Entretien avec François Morel, parrain des « 10 jours pour signer ».

Comédien, poète, chanteur, humoriste, chroniqueur des faiblesses, mais aussi des tendresses, ironique sans férocité, mordant sans complaisance, François Morel a prêté sa voix aux messages de notre campagne. Il commente le maniement de l’humour dans un monde troublé, ses passions et ses choix.

François Morel. © Franck Lopez François Morel. © Franck Lopez
Comédien, poète, chanteur, humoriste, chroniqueur des faiblesses, mais aussi des tendresses, ironique sans férocité, mordant sans complaisance, François Morel a prêté sa voix aux messages de notre campagne. Il commente le maniement de l’humour dans un monde troublé, ses passions et ses choix.

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"Il convient en l’occurrence de se révolter plutôt que se marrer…"

Vous avez accepté de porter la voix d’Amnesty pour la campagne « 10 jours pour signer ». Pour quelles raisons ?

La vraie question aurait été de savoir pourquoi j’aurais pu refuser ! Amnesty International est associée au combat pour les droits de l’Homme, pour la liberté d’expression, des sujets qui concernent tout le monde, notamment ceux qui passent leur vie d’homme à s’exprimer.

Quelle est la situation humaine qui vous a le plus touché ?
On dirait qu’il y a comme une sorte de compétition dans le malheur, dans la détresse. C’est difficile de ressortir une situation plutôt qu’une autre. Je pense quand même à tous ces réfugiés sur l’île de Malte, au sud dela Sicile. Un témoignage entendu à la radio m’avait touché. Quand on parle de réfugiés, souvent on évoque des chiffres. Là, il s’agissait d’un Syrien, élève ingénieur, fuyant son pays à cause de la guerre. Il parlait d’un bateau rempli par 400 réfugiés, la milice qui tire sur le bateau, 250 personnes tuées, deux ou trois heures de nage. Les Maltais l’ont sauvé puis mis en prison pendant six mois.

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La Chronique de décembre 2014, d'où est extrait l'entretien avec François Morel

Observateur attentif de la vie publique, qu’est-ce qui vous indigne le plus ou, plus exactement, ne vous donne pas envie ni de rire ni de sourire ?
On a plein de raisons de ne pas vouloir rire ou sourire à tout prix. Je viens d’évoquer la situation des réfugiés syriens. Il existe tout un commerce de la misère organisé par des passeurs qui profitent de la situation pour se goinfrer sur le dos du désespoir. Il convient en l’occurrence de se révolter plutôt que se marrer…

Vous dites aussi « le sens de la solidarité disparaît ». Ce mot solidarité que signifie-t-il pour vous ?
La solidarité, c’est d’abord le souci des plus fragiles. Souvenons-nous que lorsqu’on cite Michel Rocard « La France ne peut accueillir toute la misère du monde », il faut aller jusqu’au bout de la citation : « Mais elle doit en prendre sa part ».

Rire de tout, ne pas rire de tout, rire de tout mais pas avec tout le monde comme le disait Desproges, qu’en pensez-vous ?
On peut rire de tout mais on n’est pas obligé. L’humoriste n’écrit pas des tracts, des discours. Il peut exister une forme d’ambiguïté dans ses propos. Il peut toujours exister une forme de malentendu. Je me suis fait engueuler par des auditeurs récemment parce que je m’étais permis de me moquer de Modiano. Mais j’adore Modiano ! Je riais de ses hésitations verbales avec ce qui me semblait être une sorte d’affection admirative. L’humour provoque souvent des malentendus. Tant pis ! On ne peut pas livrer chaque chronique avec une notice.

Beaucoup d’hommes politiques se vantent de faire des tournées à la rencontre des vrais gens. Mais en général, elles sont courtes. Vous en faites une longue depuis un an avec votre spectacle « La fin du monde est pour dimanche », que vous poursuivez en 2015, avec un passage à Paris en février. Que vous inspirent ces tournées sur la situation de notre pays ?
J’ai l’impression que les gens éprouvent une dépression générale (on n’arrête pas de dire à longueur de journaux que tout va mal) mais sont personnellement plutôt en forme. Je ressens un désir d’échanges réels, de se sentir vivant, debout, concerné par le monde. Mais je vois des gens qui font l’effort de sortir de chez eux, de quitter leurs écrans, d’aller dans les théâtres… Ce sont bien sûr des « vrais gens » (en opposition aux « fausses gens » ?) mais il existe plein de gens que je ne rencontre jamais.

Avez-vous le souvenir, au cours de ces tournées, d’initiatives porteuses de sens ?
Plein  ! J’étais à Mouans-Sartoux récemment, un salon du livre populaire et exigeant. C’était au départ une initiative modeste, c’est devenu un lieu d’échanges qui compte. Je vois souvent des gens de partage qui ne se résignent pas, qui organisent des rencontres, dans les écoles, les lieux de fin de vie, les hôpitaux, partout…

Quand Jonathan Safran Foer publiait il y a quatre ans Faut-il manger les animaux ? il a été qualifié de parano. Quand Franz-Olivier Giesbert publie en 2014 Manifeste pour les animaux il est considéré comme un visionnaire. Vous venez de publier Meuh, fable sur un adolescent devenu vache. Quel genre de défenseur de la cause animale êtes-vous ?
Je ne suis pas végétarien mais je ne suis pas non plus un viandard compulsif ! J’ai eu un chien, un chat. Ils sont morts, de vieillesse. Aujourd’hui, je n’ai pas d’animaux, ce qui est sûrement un bien vu mes nombreux déplacements, en train ou en avion. J’avoue que j’exploite souvent les animaux mais pour raconter des histoires. Dans mon dernier spectacle, il est question d’une huître qui ne laisse pas indifférent…

Vous avez également été la voix du chat du rabbin dans le film d’animation réalisé par Joann Sfar à partir de sa fameuse BD. Alors finalement, êtes-vous plutôt vache, plutôt chat ou encore un autre genre d’animal ?
J’ai été chat du rabbin, j’ai été également le chien le plus bête de l’Ouest quand j’ai prêté ma voix à Rantanplan.  J’ai été repéré comme un Deschiens. Ma carrière est donc essentiellement animalière. Certains me prennent pour un drôle de zèbre. Je n’ai pas d’avis.

Propos recueillis par Jean Stern

Petite Chronologie de François Morel

1959 : naissance à Flers (Orne)

1988 : Jean-Michel Ribes lui confie le rôle du groom dans la série Palace

1994 : François Morel rejoint Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff pour Les Deschiens

2006 : tournée de son spectacle de chansons Collection particulière (DVD Polydor)

2009 : chroniqueur le vendredi dans le 7/9 de France Inter

2013 Création de « La Fin du monde est pour dimanche », spectacle toujours en tournée en 2015. En janvier à Dôle, Irigny, Cusset, Aubusson, Vesoul, Montbéliard, Vierzon. En février au Rond-Point à Paris.

Cette année, le comédien François Morel – comme il l'explique ici – l’écrivain Laurent Gaudé, la chanteuse Émily Loizeau soutiennent les « 10 jours pour signer ». Ce 3 décembre, date anniversaire de la catastrophe de Bhopal en Inde, survenue il y a trente ans, Amnesty International lance sa mobilisation annuelle « 10 jours pour signer ». Partout dans le monde, chaque citoyen est invité à ouvrir les yeux sur 12 cas emblématiques de violations des droits humains. Le 10 décembre, journée internationale des droits de l’homme, des projections, tables rondes et concert occuperont la scène de la Gaité lyrique à Paris.

Entretien extrait du numéro de décembre du mensuel La Chronique. Sommaire complet, ici.

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