Entretien avec Dorcy Rugamba, dramaturge rwandais

« BEAUCOUP DE CREATEURS COMMENCENT A REMPLACER LE PERSONNAGE PAR LA PERSONNE »

Comédien, danseur et dramaturge rwandais de 45 ans, Dorcy Rugamba, basé à Bruxelles, est l’auteur d’une pièce magistrale sur le génocide, Rwanda 94. Travaillé par le fait colonial, la mémoire et la responsabilité, il commente et analyse la polémique déclenchée par l’exposition « Exhibit B » de Brett Bailey. 

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Dorcy Rugamba à Bruxelles (DR)

Qu’avez-vous personnellement ressenti en sortant d’Exhibit B ?

J’ai été frappé par la Vénus Hottentote, qui était physiquement dans les critères d’une femme callipyge [aux fortes fesses, ndlr] quand j’ai visité l’exposition à Bruxelles en 2012. Dans le tableau des Pygmées inspiré par les zoos humains des expositions coloniales, les acteurs/performeurs faisaient un mètre cinquante ! Je n’ai pas pu être touché par l’exposition, mais j’en suis sorti abasourdi. Le spectacle devient le contraire de ce qu’il prétend faire. Peut-on dénoncer le racisme en reprenant des méthodes de profiling racial ? Cela pose des problèmes éthiques fondamentaux. Je comprends, quand on dit que l’art est sacré. En même temps, l’art n’est pas une religion. Contester l’art, ce n’est pas faire du blasphème. Où est-on ? Qu’est-ce qui empêchera demain d’exhiber des affamés pour combattre la malnutrition ?

Exhibit B n’est pas le seul spectacle en cause. C’est une tendance : beaucoup de créateurs commencent à remplacer le personnage par la personne. Ce n’est pas fortuit. Nous sommes à l’époque du reality show, l’interprète s’efface devant le spécimen authentique. C’est légitime de se poser la question des limites. Sinon, on verra bientôt des assassins jouer les héros tragiques !

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Interview extraite de La Chronique de février 2015

Est-ce qu’il y a un tabou dans la représentation africaine de l’esclave ? Le Collectif contre Exhibit B reproche à l’exposition de montrer des victimes muettes et non des combattants ou des héros de la lutte pour l’indépendance… D’où vient le malaise provoqué à Londres et Paris par cette exposition ?

Non, il n’y a pas de tabou. Le malaise vient du fait que tout soit esthétisé comme pour magnifier des horreurs. Les crimes deviennent des attractions. L’exposition se termine sur un lamento magnifique, avec une mise en scène de têtes coupées posées sur des plateaux comme des bijoux sur leurs écrins. Les acteurs sont peints en blanc ou en noir. Les têtes des chanteurs du dernier tableau sont brillantes et noires, la même esthétique que dans les bijouteries. Je me suis dit que si Brett Bailey allait un jour au Rwanda, il pourrait nous faire un établi avec des crânes brillants et des machettes en or incrustées de diamants !

Si je fais une pièce pour condamner le viol et que je l’érotise à mort, j’amène le spectateur à porter sur la victime le même regard que le violeur. La gêne qu’on ressent dans l’exposition, ce n’est pas simplement le trouble de l’œil, le regard qui est renvoyé au spectateur par l’acteur/performeur. On se sent pris dans un geste qui vous salit et fait de vous un voyeur. Quitte à montrer des crimes, autant qu’ils restent sordides dans leur côté insupportable !

 

Êtes-vous en accord avec le Collectif contre Exhibit B qui s’est formé à Paris ?

Non, je ne peux pas m’associer à un discours identitaire, quel qu’il soit. Tout voir à travers un seul prisme, c’est très grave. Quand on ne voit que des Noirs, on ne voit que des victimes noires… Par contre, je partage les inquiétudes de ce collectif sur les questions d’éthique soulevées par l’exposition.

 

Pourquoi le débat est-il si virulent en France ? Peut-on parler d’un processus de déni sur le passé colonial – qui rend d’autant moins facile le fait qu’un Sud-Africain blanc vienne en parler sans complexes, tout d’un coup ?

L’Algérie a beaucoup joué dans le fait que le débat ait été cadenassé en France. Cette question implique des groupes, comme les pieds noirs, qu’on ne veut pas froisser pour des raisons électoralistes. La France est dans des calculs politiques. On voit ce qu’on peut jeter aux uns et aux autres pour calmer les rancœurs, mais sans volonté réelle de régler le contentieux colonial.

