capacités de gestion de conflits, son aptitude à proposer, voire imposer, le dialogue, son âge ou son expérience de l’exil », analyse Jean-Baptiste Pasquet, chercheur à l’IFPO1 de Beyrouth. Ses fonctions varient d’un site à l’autre : responsable du choix du terrain, de la collecte du loyer, de la disposition des tentes, de l’éviction d’une famille… Il peut aussi activer ses relations pour trouver un emploi à ses compatriotes même si cela devient difficile. Depuis six mois en effet, le gouvernement libanais exige que les réfugiés syriens enregistrés au HCR s’engagent à ne pas travailler.

Le risque de la wasta

Sous la tente d’un shawish, entre deux tournées de maté, boisson prisée par les Syriens sirotée à l’aide d’une pipette, hommes et femmes font état de leurs doléances : le manque de travail et les loyers trop chers, les couvre-feux instaurés par certaines municipalités et les attaques racistes. Documentariste libanaise, Bissan Tay, rapporte l’histoire de ce réfugié souhaitant épouser une Syrienne d’un site voisin. Les shawish des deux campements tinrent conseil avant de refuser tout de go la demande de l’amoureux. Quelques femmes occupent cette fonction, « chefs de famille ou épouses syriennes d’un propriétaire terrien libanais, elles doivent en tout cas avoir un caractère bien trempé », relève Bissan Tay.

Du côté des ONG humanitaires, cette figure constitue un précieux interlocuteur. « Même le gouvernement libanais préfère les sites avec un shawish pour mieux contrôler les campements  », souligne Fadi Haliso, un Syrien, fondateur de l’association locale Basma wa Zeitouneh.

Évidemment, leurs fonctions peuvent les entraîner vers la wasta (système local de privilèges) et les abus de pouvoir. Près de Tripoli, les habitants d’un campement se réjouissent de s’être débarrassés d’un « voleur » ponctionnant une commission sur leurs loyers. D’autres shawish ont détourné ou revendu l’aide fournie par les ONG. D’ailleurs, certains sites se passent très bien de cette figure d’autorité.

Pigeonniers pour durer

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« Depuis quelque temps, des pigeonniers en zinc apparaissent dans les campements, observe Manon Gallago, qui travaille sur le programme mobilisation communautaire de l’ONG Solidarités International. Quand on commence à élever des pigeons, c’est qu’on se dit qu’on ne rentrera pas demain  ». Personne n’est dupe, l’absence de solution politique à la crise syrienne rend peu probable un retour des réfugiés dans un futur proche. Le temps de l’urgence laisse place à la phase de stabilisation. La gestion des camps peut-elle encore relever du leadership traditionnel ? Avec le soutien des humanitaires, des comités techniques rassemblant plusieurs volontaires parmi les réfugiés se réunissent autour des problèmes de santé, d’éducation, de sécurité. Le HCR dispose d’un réseau de 300 réfugiés formés pour faire circuler l’information. « Avec la mobilisation communautaire, on souhaite aller plus loin et renforcer les compétences des leaders dans la gestion des campements. Que la formation bénéficie à une ou plusieurs personnes, c’est aux réfugiés de choisir… », explique Manon Gallago. Pour le moment, l’expérience menée par Première urgence-Aide internationale dans l’Akkar montre que cette forme d’autogestion fonctionne dans les sites accueillant des familles d’un même village ou ayant des liens familiaux. Ailleurs, « c’est plus compliqué ».

Par Aurélie Carton, envoyée spéciale pour La Chronique au Liban

une_ete.thumbnail.png Découvrez l’intégralité du reportage sur les campements libanais dans le numéro d’été de La Chronique d’Amnesty International. Dans une formule renouvelée de 52 pages, le mensuel propose un dossier consacré à  l’architecture d’urgence, un grand entretien avec le chorégraphe Angelin Preljocaj et les festivals pour un été militant.

Renseignements et abonnements : chronique@amnesty.fr

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