En Grande-Bretagne, tout n’est pas parfait mais il existe une volonté et des gestes sans équivalent par rapport à la France. Le Musée international de l’esclavage à Liverpool permet d’aborder le sujet non pas furtivement, mais par le biais d’une institution. Ce lieu permet aux Afro-Caribéens de voir leur histoire traitée autrement que via des groupuscules.

En France au contraire, il y a encore eu en 2005 cette volonté qui n’est pas anodine de vouloir mentionner « le rôle positif de la colonisation » dans un texte de loi. Très loin de ce qui a été fait en Australie, où un Premier ministre a demandé pardon de façon très officielle en 2008 aux Aborigènes. Au Canada, des excuses ont aussi été faites en 2008 aux Inuits et aux enfants des Indiens qui avaient été arrachés à leurs parents. En France, dès que quelqu’un sort quelque chose de cet ordre-là, comme Jacques Chirac l’avait fait en 1995 avec la rafle du Vél d’Hiv, en reconnaissant la responsabilité de son pays dans la déportation de Juifs, on lui tombe dessus… Pleuvent alors des tombereaux d’insultes. Ce climat favorise un débat terriblement tendu. Les gens de bonne foi, les chercheurs qui n’ont aucun intérêt à nier ces faits se sentent visés par des groupuscules qui se livrent une guéguerre sur le sujet. Le travail de Brett Bailey entre là-dedans. Bailey a voulu parler aux Blancs en faisant en sorte qu’ils ressentent un choc de honte.

 

Ce choc n’a-t-il pas été salué par une partie de la critique comme important ? L’historien Pascal Blanchard, auteur d’une somme sur la France noire en 2012, évoque une expo qui « force à voir le racisme les yeux dans les yeux »

À l’un de ses détracteurs, qui lui demandait pourquoi il n’y a pas de victimes blanches dans son exposition, Brett Bailey a répondu que « les Blancs n’ont jamais été victimes d’un tel racisme systématique ». Quelque part, dans la compétition victimaire à laquelle se livrent les communautés en France, Bailey prend position et déclare le Noir champion hors catégorie ! C’est très bien de parler du fait que les premiers camps de concentration aient eu lieu en Namibie, une colonie allemande, lors du génocide perpétré contre le peuple herero (1904-1911). Les liens sont étroits et forts entre les crimes coloniaux et le projet nazi trente ans plus tard. Mais ce que je reproche à Brett Bailey, c’est d’oublier commodément, parce que ça ne renforce pas sa lecture simpliste de l’histoire, que les premiers camps de concentration ont été montés en Afrique du Sud par des Anglais pour parquer des Boers, durant les guerres anglo-boers (1880-1902).

 

L’exposition renforce-t-elle à votre avis des clichés ?

Elle nous fait croire que la race est le moteur de l’histoire, ce qui n’a jamais été le cas. La race a toujours été instrumentalisée pour des enjeux d’argent et de pouvoir. La traite négrière a permis d’asservir des gens pour les exploiter. Je suis en train d’écrire une lettre à Laura, une spectatrice française qui a livré ce témoignage au journal 20 minutes après avoir vu Exhibit B. « Quand on en sort on déteste notre race, notre couleur », dit-elle. On tombe des nues ! Pourquoi doit-elle ressentir une telle honte ? Je ne suis pas plus récipiendaire qu’elle de l’Histoire. Je ne suis pas plus concerné que vous par la traite transatlantique. Un crime contre l’humanité, par définition, concerne tous les humains ! Il ne faut pas oublier que ceux qui ont vraiment combattu le racisme se sont d’abord affranchis de la race… Nelson Mandela disait en 1963 : « J’ai combattu la domination blanche et j’ai combattu la domination noire ». Le rêve de Martin Luther King, c’était qu’on ne considère pas ses enfants à travers leur couleur, mais leur caractère…

 

La Belgique a-t-elle aussi du mal à aborder son passé colonial ?

Les crimes de Léopold II au Congo sont passés sous silence. Il existe à Bruxelles ce dernier musée colonial, le Musée royal de l’Afrique centrale de Tervuren, en cours de rénovation. Sa scénographie était intéressante : on pouvait encore y voir la propagande colonialiste, avec Léopold II présenté en figure paternelle, statufié en philanthrope mettant fin à l’esclavage… Mais sur le crime colonial, rien de rien !

Propos recueillis par Sabine Cessou

Interview extraite du mensuel La Chronique, le sommaire complet ici

 


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